Frédéric Cosmeur, La Route fantôme
     éditions Corti, parution 1er février 2007.


    Qui n’a jamais rêvé de partir ? Cette tentation et cette interrogation, qui étaient déjà présentes dans le premier récit de Cosmeur, Jean, sont au centre de La Route fantôme, avec toute l’ambiguïté que recèle cette question. Quête d’absolu ou fuite ?
    À la suite du décès de sa mère, Julien accepte de partir aux États-Unis à la recherche de la tante Éléonore, disparue depuis vingt ans dans l’Ouest américain, avec le seul secours de quelques cartes postales qu’elle envoyait à ses enfants, les jumeaux Aline et Germain.
    Ce qui, au départ, n’était pour Julien qu’une sorte de jeu – retrouver une disparue avec peu d’indices – et de revanche – en finir avec son propre passé américain –, sera en fin de compte une sorte de retour initiatique, l’apprentissage d’une ouverture au monde et aux autres.
     Entre l’immobilité rêveuse et le voyage prétexte, se déploie le livre d’un poète.



   
  
    Ce livre est le troisième récit publié de Frédéric Cosmeur, après Jean (Corti, 2001) et Les Locaux.

  





     Le ciel avait viré. Il avait pris sa couleur marine translucide. Le tableau de bord indiquait 17 degrés ; les quelques signes avant-coureurs de septembre, se dit Julien. Il n’aimait pas l’été, lui préférait les demi-saisons, comme on qualifiait autrefois ces mois de transition. Il allait bientôt surplomber, de l’autoroute des Titans, la ville de Nantua. Comme à chaque retour, il aurait certainement cette désagréable sensation de vertige, qui l’empêcherait de goûter l’entrée dans la beauté. Il pouvait sans crainte marcher sur des sentiers de montagne aériens ; au volant, curieusement, le vide l’attirait. Ralentir n’y ferait rien ; il avait trouvé mieux pour lutter un peu contre cette gène difficilement contrôlable : il imaginait la sculpture monumentale du Cerdon. Elle avait été érigée après guerre pour commémorer les morts du maquis de l’Ain, elle n’était pas si monumentale que ça, en réalité. Pour lui, enfant, elle était sa fiancée de pierre qu’il admirait autant qu’elle l’effrayait : ses seins démesurés, son avancée hiératique de la roche comme si elle surgissait de la montagne elle-même, éveillaient chaque année des sentiments troubles et contradictoires, mais dont il n’aurait pour rien au monde voulu se passer, le rendez-vous était attendu avec fébrilité chaque été.





 
     Avec La Route fantôme, voyage tellurique et aérien, Frédéric Cosmeur distille son romantisme noir en sondant des thèmes déjà abordés dans ses deux premiers récits
     Si le titre d’une œuvre de Benjamin Fondane, Le Voyageur n’a pas fini de voyager, sert d’exergue au nouveau récit de Frédéric Cosmeur, les phrases liminaires appellent explicitement ce vers de Baudelaire : « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre ». La silhouette d’une « sculpture monumentale représentant une femme aux seins démesurés » se découpe sur un fond de fascination et d’effroi. De cette « beauté » voluptueuse et tératologique, symbole de la « petite mythologie » de Julien, naissent d’infinies correspondances.
     Dans la « ruine bien-aimée » du château d’Hautecombe, lieu des « fastes défunts de la toute petite enfance », vivent Aline et Germain, les cousins jumeaux de Julien. Quadragénaires incestueux et « naturalistes amateurs », ils souffrent du silence de leur mère et investissent Julien d’une « mission paternelle » : retrouver sa tante disparue, Éléonore. Éxilée aux États-Unis « depuis plus de vingt années », Éléonore n’a écrit que « dix cartes postales ». Rétif, muni de ces « bouts de communication », Julien accepte finalement de suivre les traces de sa tante et, à rebours, celles d’une expérience plus intime, secrète et « délirante » : une « défenestration sans témoin » depuis le troisième étage d’un campus américain. Au-delà de la recherche d’Éléonore, l’« excentrique de la famille », il va devoir affronter le souvenir tyrannique de « cet ici angoissant ».
     En surplomb, sur l’« autoroute des Titans », Julien invoque en vain la « Dame de Pierre ». L’image de l’« ocre caractéristique de I’Ouest américain » se substitue à celle du « vert tendre » des Préalpes françaises et déclenche la remémoration du « dernier voyage ». Escorté par la présence augurale d’oiseaux, « Blackbirds », « avocette » ou « pie-grièche », cet « échassier élégant » foule le désert américain. À Garden City, au détour d’une brève relation amoureuse avec la propriétaire d’une « gas station », Julien apprend à « saisir le point d’aurore comme on saisit le point de rosée » et rencontre Aaron Muir, la « mémoire historique du County ». Ce « vieux mormon » peu disert lui remet indirectement une lettre de « Noreen-Éléonore » recelant un sinistre secret et des informations sur la tribu des Hopis. Velléitaire, Julien échoue dans le Colorado où il rencontre un marginal, Tom Doniphon. Ancien ethnologue, Tom lui montre les « pétroglyphes de Barrier Canyon », lui parle des « fantômes », ces « figures anthropomorphiques aux épaules très larges et aux orbites démesurées », et lui fait part de ses recherches sur le « mythe de création hopi ». Après d’infructueuses recherches en territoire indien, la rencontre du Hopi Hon Maktöh, Julien revient sur ses pas afin d’obtenir des aveux d’Aaron Muir. Dans le « petit cimetière » de Garden City, au bord de la tombe d’Éléonore, il accède à une part inviolée de la vérité.
     Le secret révélé n’épuise pas le mystère de La Route fantôme. Ce récit dense et réticulaire qui ressortit du récit de voyage, de la rêverie cinématographique, du roman gothique et de la cosmogonie, alimente une tension irréductible. L’extrême expressivité des tons dominants, l’ocre, le vert et le bleu, n’est pas sans évoquer les couleurs saturées de la Danse fauve de Matisse. La langue elle-même, à l’instar de la « conscience poreuse » de Julien, est travaillée de l’intérieur, comme obérée. Il y a les « a » de la mère de Julien, « opiniâtrement accentués ». Puis l’intrusion de la langue étrangère, cet autre de la langue maternelle propre à « révéler le trouble ». Un trouble qu’aucune vérité admise n’obstrue.
     La Route fantôme renferme en effet son secret, comme ce « petit caillou ovale » qu’Hon Maktöh, soucieux d’aller « jusqu’au bout du geste sacré », a placé sur le « siège avant droit » de la Chevrolet de Julien. Un secret qui creuse un vide silencieux que le lecteur peut combler à loisir ou préserver. Que dire d’autres de ce remarquable récit initiatique, sinon faire siens ces quelques mots de Tom Doniphon : « Nous avons entendu du silence ensemble, nous avons donc voyagé. »
     Jérôme Goude, Le Matricule des Anges n° 80, Janvier 2007,
 
     Enigme sans fond
     Voyage initiatique au bout d'une route américaine.
     Auteur discret, Frédéric Cosmeur trace un fin sillon dans la littérature française. Après Jean et Les Locaux, La Route fantôme confirme une voix originale et sensible trempée dans une sorte de narration somnambulique. On entre dans ce roman comme dans un rêve éveillé et, comme dans les rêves, les routes ne mènent pas où l'on croyait aller. Julien se lance dans un voyage incertain sur les traces de sa tante Eléonore exilée depuis vingt ans aux Etats-Unis. Pour tout indice, il ne possède qu'une dizaine de cartes postales qu'elle envoyait à ses enfants, les jumeaux Aline et Germain vivant en reclus leur amour incestueux dans la splendeur désolée du château de Hautecombe, en Haute-Savoie. C'est pour ses cousins souffrant du silence maternel que Julien se charge de cette mission et se met en route.
     En même temps qu'il roule et qu'il cherche, muni de ses maigres indices, le jeu de l'énigme prend une autre dimension, plus intime, car Julien va aussi à la rencontre de son propre passé américain. Il ne s'agit pas seulement de retrouver une oubliée, mais encore un événement enfoui, incompréhensible et toujours tu. Pourquoi, jeune étudiant comblé, s'était-il défenestré depuis la terrasse d'un campus? Cette question et ses recherches de la tante disparue conduisent Julien dans une quête initiatique plutôt que dans une énigme policière. (...)
     Jean-Bernard Vuillème, Le Temps, Genève, Samedi 3 mars 2007

     La Route fantôme de Frédéric Cosmeur est un road-movie poétique. Son argument ? La recherche d’une femme disparue depuis vingt ans dans le sud-ouest américain. Julien doit retrouver sa tante Eléonore pour régler une affaire d’héritage. Les indices ? Maigres… Une dizaine de cartes postales. Très vite pourtant, Julien se prend au jeu. Et au gré des rencontres, sous l’emprise d’une splendide nature, le jeu devient quête. Le livre piétinait dans l’anecdote. Il nous plonge soudain presque à notre insu dans l’épaisseur de trois ou quatre personnages magnifiques. Qu’ont-ils de si extraordinaire ? Ils sont eux-mêmes, intensément. La gérante de la gas station de Garden City, son sourire, son rêve d’ouvrir un bed and breakfast ; le vieil Aaron Muir qui déborde d’émotion avec une infinie pudeur ; l’anachorète Tom Doniphon et sa décapante leçon de vie, ni désabusé, ni romantique, mais furieusement lucide et sans la moindre aigreur ; l’indien hopi et sa boutique d’artisanat d’art pour touristes et gogos… F. Cosmeur fait voler les caricatures en éclats. Il nous révèle sous la peinture de genre, des êtres uniques et diablement vivants. En trois coups de crayon. Et non sans drôlerie. Il n’épargne du reste pas son héros, autoproclamé One-and-half-Bluecorn-Pancake-Eater chez les indiens. C’est au fond par contagion que s’accomplit la conversion intérieure de Julien. Au contact de ces êtres libres, il devient méditatif. Il apprend dans le silence à retrouver le poids des mots. Hanté par le souvenir d’une tentative de suicide avortée quand il était étudiant, il trouvera dans ce voyage initiatique le chemin d’une réconciliation avec la vie. Citant Bachelard, F. Cosmeur nous rappelle que « les forces imaginantes de notre esprit se développent sur deux axes très différents, les unes trouvent leur essor dans la nouveauté, les autres creusent le fond de l’être ». Convenons avec l’auteur que «le voyage libère les deux ».
     Bulletin Critique du livre, avril 2007









Frédéric Cosmeur,
La Route fantôme,
Corti, 2007
128 pages
ISBN : 978-2-7143-0936-5
13,50 Euros