Ghérasim Luca, Sept slogans ontophoniques, Éditions Corti, 2008


Les Sept slogans ontophoniques appartiennent à la série de poèmes brefs que Ghérasim Luca conçut et mit en page au début des années soixante.

Faisant tanguer le son et le sens et empruntant aux formes contemporaines de la communication publicitaire (« réclame miracle fade »), ces slogans, proclamations et autres « sémaphorismes », constituent autant d’interpellations énigmatiques (« Crier taire ! »), de formules « hermétiquement ouvertes », d’allitérations para-doxales et humoristiques.

Ces slogans (mot d’origine gaëlique qui désigne un cri de guerre écossais, dit le dictionnaire) appellent dans une langue initiale à une libération totale (« malade de révolution, fou d’amour ») et à l’avènement d’un monde non-oedipien. Le plus court de cette s érie de poèmes brefs intitulé « porte donnant sur la voie » se limite à un seul mot : « paroxysme ». Le dernier (« Déférés, devant un tribunal d’exception »), enluminé par le peintre par le peintre et ami Jacques Hérold, sera placardé dans les rues de Paris, au cours de la nuit du 30 avril au 1er mai 1968. « A quoi bon des poètes en temps de manque ? », demandait Hölderlin.


Avec la rétrospective de son oeuvre graphique et plastique Cubomanies/Ontophonies organisé par le musée des Sables d’Olonne qui sera reprise à Marseille au Centre International de la Poésie, l’année 2008 sera une année Ghérasim Luca.

À cette occasion nous éditons en DVD le précieux « récital télévisuel » de Ghérasim Luca, filmé et mis en scène par Raoul Sangla en 1989 pour la Sept et « Océaniques »: Comment s'en sortir sans sortir. Ce DVD est accompagné d'un livret qui reprend les textes dits par Ghérasim Luca (25 euros).






AURA AIGRE
ET
GRAS D'AUBE
AU BRAS DE L'AURORE










En 1983, tard le soir à la télévision française, en une émission incroyablement culturelle baptisée « Océaniques » ‑ images d’un fou de Bassan et musique de Grieg pour générique ‑, il y eut un surgissement inouï. C’était le poète Ghérasim Luca. Né à Bucarest en 1913, définitivement parisien depuis 1952, il se répandait parcimonieusement, de par le monde, en récitals poétiques. Il ramassait son corps en une boule de nerfsprête à devenir une bulle de champagne, puis expectorait son verbe, rauquement, en une langue comme née au forceps. Son bégaiement tragique et lumineux démurait les sons, fissurait le sens. Ce athlète du larynx était un écailleur de mots: « La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vie vit, la vie‑vice la vivisection de la vie... », pouvait‑on lire dans Héros-limite.

Vingt ans après, ce documentaire si singulier de Raoul Sangla, Comment s’en sortir sans sortir, est édité en DVD par José Corti, qui épaule admirablement l’œuvre de Luca, la rendant disponible depuis 1985 en maints volumes. Le poète a été filmé dans son costume de velours noir, tel un caractère d’imprimerie sur fond blanc. Surviennent comme au premier jour l’effraction folle et délicieuse, le tourbillon d’un langage en forme de chignole, le vertige d’une « éthique phonétique » : « Je suis hélas ! donc on me pense (L’aveugle vise l’aigle et tire sur un sourd). C’est ainsi que je vis ce que je vois et que ma voix se voue au moi qui s’éteint. » (Le Tangage de ma langue.

Aucune expérience semblable ne fut jamais éprouvée, sauf par ceux qui eurent la chance d’entendre Henri Pichette (1924‑2000) lire Les Épiphanies, ou encore Paul Celan (1920‑1970). Celui‑ci, roumain germanophone de Cernauti, marqué au plus près par la destruction des juifs d’Europe, se jeta dans la Seine. De même fit son ami Ghérasim Luca, en 1994. D’où notre serrement d’âme à voir ainsi chanter avec son entrain minutieusement déconstruit un rouge‑gorge bientôt foudroyé.  

Antoine Perraud, Livres & idées, jeudi 21 février 2008

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La voix filmée de Ghérasim

Alors que se tient au musée des Sables-d’Olonne – puis l’été prochain au Cip de Marseille – la rétrospective des œuvres graphiques de Ghérasim Luca, les éditions Corti font paraître Sept slogans ontophoniques, le douzième livre de l’auteur (d’origine roumaine, il mit fin à ses jours à Paris en 1994) du fameux Héros-Limite, ainsi que le récital télévisuel réalisé par Raoul Sangla pour FR3/Arte en 1988. Les Sept Slogans donnent bien l’idée, matrice, de cette hésitation entre sens et son que ne cessa de travailler Luca, jusqu’à inventer dans le français qu’il s’approprie un bégaiement neuf et irradiant. Le poème « Ré alité » superpose des mots coupés à leur première syllabe, créant un étagement quasi cubiste, quand « Sémaphorismes », par sa sobriété, diffuse une lenteur grave : « Se sentir planté dans le monde/ comme le couteau “sans lame ni manche”/ et la vacuité sublime, atroce,/ de v’ivre de lui, hors de soi ».

Le document filmé (56 mn) est des plus rares. Ceux qui le virent lors des premières projections en gardant un souvenir halluciné : Ghérasim Luca, vêtu tout de noir, crâne nu et visage émacié, se détache en une sorte de flagrant délit sur le fond blanc de la pièce. On ne distingue aucun angle de cadre, comme si l’espace y était flottant. Sa voix, arrachée au vide, fait là l’épreuve saccadée de son endurance à devoir l’occuper, jusqu’au silence qui, à la fin de la lecture, l’emporte et le transperce. L’émotion qui ressort à la vision de la lecture de ces huit textes, dont le puissant « Prendre corps » ou « Passionnément », est filmée en temps réel. Une voix accentuée, qui reste, du fond de l’oreille au cœur, une expérience limite. (Sept slogans ontophoniques et Comment s’en sortir sans sortir (DVD).

Le Matricule des Anges n° 91.





2008
80 pages
978-2-7143-0970-9
8 Euros

DVD
25 euros