Ryad Girod, Ravissements,
     éditions Corti, 2008.
     

     
Perdre la parole, perdre les mots, quoi de plus tragique pour un être humain. L’impitoyable sentiment de dépossession de soi-même gagne le narrateur :

     « En sortant d’une réunion durant laquelle une douloureuse fatigue m’avait, pour ainsi dire, assombri auprès de mes collaborateurs et où je demandai l’ajournement de la séance puisque les mots ne m’étaient pas venus...En sortant (...) »

      Avec ce court récit, Ryad Girod, dont c’est le premier livre, trouve d’emblée son style et son sujet en réussissant à nous emporter dans un pays à la fois concret et très fantomatique à l’atmosphère inquiétante.

     Le pluriel du titre correspond bien à la polyphonie narrative car le ravissement signifie aussi bien l’action d’enlever de force que le fait d’être ravi, transporté par une émotion mystique ou religieuse ; mais encore l’état éprouvé dans une sorte d’extase ou d’étrangeté.



   

    Ryad Girod est né en 1970 à Alger.

     Il est professeur de mathématiques et enseigne actuellement à l’étranger au sein de l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger.

  




 
    

     En sortant d’une réunion durant laquelle une douloureuse fatigue m’avait, pour ainsi dire, assombri auprès de mes collaborateurs et où je demandais l’ajournement de la séance puisque les mots ne m’étaient pas venus... En sortant, je devais rencontrer une autre lassitude devant l’obstination de ma voiture à ne pas démarrer et me laisser là, devenir le point d’interrogation de mes collègues. Je décidais donc de l’abandonner et de rentrer chez moi, mais il fallait, pour cela, regagner l’avenue située plus haut afin d’espérer trouver un taxi. Je m’engageais alors par le chemin, la petite ruelle sinueuse reliant les deux avenues, et je devais sans doute penser que cette promenade inattendue le long de cette route pentue et parsemée de jardins m’allégerait l’esprit d’une pesanteur que je n’arrivais toujours pas à m’expliquer. La journée s’était pourtant passée comme d’ordinaire, les séances de travail dumatin avaient été plutôt satisfaisantes, nous avions reçu beaucoup de monde et certains participants m’avaient félicité pour la justesse, allant jusqu’à dire l’efficacité, de mes propos. Le déjeuner s’était tout aussi bien passé et nous avons même longuement bavardé avant la reprise. Il y avait juste eu cette dernière réunion durant laquelle les mots ne m’arrivaient pas... pas suffisamment vite pas suffisamment justes et puis... plus du tout...et s’en était alors suivie cette sensation désagréable, fatigante, de ne pas être tout à fait là, d’être pour ainsi dire à côté et de m’entendre parler... insuffisamment. Comme par accident, je ne retrouvais plus le mot exact et, au lieu d’utiliser un synonyme ou encore de reprendre toute la phrase selon une autre tournure, les choses se sont aggravées : la perte d’un mot a entraîné la perte de tous les autres. Je ne savais même plus comment dire pour m’excuser d’une telle situation. J’avais l’impression que les parties qui me composent s’étaient distendues, qu’elles n’entraient plus en résonance et que plus rien ne pouvait sortir de moi. Une sensation de pesanteur s’était alors emparée de moi et je crois avoir réussi à prononcer, ou alors était-ce un collègue, quelque chose qui signifiait l’ajournement de la séance de travail.








Le poids vivant des mots

Un homme perd les mots. Dans cette régression, qui le ravit à son être social et aux apparences, c’est sa présence au monde qui se modifie. Un premier récit troublant de Ryad Girod.

Ryad Girod, né à Alger en 1970, a peut-être été inspiré par l’écrivain autrichien Hofmannsthal. Comme Lord Chandos, l’aristocrate élisabéthain de la fameuse lettre éponyme, le narrateur de ses Ravissements se voit un beau jour frappé d’une étrange
« maladie», dont le plus clair symptôme est l’incapacité de trouver les mots. Cela se passe au bureau, au Département National de Linguistique, et l’homme qui en pleine séance de travail, se retrouve dépossédé des mots, comme déserté par eux, non seulement ne les comprend plus mais ne peut plus les proférer. « J’avais l’impression que les parties qui me composent s’étaient distendues, qu’elles n’entraient plus en résonance et que plus rien ne pouvait sortir de moi.»

Acculé à sa propre impuissance, entrevoyant clairement le sentiment de fracture qui se profile avec le monde environnant, il n’a plus qu’à rentrer chez lui.

Perdre les mots pour un linguiste spécialiste du discours politique n’est pas seulement le comble de l’ironie. Auto-censure, crise passagère ou malédiction irréversible, la « maladie » ne sonne-t-elle pas comme une condamnation, un rejet du principe même du langage de la communication, qui instrumentalise et asservit le verbe aux impératifs d’une efficacité toujours triomphante ?

En chemin, l’insolite va de nouveau faire irruption dans la vie du narrateur. Il s’agit d’un jardin dont la beauté le saisit littéralement : un arbre dont il écrase dans ses doigts les petites fleurs bleues et dont l’odeur l’étourdit jusqu’à le mettre totalement en décalage avec lui-même. Une autre fois, et dans le même jardin, ce sera une demeure avec des habitants mystérieux, dont les serviteurs sont enterrés à leur mort avec des graines d’arbre déposées sous la langue… De ce côtoiement de
 «  situations “d’à côté” » desquelles le narrateur semble à chaque fois ne pouvoir revenir à lui-même et aux choses « qu’en surface »
, émerge un climat mental bien particulier : une vulnérabilité, un flottement qui infiltre tout, et en vient peu à peu à déliter ce qu’on a coutume d’appeler le sentiment d’identité. Ravissements se lit d’abord comme l’exploration de ce risque, cette aventure propre à ceux qui ne fuient pas l’incertitude, mais osent aller là où les chemins n’ont d’autre destin que de s’égarer et s’évanouir.

Et le paradoxe est bien là, qui suscite au cœur même de la perte de la parole, le flux d’une voix qui erre, qui observe, qui médite et se laisse (sur)prendre ; une écriture souple, sinueuse, qui loue le mouvement, en procédant par modulations et ondulations successives sur une même impression – à l’image de ces bourrasques de vent de sable jaune qui durant tout le livre, progresse inexorablement et menace d’ensevelir la ville. L’art de Ryad Girod est alors dans la morphologie de la phrase, qui s’étire tout en longueur, se déverse par salves et joue sur l’anaphore ou la digression du propos : comme pour prévenir et réagir face à ce qui présente des signes d’extinction, la phrase, interminable, n’en finit pas de rebondir sur de l’imprévisible, de se reprendre sur du minuscule, jusqu’à s’effilocher enfin en quelques points de suspension. Parfois même, elle donne l’impression d’avoir perdu son centre de gravité, comme en chute libre, précipitée dans le vide…

C’est que nous pénétrons dans des zones où le barrage de la conscience cède, délivrant les eaux du ravissement. Un rapt qui exprime non seulement la sidération violente et muette qui retranche brutalement du quotidien ou d’une trop fade accoutumance de soi à soi, mais aussi le transport, l’ivresse et l’enchantement de recevoir autrement ce qui nous entoure. Une nouvelle disposition en somme, à l’égard de la beauté de la nature, bordée par l’angoisse et le mystère, et qui seule, ouvre sur la découverte d’une intensité de sens supérieure. « Le langage fuit celui qui se montre en dessous de la signification, il s’appauvrit, se réduit et se décharge de toute la force de ses propos… celui qui se montre en dessous de la signification, il s’appauvrit, se réduit et se décharge de toute la force de ses propos… celui qui se montre en dessous de la signification n’apercevra jamais les voies que trace la parole aux moments les plus magiques de son existence. »

Ce sens-là, qui hante le récit de Ryad Girod comme une initiation à une langue élémentaire et partant, à l’expérience d’un nouveau sentiment, presque mystique, du monde, vient des choses silencieuses, des présences, dont il faut écouter, toucher le songe, comme s’il était enfin rendu possible de se taire pour parler, et parvenir à l’autre côté de soi. En fonctionnant comme une chambre d’échos, dans le passé ou l’imaginaire, c’est proprement l’écran (qu’il soit mur, cloison, miroir, vitre ou filtre…) saturé du présent, autant que la surface lisse et morne des discours, que les ravissements réussissent à fendiller, à entailler, en le laissant s’infiltrer de masses flottantes, qu’elles soient souvenirs d’enfance (telle la figure inquiétante d’un oncle rendu muet parce qu’on lui a coupé la langue) ou obsessions fantasmatiques (l’étrange histoire de deux amants emmurés par amour qui finiront par fusionner en une eau miraculeuse…).

Admirablement tenu, le récit étrange et fascinant de Ryad Girod donne à penser toute la distance qui nous sépare de l’humanité, dès lors que n’est plus pris au sérieux le « miracle » du langage. Et parle de la rédemption qu’il y a à s’ouvrir à
«  la modification du poids des mots ».

Sophie Deltin, Le Matricule des Anges N° 91



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Le département national de linguistique. C’est là que travaille notre homme. Les mots, leur signification et leur manipulation n’ont donc a priori pas de secret pour lui. Or, au cours d’une réunion, le voilà frappé de mutisme involontaire. Le comble pour un spécialiste de la matière lexicale. Commence alors une étrange quête sur les traces de la langue et de l’humanité.

Un jour donc, cet éminent cadre du département national de linguistique sort d’une réunion au cours de laquelle il était censé sensibiliser le nec plus ultra des dirigeants d’entreprises aux subtilités de la langue. Car ce qui peut a priori sembler profondément instinctif devient en réalité l’objet d’un labeur et d’une étude quotidienne lorsqu’il est un des outils fondamentaux de l’assise du pouvoir dans nos sociétés. Certes, la rhétorique n’est pas un art fraîchement apparu sur la scène publique. Les tribuns et les avocats, entre autres, s’attellent depuis des siècles à déceler et retourner en leur faveur les caractéristiques du langage pouvant servir leurs démonstrations. Néanmoins, la communication à outrance qui envahit tous les domaines de la vie, ce sont de véritables armées de scribes qui deviennent employés, dans l’ombre, à faire converger esprit d’entreprise ou d’équipe et réussite (politique, économique). Cette novlangue, cette langue de bois dont l’élaboration a pourtant été le pain quotidien du personnage de Ryad Girod pendant des années, celui-ci en éprouve une brutale indigestion. Lui, expert de la langue qu’il a passé des années à décortiquer au service des puissants qui s’arrachent les services de cette perle rare, en éprouve un soudain dégoût. Car si le rire est le propre de l’homme, le langage parlé, comme source d’échange et de transmission l’est aussi. Or, lorsque tout discours d’autorité s’apparente davantage à une instrumentalisation du langage à des fins de domination ou de services d’intérêts douteux, tout échange, toute relation humaine devient biaisée. A trop vouloir le désincarner, on le vide de sa substance, au risque de se perdre soi-même. D’où sans doute, l’étrange aphonie qui frappe ce personnage soudain conscient d’être passé un temps à côté de sa vie, à côté des autres.

« Il faut en quelque sorte se détacher »

Comment est-il possible que les mots viennent à manquer à un tel homme ? Comment le vit-il et quelle est l’alternative ? Sans aucun didactisme ni démonstration outrancière, Ryad Girod nous invite à suivre cet homme dans les cheminements les plus tortueux de sa pensée. Dans la ville non identifiée (elle peut être française ou pas) d’un pays qui l’est tout autant (de mystérieux hôtes et végétaux orientaux croisent des fonctionnaires occidentaux), ce personnage qui a fait la cruelle expérience de la finitude du langage arpente des rues inconnues de lui en quête de sens et de solutions pour retrouver une humanité qui semble lui faire défaut. Installant une atmosphère qui oscille entre fantastique et poésie, il teinte cette quête d’un mystère qui maintient le lecteur dans un état d’expectative. Si le langage comme mode de compréhension des autres est réellement galvaudé, quel cheminement est possible ? Le remède consisterait-il à se couper des autres, recouvrer certains réflexes, sinon grégaires, du moins primitifs et se réfugier dans la méditation et la communion avec la nature ? Comme si le ravissement, un certain égarement, était indissociable de l’accès à une certaine félicité.

Finissez vos phrases

La principale qualité de ce récit réside surtout dans l’écriture de Ryad Girod. Si elle n’obéit pas aux règles de l’écriture automatique, le rythme de ses phrases n’en est pas moins directement calqué sur celui de la pensée. Ainsi suit-on ses réflexions en train de s’élaborer, certaines aboutissant, d’autres non, lui permettant de jongler avec toutes les possibilités de la ponctuation et des conjugaisons (les participes présent tenant une place de choix). Mais Ravissements n’a rien à voir avec un vain exercice de style. Il faut au contraire une incroyable maîtrise de la langue pour parvenir à la manier et la manipuler au point de la rendre en parfaite adéquation avec le propos même de son roman. On se perd, parfois, dans les pas du narrateur mais, de même qu’il éprouve un décalage entre le langage émis et le langage perçu, l’on ressent la distance qui sépare la lecture telle qu’elle nous émeut au premier abord et la façon dont elle mûrit dans notre esprit. Un roman tout en sensations, qui par-delà les mots, fait preuve d’un talent d’évocations dont l’on conserve beaucoup d’interrogations et de superbes images.

Laurence Bourgeon, Zone littéraire

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Au milieu d'une conversation professionnelle, un homme perd les mots, et la parole s'en va de lui. Il
renâcle encore à poursuivre, et puis, plongé dans ce qui lui apparaît désormais comme sa propre défaite, s'en va, quitte les espaces sociaux qui lui sont dévolus, la Direction Nationale de la Linguistique d'un pays méridional, où le désert avance, chargée de former des personnels politiques et d'écrire les discours, ce qui revient à leur adjoindre ce qui dans l'espace rhétorique permet d'emporter la conviction. Il rentre chez lui. En chemin, il est arrêté par les fleurs bleues d'un jardin qu'il écrase entre les doigts. Il y reviendra le lendemain. Chez lui, c'est à peine si l'épouse et les filles remarquent sa présence, du moins en a-t-il le sentiment. Il part se coucher et s'éteint dans un lourd sommeil.



Tel est le point de départ d'un court roman, subtil et déconcertant (...). Le plus embarrassant, pour le lecteur est que cette clôture de la parole devient une remarquable mécanique d'écriture. La perte se gagne d'une écriture ample, aux phrases qui avancent comme les dunes, parfois comme ce vent chargé de sable jaune qui survole la ville, et s'y dépose, bouchant les pores de la peau, recouvrant les pare-brise, ouvrant le texte à la description d'un visible par petites touches, comme par caresses du regard, revenant sur son aire, l'excédant momentanément avant de revenir sur ce qui, semble-t-il, a déjà été écrit, comme par mouvements en apparence désordonnés qui viennent seulement se croiser et se recroiser. Les choses sont appréhendées, abordées par leurs contours, dans une description qui entreprend de s'attacher à leur retentissement dans une conscience peu à peu ravie par ce qui vient à sa rencontre. Le personnage marche dans une rue en pente : "La côte devenait de plus en plus pénible et, pourtant, je restais agréablement distrait par tout ce spectacle qu'offraient à profusion les arbres et les fleurs jaillissant des murets parfois gonflés, parfois fendus par cette végétation en expansion. Ce chemin semblait rétrécir sous l'avancée d'une verdure lâchée au sein de demeures que j'imaginais somptueuses à la vue de quelques balconnets ornés de faïences bleuâtres et des quelques toitures finement creusées." (11).

La description des paysages, des objets, des personnes est ainsi prise dans un même mouvement, qui semble continu. Pourtant, des interstices s'entrouvrent, comme des pliures sur cet écran où se projette le monde, et c'est par ces rayures que tracent les mots sur le réel que quelque chose se passe : remontée de souvenirs d'enfance, décrochage du discours lisse de la communication, dédoublement des êtres proches, à la fois ce qu'ils paraissent être et une réalité opaque, presque hystérique parfois. Dans la rue qui monte, le narrateur est happé par cet étrange jardin, aux fleurs bleues qui lorsqu'elles sont écrasées entre les doigts, exhalent une humeur qui colle à la peau, et la teinte d'une couleur étrange. Ce sont là, ces ravissements qu'appelle le titre. Le récit va alors décliner les sens possible de ce mot : le rapt, l'enlèvement, le retrait de la vie, l'élan et l'état mystique, l'absence, l'aimantation de l'ineffable, chaque fois dans un double sens subjectif et objectif, dans plusieurs histoires qui circulent comme la navette dans le texte.


Car telle est la grande force de ce récit, qu'il installe l'indécidabilité au coeur de sa démarche : ravissements dit tout à la fois l'injonction et la passivité, comme le pluriel du mot ce qu'il y a d'inaccompli dans l'accomplissement. Le narrateur me fait penser à ces êtres souvent silencieux, en apparence, mais qui entretiennent une conversation ininterrompue avec eux mêmes, et que notre irruption vient déranger. Le narrateur ici se retire : "vous êtes encore une fois ailleurs", lui dit le gardien de l'immeuble où il travaille. C'est que les mots, le langage lui-même est atteint par cette réflexion ininterrompue, et que ce constat est au coeur de l'effort même de parvenir vers soi. C'est même la découverte miraculeuse que fait ce linguiste spécialiste du discours politique : à l'inverse des prétentions de la communication à instrumentaliser la parole de façon à ce qu'elle prenne possession du monde, fût-ce en le brutalisant, le langage se recueille dans sa propre fin. Le discours ne saurait se réduire à un objet neutre, construit de prédicats et de symboles. "Ce qui s'exprime par le langage, nous ne pouvons l'exprimer par le langage" (67). Affirmation énigmatique : nous communiquons par simulacres, et nous en oublions "l'autre côté", la part maudite de l'étrangeté à soi, primordiale, et de notre étrangeté au monde, compensée par la seule répétition, et par l'habitude du (re)faire. En déboîtant celles-ci, dans des circonstances qui demeurent pour lui obscures, le personnage retrouve alors les analogies entre les choses, entre les histoires, comme des échos inquiétants et lointains qui retissent la présence au monde. Ainsi, le souvenir de l'oncle, homme politique rendu muet parce qu'on lui a coupé la langue, rencontre la présence des étranges habitants du jardin, dont les serviteurs sont à leur mort enterrés avec les graines d'un arbre déposés sous la langue ; ainsi, l'humeur qui suinte des fleurs bleues, se retrouve dans les deux amants emmurés qui se transforment en eau miraculeuse, que la foule tente de recueillir, et que l'épouse voit suinter de son sexe, dans une fantasmagorie du narrateur qui l'imagine hantant nue de vieilles fumeries d'opium. Les mots tracent des lignes de fuite que parcourre celui qui les écoute. Il faut, nous écrit Ryad Girod, savoir prendre le risque de s'engager dans ces directions en apparence improbables, par lesquelles nous apprenons à ne plus nous abîmer dans les miroirs les plus convenables, mais prêter attention, afin d'entendre dans nos propres silences, la part de l'autre que nous sommes : "Le langage fuit celui qui se montre en dessous de la signification, il s'appauvrit, se réduit et se décharge de toute la force de ses propos celui qui se montre en dessous de la signification n'apercevra jamais les voies que trace la parole aux moments les plus magiques de son existence" (102).

Yves Chemla, Côté sud

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Ravissements est un premier roman étrange et réussi.

Aussi mystérieux que son titre dans son ambiguïté polysémique, il tisse au fil des pages la prouesse d'un envoûtement propre à nous plonger dans une conscience ébranlée du monde qui nous entoure. Particulièrement, cet enchantement singulier opère avant tout par une écriture maîtrisée et virtuose, précise mais ample qui dès son entame mène le lecteur (et le narrateur) dans un déploiement narratif vertigineux, où il apparaît que la langue justement en est le sujet principal.


Sous-directeur du Département National de Linguistique d'un pays et dans une ville non nommés mais dont on devine la géographie nord-africaine, entre mer et désert, le narrateur (jamais désigné par son nom), se voit soudain privé de mots, victime d'une étrange aphasie au cours d'une réunion de travail. Rentrant chez lui par une ruelle qu'il n'a pas l'habitude d'emprunter, bordée de villas et de jardins profus, il va inexplicablement tomber dans une extase violente en respirant les exhalaisons suaves d'un arbre inconnu aux fleurs étrangement bleues. Cette secousse sensuelle marquera le début d'autres dérèglements en règle, tant dans la vie professionnelle du personnage que dans les rapports avec ses semblables, jusqu'au mutisme final qui clôt le roman.


Le constat qui fonde Ravissements est actuel: nous vivons une modernité où le progrès qui assure notre confort, notre subsistance et nos performances tend à homogénéiser les disparités (et les velléités) du corps social, au service d'une efficacité libérale et économique. Les discours, la langue médiatique, n'ont de cesse de contribuer à entretenir les stéréotypes et autres images figées dans lesquelles la singularité mouvantes des êtres, des choses, leur essence, se diluent et se dévitalisent dans le prêt-à-penser sans aspérité des mots sur-employés.


Fixité, cloisonnements : dans le roman, baies-vitrées, surfaces lisses des halls d'immeubles, carreaux froids des piscines de luxe, paravents, apparaissent comme autant de filtres qui emprisonnent et empêchent les regards de franchir l'autre coté du miroir. Seule la nature (feuilles de thé infusées étrangement douées de vie, figuier équarri, muet/mutilé mais vertical dans le jardin du narrateur) apparaît être la dernière dépositaire de la sève du sens ; par-là, les branches des arbres du jardin mystérieux (bastion où une résistance discrète s'organise) dont on nous dit qu'ils sont chacun les tombes d'hommes sur la langue desquels a été déposée une graine, déploient métaphoriquement la langue organique, vivante, "ensèvée" et polysémique.


Aussi, si le héros du roman chute dans le péril d'un dessaisissement panique vers une marginalité en perpétuel décalage (comme les amants cités qui n'ont d'autre choix que s'emmurer vivants pour échapper à la règle commune), c'est parce que sa renaissance (par la perte) lui permettra de retrouver les sensations vraies et l'intensité qui se joue entre les mots et ce qu'ils désignent.


Mise en garde, rappel de ce que peuvent la langue et la littérature, Ravissements est tout ça à la fois, en plus d'un plaisir stylistique: il redessine un espace de liberté, une brèche par laquelle faire renaître les émotions senties. Œil neuf, langue déliée.


Véronique GROSS / Librairie Bisey – Mulhouse (68)







Ryad Girod,
Ravissements,
Corti, 2008
160 pages
ISBN : 978-2-7143-0964-8
14,50 Euros