Le Recours au mythe de Claude Louis-Combet. 

    Ce livre se propose comme une tentative pour apprécier, au fond et au fil de l'œuvre, la mesure de l'autobiographie. ll interroge la rupture et la continuité qui s'établissent entre la narration d'une histoire individuelle et la construction d'un récit entièrement voué au traitement littéraire des mythes, des rêves de l'imaginaire collectif, et des légendes hagiographieques. La mémoire événementielle est indigente et lacunaire, mais elle s'enfonce comme un espace originel hanté par les hautes figures des mères et par les traces indélébiles de quelques rares paysages entrés dans la construction même de l'être. Depuis le commencement, est-il scandé, car l'écriture est l'expérience soutenue d'un retour aux origines : vacuité et plénitude. Et ce texte qui a l'apparence d'une somme de l'expérience intérieure des années de formation et des années de création recueille tous ses horizons dans l'évocation du noyau nocturne qu'il porte en lui comme son fondement. À ce point, ce livre ne peut être que l'élément d'une suite auto-mytho-biographique, à laquelle toute l'entreprise d'expression s'est consacrée, et qui reste en attente de ses prolongements.
     Claude Louis-Combet


     Lorsque le narrateur, après trente ans d’une pratique assidue de la fable, de la mythobiographie, du récit onirique et fantasmatique, se penche décidément sur l’origine d’un projet d’expression qui a occupé, comme l’on dit, le meilleur de son temps, il interroge, ainsi qu’il l’a fait si constamment dans le cours de son enfance et plus encore de son adolescence, les articles du Décalogue – lequel constituait véritablement, pour le chrétien qu’il était alors, la règle, le principe indiscutable, la norme infaillible de l’existence. Il y avait appris qu’il devait adorer son Dieu, qu’il devait honorer ses parents, qu’il ne devait ni tuer ni voler, qu’il lui était interdit de commettre l’adultère (mot dont l’enfant ignorait le sens, encore qu’il s’en doutât), de porter de faux témoignages, de cultiver dans son cœur le désir de ce qui ne lui appartenait pas.
     Le narrateur, donc, ayant en tête et comme sous la peau la somme bien serrée de tous ses écrits – depuis les tout premiers poèmes vers l’âge de treize ou quatorze ans jusqu’à ce livre qu’il entreprend aujourd’hui de rédiger –, interroge la Loi divine comme mesure unique de son œuvre et de sa vie, avec toujours, en lui, cette vision fantasmagorique d’une existence où l’œuvre écrite tiendrait lieu de vie vécue. Son affaire, assurément, fut bien d’écrire – il n’avait guère d’autre choix – et d’écrire bien : c’était une exigence indissociablement éthique et esthétique. Son souci, son inquiétude, puis, peu à peu, son hébétude face à l’échec de son entreprise, ce fut l’essor puis la déconfiture d’un rêve selon lequel l’homme – l’individu qu’il était, dans l’espace, dans le temps, mêlé aux autres – devait diminuer, s’effacer, s’annihiler quasiment, au profit de l’œuvre, en sorte que le livre, élaboré dans un anonymat, non pas fictif, non pas calculé, mais spirituellement nécessaire, prît tout simplement la place du vivant, couvrant celui-ci de l’ombre entière de ses pages développées. Certes, ce rêve n’est pas complètement abandonné, mais l’évidence de son irréalisation jusqu’à ce jour laisse le narrateur terriblement démuni en face de lui-même. Et c’est pourquoi, comme dans son enfance croyante et pieuse, il interroge les Dix Commandements, scrutant dans le texte son point de faillite et se demandant quel fut son péché pour être, à l’heure qu’il est, tellement exclu de la bonne conscience d’un accomplissement personnel et de la satisfaction d’une reconnaissance par ses pairs.
     Il relit donc le Décalogue qui constitue le fondement moral de la culture à laquelle il appartient par toutes les fibres de sa sensibilité et tous les moyens de son intelligence. Il a, dans sa vie comme dans ses écrits, largement abondé du côté de la sphère convenue du mal. Pour s’en tenir à l’écriture, il l’a inscrite dans le champ clos, toujours ouvert toutefois, de maintes perversions jusqu’à celle, inévitable, de l’hagiographie – avec une détermination empreinte de gravité, comme si c’eût été une affaire majeure de copuler avec des textes spirituels dans l’ornière d’une vie exilée de toute transcendance. Il est vrai que, une fois perdue la pureté première, on peut faire son lit de n’importe quoi.
     On ne trouve, dans le Décalogue, aucune prescription particulière concernant l’écriture, à moins d’y ranger l’article qui condamne le faux témoignage (Exode 20,16) pris dans une acception surtout juridique. Ce n’est pas notre affaire. Quant à l’interdit de la parole, il porte uniquement sur l’usage du nom de Dieu : Vous ne prononcerez point en vain le nom du Seigneur votre Dieu (Exode 20, 7). Il n’y a même pas condamnation du mensonge – ce qui, aujourd’hui, à l’heure où il écrit ces lignes, frappe étrangement le narrateur qui se souvient à quel point son enfance et toute sa jeunesse subirent la culpabilité entretenue par la pratique mensongère : en une expérience intérieure où le garçon, faible devant lui-même, devant les autres et le monde, abusait des mots, pervertissait la parole, à des fins la plupart du temps misérables, comprenant intuitivement que la somme entière des mots était à sa disposition et que, faute de pouvoir accepter la réalité des événements et la vérité des êtres, il entrait dans les artifices de l’expression. Peut-être la culture du mensonge dans la vie eut-elle sa part dans la destination à l’écriture, car elle avait permis d’entendre qu’il n’y a rien d’impossible à la langue et elle avait, peu à peu, révélé l’urgence d’un huis clos de paroles où le narrateur s’efforçant de devenir tel, tracerait pour lui-même les figures de son authenticité. Le mensonge dans la vie – et jusque dans l’être – créait la nécessité de recourir à des fabulations dans l’obscurité desquelles le cœur s’appliquerait à chercher son chemin de vérité. Tel fut, au commencement, et tel demeure le sens éthique de l’écriture.
     L’homme qui écrit n’avait pas bonne opinion de lui-même. Il se tenait en mépris face au développement de son histoire. Il n’accusait personne. Il incriminait son être même. Bien avant ce moment de l’adolescence où la lecture de Pascal lui apprit que le moi est haïssable, il avait senti – mais comme on peut sentir le poids d’une fatalité qui ne concerne que soi-même, dans une flagrante exception à la loi ordinaire – s’ouvrir en lui la faille destructrice d’un impératif catégorique, formulé en termes négatifs et à partir duquel il aurait, avec le temps, à vivre et à (se) créer : Tu ne parleras pas de toi-même.





     Claude Louis-Combet remonte aux sources de sa pratique d'écriture et retrace le chemin, souvent obscur et intuitif, qui l'a conduit à revisiter les mythes et hagiographies tout en cristallisant, autour de motifs qui participent de la mémoire collective, un retour aux origines et un dévoilement progressif d'une expérience intérieure personnelle. Le terme "mytobiogaphie", forgé par l'auteur, désigne cette condensation créatrice. [...]
     Si la dimension méditative de l'ouvrage est d'une incontestable valeur, la qualité d'écriture l'est tout autant. Le talent de Claude Louis-Combet s'illustre par une densité poétique de l'expression, un souffle dont le rythme s'apparente au verset. Cette prose donne à entendre l'union de la chair et de la nuit, du désir et des mots, la prière muette d'un témoin de l'impuissance à être, de la semi-capitulation devant l'énormité du désir.
     
Anne Thébaud, Le Magazine littéraire, 1/15 janvier 1999.

     Enfreignant l'interdit d'un décalogue imaginaire, venu de son enfance, "Tu ne parleras pas de toi-même", Claude Louis-Combet, écrivain d'une extrême originalité (...) entreprend son autobiographie, plus proche de Michel Leiris que de Jean-Jacques Rousseau, si l'on veut être rapide et schématique.
     (...) l'écrivain excelle dans la description de la vocation littéraire, fondée sur une inaptitude à vivre la vie des autres, un "retranchement d'adoration", éprouvée en pleine puberté.
     Le ton est d'une très haute tenue, assez inhabituelle dans la littérature contemporaine.
     Outre quelques beaux portraits de maîtres (...), le livre vaut surtout par l'analyse du besoin d'écrire pour une âme qui est "habitée".
     
René de Ceccatty, Le Monde, 18 décembre 1998.

     C'est fascinant, éprouvant, désespérant parfois de beauté et d'évidence. […] Mêmer la pléthore des émotions d'éros à cele des émotions du sacré, atteindre jusqu'à la coïncidence des contraires en permettant à l'âme de renouer avec sa chair antérieure, voilà qui permet, en rejoingant la grande nuit fantasmatique qui nous porte et que nous portons tous en nous, d'apporter peut-être un peu de lumière sur tout ce qu'il peu y avoir d'inavouable dans la sexualité ou les sublimes tentations de la sainteté ou de l'abjection.
     Richard Blin, Le Nouveau Recueil, N°59, septembre-novembre 1999.

     Le Recours au mythe, récit de la genèse d'un imaginaire hors normes, est d'abord une invitation à découvrir les arcanes d'un œuvre hantée par les mythes antiques, une sexualité trouble, multiple, métaphysique et par l'aspiration à la sainteté.
     
Rafaël Mathieu, Express, novembre 1999.

     L'essai de Claude Louis-Combet, placé sous le signe du mythe, n'est pas un ouvrage théorique, mais une création littéraire, une autobiographie intérieure, d'une grande intensité et vérité, d'une très belle écriture.
      
Revue des Sciences philosophiques, Tome 83, N°3, avril 1999.

     Et donc cette écriture qui se plie et se replie sur elle-même place le lecteur en posture de réception poétique, tandis que le message discursif se dépose couche par couche dans sa mémoire : l'appréhension intellective de l'ouvrage résulte ainsi d'un effet de sédimentation. On ne discute pas avec ce livre : on l'accueille.
     
Frédérique Martin-Scherrer, La Polygraphe, N°6.






1998
392 pages
ISBN : 2-7143-0672-1
135 F