Sous l'étoile du chien : un "livre-monstre" (P. Kéchichian) de Bernard Puech accueilli avec enthousiasme et admiration par la presse entière et un vaste public.


     C'est à cause de cette merveilleuse histoire d'amour avec Wolf, le berger allemand de Kurt Franz, qui lui avait sauvé la vie, à Treblinka, qu'Esther a désiré appeler son fils Caleb. Parce que Caleb, c'est le chien : en hébreu.
     C'est à cause de cette merveilleuse histoire d'amour entre Ulysse et son chien, qui était mort de bonheur le jour où son maître était rentré dans sa patrie, après vingt ans d'absence, à Ithaque, que Caleb a désiré appeler son chien Argos. Parce que Argos, c'est le nom du chien d'Ulysse : dans l'Odyssée.
     C'est parce qu'elle est née sous l'étoile du chien, l'étoile Sirius, aux jours des grosses chaleurs, lorsque la canicule rend les chiens fous, qu'Estelle a désiré suivre Caleb et son chien Argos, Caleb le boiteux qui fait de l'or avec son violon, un stradivarius, sur la terrasse de chez Dodin : à Biarritz.



     CARNETS DE CALEB LE BOITEUX

     Je suis juif. Et je m’appelle Caleb. Mes parents m’ont donné ce nom. Caleb, ça veut dire chien, en hébreu. Mais je n’ai pas dit exactement la vérité en vous apprenant que mes parents m’avaient appelé ainsi. En fait, c’est surtout une idée de ma mère. Déjà bien avant que je ne vienne au monde, elle avait choisi ce nom. Et cela n’est pas un hasard, croyez-moi. C’est même une très longue histoire qui se poursuit encore aujourd’hui et que je me permets de vous raconter immédiatement. Sans autre forme de cérémonie et puisque me voilà désormais présenté.
     Il faut vous avouer que mes parents sont des rescapés des camps, comme on dit. Des camps de concentration, sous le nazisme. Et pour ceux qui ont à tout prix besoin de cette précision, n’ayant pas encore compris qu’il s’agit là d’une histoire juive. Car, dans toutes les histoires juives, ça parle de persécution. Mais ça n’est pas la faute des juifs. C’est plutôt parce qu’ils ont toujours été persécutés. Dès le commencement. Et on ne peut pas leur en vouloir que toutes leurs histoires soient des histoires de persécutions. Ça n’est pas de notre faute, je le répète. Et on ne va pas aussi nous accuser de ça, afin de nous persécuter encore plus.
     Bref, mes parents ont survécu aux camps. Mais ça non plus, on ne peut tout de même pas le leur reprocher. Car ça n’est pas de leur faute si les autres y sont restés. Ils se sentent déjà tellement coupables d’avoir échappé à l’Enfer. Alors on ne va pas les accuser d’être toujours en vie. Vu que ça les culpabiliserait encore plus. Non, je le répète, mes parents n’y sont pour rien. Tout ça, c’est de la faute à la persécution millénaire des juifs. Et c’est pour ça que toujours, dans leurs histoires, il est question de persécution. Ça date du commencement. Et voilà tout.
     Car c’était l’Enfer, au commencement. Puisque même dans la Bible, ça n’était pas le Paradis. Au début. Le Paradis n’étant apparu qu’après la Création. Non permettez-moi de vous le rappeler, surtout si vous n’avez jamais feuilleté la Bible : au départ, il n’y avait rien et c’était le Chaos. Les Ténèbres, comme il est écrit dans la Bible. Comme dans les camps, d’ailleurs, où le Chaos avait été concentré. Et les juifs ne sont tout de même pas responsables du Chaos. Malgré que c’étaient eux qui étaient concentrés dans les camps.
     De plus, croyez-moi, mes parents n’ont rien de ténébreux. Ils ont connu l’Enfer, c’est tout. Et ce n’est pas parce qu’ils étaient chaotiques qu’on les a persécutés. Ils n’étaient sans doute pas plus chaotiques que n’importe quel autre être humain digne de ce nom. Et on ne va pas continuer à les persécuter parce qu’ils ont réussi à échapper aux Ténèbres du Chaos. Ça n’est pas une raison valable. D’autant plus qu’après l’Enfer des camps, ils sont devenus encore plus chaotiques qu’avant.
     Mais ne profitez pas de cette nouvelle confidence pour décréter que la persécution se justifiait donc. Reconnaissant moi-même qu’ils étaient chaotiques avant qu’on ne les concentre dans les Ténèbres, et puisque je viens d’avouer qu’ils sont maintenant encore plus chaotiques qu’avant. Non j’insiste, tous les êtres humains sont chaotiques et ça n’est pas le privilège des juifs. C’est d’ailleurs pour ça qu’au commencement, dans la Bible, Dieu a concentré sous sa lumière créatrice tout ce Chaos et toutes ces Ténèbres de l’Enfer. Ce qu’on appelle la Genèse, dans le livre de Dieu. Parce que c’est le nom juif du commencement. Mais n’allez surtout pas croire qu’il s’agit là du commencement de la persécution. Et que tout ça a un quelconque rapport avec la concentration, dans les camps. Non, Dieu en avait tout simplement marre du Chaos. Ni plus, ni moins. Alors, il a créé la lumière et il a enfermé les Ténèbres dans un ghetto. Et pour tout vous dire et que vous compreniez définitivement que mes parents ne sont pour rien dans toute cette sombre affaire : Dieu n’a jamais persécuté les juifs. Parce que Dieu n’est pas nazi. Et mes parents ne sont donc coupables de rien.


     Une merveilleuse histoire d'amour inhumain. Un livre qui ose célébrer la bonté, l'amour (sous ses deux formes d'éros et agapé), et qui nous laisse pantois d'admiration littéraire – voilà ce qui fut rare de tous les temps et dont l'apparition aujourd'hui semble d'une folle audace.
     Le signe de l'étoile permet à Bernard Puech de parsemer ses pages d'un poudroiement d'or merveilleux et émouvant. C'est la Bible avant Noël, l'approche d'un fabuleux retournement des valeurs, annoncé par le scintillement d'une étoile. Cette vision lumineuse clignote ici, éblouit là, disparaît puis revient, sur l'accompagnement du Stradivarius d'esther et de Caleb.
     On pense parfois à Rilke, à sa notion de "l'ouvert" accessible à l'animal plus aisément qu'à l'homme. On pense aussi aux Années de chien de Günter Grass (...). On pense surtout à Chagall, à ses violonistes volant au-dessus des toits et à son tendre et poétique bestiaire. Mais penser à tout cela, c'est seulement situer le livre dans sa famille, sans rien ôter à son originalité, à son langage chatoyant qui tourne sur lui-même et n'est jamais deux fois identique.
     Nicole Casanova, La Quinzaine littéraire, 1/15 octobre 1991.

     Un premier roman, une fable bouleversante quand l'enfer se renverse.
     Dire la puissance et la valeur de ce livre, s'est s'avouer, pour ainsi dire, vaincu par lui, rendu balbutiant, profondément troublé et ému. Mais l'auteur n'affirme-t-il pas lui-même que la sensibilité est "ce qui constitue l'essence de toute intelligence". Étonnant manieur de langue et d'images qu'on pourrait situer, si l'on y tient, entre Lautréamont, Beckett (...) et Thomas Bernard, Bernard Puech a écrit un livre-monstre, un livre d'excès, un hurlement coulé dans le moule strict d'une forme magnifiquement maîtrisée.
    Une question s'impose : et si c'était à partir de toute cette lourdeur, de cet accablement, que la pensée et l'imagination pouvaient s'évader, légères, vers un ciel de beauté et d'amour ?
     Patrick Kéchichian, Le poids de l'homme, Le Monde, 6 septembre 1991.

          Le roman le plus étonnant de la rentrée, par un inconnu dont on n'a pas fini d'entendre parler.
     C'est lui. Puech. Bernard Puech. C'est son nom. On ne sait pas grand-chose à son sujet. Un livre de lui vient de paraître chez Corti : Sous l'étoile du chien qui renvoie toute la rentrée littéraire à l'infirmerie.
     Une bonne, une excellente nouvelle : dans ce pays où la bassesse figure désormais un devoir d'État, où la littérature donne si souvent l'impression de se voiler la face sur de faux sujets (...) il est donc possible d'extraire un tel livre aussi intelligemment et profondément explosif, dont on imagine que s'il était encore des nôtres, Thomas Bernhardt l'eût volontiers parrainé. Depuis quand n'a-t-on pas ainsi ri en français, et même a-t-on jamais ri de la sorte ?
   Bernard Puech vient d'avancer sur l'échiquier un pion que l'on attendait plus et redonne du sel à la partie en cours.
     Michel Crépu, Bernard Puech, des chiens et des hommes, La Croix, 7 octobre 1991.

     Avec Sous l'étoile du chien, Bernard Puech a mis en place une grande et complexe machinerie sémantique où, en quelque sorte, le nom, propre, figuré, décide d'un destin auquel chacun des narrateurs se soumet, et que chacun accomplit. Au début, pourrait-on dire allusivement à titre de citation, était le verbe, le nom, qui reposait sur le Chaos et dont l'Enfer fut le promoteur. L'enfer, Bernard Puech le précise, c'est en l'occurrence Treblinka...
     L'écriture procède du songe et de l'hallucination, si jamais, depuis les danses macabres et le sursaut baroque, l'un peut être dissocié de l'autre. Elle énonce sur le mode du vraisemblable, c'est-à-dire de l'admissible, quelque chose qui participe du fantastique et maintenant de la mythologie. Des chiens parlent et, métaphore oblige, des êtres "nés" d'un berger allemand amateur de musique et d'une étoile communient. S'il fallait en d'autres termes résumer la chose, nous dirions que Caleb, chien en hébreu, et Estelle, étoile par étymologie, ne peuvent se départir raisonnablement d'une nomination, d'une antériorité, qui les incriminent. Les noms sont les agents de l'histoire, presque sa substance.
     (...) l'Odyssée de Caleb requiert la lecture, d'autres lectures, d'autres interprétations, des regards sans cesse relancés, comme un inépuisable, un désir inapaisé... C'est qu'il n'est pas facile de renoncer au plaisir, au bonheur qu'offre une incontestable réussite.
     Denis Fernandez-Récatala, Les Lettres françaises, novembre 1991.

     L'univers de Bernard Puech est voisin, dans le dépouillement, de celui d'un Beckett. Mais les ressemblances s'arrêtent là ; car Puech s'aventure dans une sorte de récit à la fois contemporain et biblique. Contrecarrant tous les principes du bien écrit selon l'université, il s'adonne voluptueusement à la répétition, à la lourdeur contrôlée des "malgré que" et autre "à cause de" dont il truffe sa prose. Il tourne en boucle lente dans le circuit clos d'un récit qui dit à la fois l'errance, la déserrance, le mythe juif de l'éternel retour, et les malheurs d'un monde à jamais marqué du sceau de l'horreur.
     On aime ou on déteste : on aime et on déteste. Ce récit à cinq voix, à cinq branches (...) vous colle aux doigts et s'insinue sournoisement dans votre cœur.
     Michèle Gazier, Télérama, 9 octobre 1991.

     Il y a de la féerie dans le roman de Puech, c'est un conte de fées en enfer, car "les choses débordent de mystère et de magie".
     Très audacieux, très rencersant : ce bouquin d'étoiles, de chienneries, de toisons stellaires et de violons. Une merveille, oui ! Lisez Estelle, page 113 et c'est un ravissement. Le cosmique, le canin et le cœur font une ronde d'or. Étoile et violon comme dans la folie de Nerval, la poésie drôle et grave d'un tableau de Chagall.
     Patrick Grainville, Le Figaro, 30 septembre 1991.

     Révélation d'un écrivain ? Curiosité ou peut-être même supercherie littéraire ? Plusieurs hypothèses surgissent à la lecture de Sous l'étoile du chien, inclassable récit d'un inconnu, Bernard Puech, que publie José Corti, maison estimable entre toutes.
     En tout cas, qu'elle qu'en soit la génèse, voilà une façon d'écrire qui ne ressemble à nulle autre.
     François Nourrissier, Le Figaro-magazine, 21 septembre 1991.






Roman
1991
346 pages
ISBN : 2-7143-0433-8
120 F