Eric Faye, Quelques nobles causes pour rébellions en panne,
    éditions José Corti, 7 mars 2002.


     
Has been avant d’avoir été et grand ciseleur d’inaperçu, le directeur d’un sous-département des Renseignements généraux est confronté, à quelques jours de sa mise à la retraite, à la plus étrange affaire qu’il ait jamais traitée.
De subtils informateurs lui signalent ce que nul, dans la rue, c’est-à-dire partout, ne semble avoir remarqué. N’est-ce pas l’essentiel, pourtant ? Ayant à cœur d’échouer jusqu’au bout, car il aime le travail bien fait, le voici défendant sa dernière cause perdue avec l’ardeur de qui n’a rien à perdre.
Probablement est-il lui aussi un rebelle, à l’image de l’homme qui, des pages plus loin, crève l’œil d’un cyclope très particulier, ou de cet enquêteur qui, dans une cité labyrinthique, recense les portes dérobées jusqu’à ce que l’une d’elles…

     Les neufs nouvelles du recueil :

     Du spectacle comme forme de dictature des Lettres
     De l’extinction de la beauté
     Nouveaux éloges de la fuite
     Le bureau des jours perdus
     La ville qui fuyait de toutes parts
     De la concurrence comme utopie désuète
     Des marchands du Temple
     De la vitesse en toute chose
     Longtemps plus tard





     De retour en ville après un long séjour en cure thermale j’effectuais de bon matin une promenade pour reprendre contact avec ces rues et vitrines qui m’avaient tant manqué, pendant l’été. Chemin faisant, je glissai une main dans ma poche droite pour m’assurer que je n’avais pas oublié le petit carnet à couverture orange dans lequel, au gré de mes pensées, je consignais négligemment d’excellents mots d’auteur, qui, dès leur publication, feraient tomber à genoux, et en pâmoison, mes lectrices stupéfiées par un tel degré de génie. Je l’effleurai avec ce sentiment de quiétude qui me gagnait chaque fois que je l’avais en main. Mais qu’étaient ces autres papiers dans la poche ? D’anciennes listes de courses que j’avais omis de jeter ? J’en pris un au hasard, reconnus mon écriture et lus ces sentences sans appel : « Rebut, déchet ! Raclure, enflure ! » Je reconnus sans peine l’encre noire et l’épais tracé du stylo que j’avais acheté avant de prendre le train du retour. « Blaireau, rond-de-cuir de la littérature ! Distributeur de flatteries ! » Quand donc avais-je pu griffonner de tels mots ? Le deuxième fragment portait des injures du même tonneau : « Je te maudis, toi et tout ce que tu as publié depuis ta naissance ! Péroreur ! Tu jactes mille fois mieux que tu ne gribouilles, crayonneux ! » Ces alignements de véhémences ne me faisaient pas sourire un instant. Je me souvenais encore nettement avoir conçu toutes ces pensées noires à l’encontre d’un confrère auteur croisé durant ma cure, en compagnie duquel j’avais conversé avec beaucoup d’urbanité. Que faisaient là ces insultes ? ! J’étais sûr et certain de ne les avoir jamais écrites. Et ce papier n’était pas le seul du genre : dans ma poche extérieure gauche, mais aussi dans les deux poches intérieures du veston puis dans celles du pantalon, je découvris ces slogans acrimonieux que dans ses phases les plus amères mon esprit avait dû concevoir. Dans ce singulier malheur, j’avais une chance : nulle part le destinataire de ces colères n’était désigné. « Vieille chèvre, cesse donc tes bêlements arrogants sur toutes les télés ! » « Débile grabataire, quand arrêteras-tu de monopoliser les suppléments littéraires ? » Toutes ces insanités surgies de moi-même étaient bien de ma propre main, pas l’ombre d’un doute à ce sujet ; inutile de songer qu’on ait pu l’imiter, mon écriture est inimitable, autant que mon style. Je m’apercevais que l’on garde en soi, assoupie, la mémoire des pensées noires qu’un esprit éructe durant des semaines, fussent-elles en quantité astronomique. Je me mis à pester contre moi-même, à regretter les flèches que j’avais en mon for intérieur décochées contre le microcosme intellectuel de notre ville ; dans le même temps je me mis à jurer contre les divinités et à lancer ce trait dans l’azur : « Damnés soient les plumitifs qui entravent ma marche vers les sommets ! » Et tournant les talons, je repris le chemin de mon domicile pour faire le point sur cette affaire et définir, en toute sérénité, la marche à suivre.
     Je rentrai chez moi avec une vive appréhension et rôdai d’un air suspicieux autour de la femme de ménage qui rangeait le linge repassé.
     « Balbina !, beuglai-je soudain. Avez-vous fait mes poches ?
     – Monsieur ?
     – Mes poches, avant de laver tout ça, pour vérifier si je n’aurais pas oublié, cela m’arrive souvent, un stylo, l’encre est indélébile, ensuite.
     – Si, Monsieur, j’ai fait les poches, comme d’habitude. Vous avez perdu quelque chose ?
     – Deux ou trois papiers sur lesquels j’aurais griffonné une liste de courses ou des numéros de téléphone… Vous n’avez rien…
     – Rien. Sinon, je l’aurais posé sur votre bureau. »
     Soulagé, j’allais m’affaler dans mon bureau, quand – las ! – je retins un hurlement. Sur ma table de travail déserte me narguait, roulée en boule par je ne sais quelle main experte, une feuille qui, pour être aussi bien centrée, ne pouvait qu’avoir été intentionnellement posée là. M’assurant que la bonne était occupée à l’autre extrémité de l’appartement, je m’en saisis, en sueur, et la dépliai. Et je lus ceci : « Damnés soient les plumitifs qui entravent ma marche vers les sommets… » J’enfouis la feuille dans une poche et l’en extirpai presque aussitôt, pris mon briquet et la brûlai, coin après coin au-dessus d’un cendrier reconverti en urne funéraire. J’ouvris la fenêtre pour chasser l’odeur de brûlé et jetai les cendres, tâchant de voir si quelque vieille voisine n’avait pas assisté à la scène (« Je l’ai vu détruire des documents… »). Je n’étais plus moi-même. On avait fait de moi le jouet de je ne sais quel diable.





     Comme d'autres avant lui, Faye se couche de bonne heure, et lorsqu'il n'en profite pas pour peaufiner quelques nouveaux éloges de la fuite, il concocte de ces nouvelles, parfois à la limite du fantastique, qui plongent le lecteur dans des situations énigmatiques, à la frontière d'une autre dimension, jouant du temps et de l'attente, explorant les territoires de l'imaginaire, s'attachant aux quêtes informulées de héros qui deviennent les détectives de leur propre énigme.
     Il y a dans ce nouveau recueil, teinté de Marcel Aymé et du peintre Magritte, un récit dont le narrateur, nouvelle silhouette teintée par les vertiges de la désertion, quelque part entre remords du passé et improbable éden, se laisse hypnotiser par les «entrepôts labyrinthiques» d’un bureau des objets perdus qui cache une activité propice à la poursuite des flash-backs et des fantômes, et s’attache, sous la dénomination de «bureau des jours perdus», à la recherche de ce que l’on croit égaré à jamais. En ce lieu où le spectre de Kafka semble traqué par un disciple du Docteur Mabuse, sont archivées les innombrables cassettes enregistrées par les caméras qui, un peu partout en ville, quadrillent les quartiers sous vidéosurveillance. À raison de mille francs la minute, n’importe qui peut visionner une scène de sa vie d’antan, voire, moyennant abonnement, la scruter autant de fois qu’il le désire, avec retours en arrière, arrêts sur l’image… Ce qui aurait été pain béni pour cet autre dénicheur de phases irréversibles qu’était le narrateur des Lumières fossiles, autre livre d’Éric Faye sur la mystérieuse dissipation d’une certaine Solange Brillat, évanouie sans laisser de traces.
     N’est-ce pas ce même Faye, ou l’un de ses clones, qui, dans cette autre nouvelle qu’est « De l’extinction de la beauté », dépeint « un canard boiteux des Renseignements généraux » sommé d’enquêter sur un phénomène a priori incongru : le processus de dégradation de l’éclat des femmes… ?
    Jean-Luc Douin du Monde des Livres (texte offert pour le collector édité à l'occasion de la fête Sant Jordi du 27 avril 2002 au café Zimmer).

     Dans ce quatrième recueil de nouvelles, l'écrivain continue d'interroger à sa façon la modernité, en suivant les lignes du fantastique.
     La réflexion sur l'identité est au centre de chacun des textes de Faye et ces neuf nouvelles n'échappent pas aux obsessions de l'auteur. Les personnages sont confrontés ici à l'ailleurs qu'ils portent en eux. Inévitablement leur réel flanche. Ils se retrouvent seuls. Faye séduit à chaque fois, même si on aimerait qu'il oublie les conventions du fantastique pour nous emmener encore plus loin.
     Benoît Broyart, Le Matricule des Anges, juin-août 2002.



     La nouvelle est un genre délicat, qui peut s'avérer frustrant (pour le lecteur) et que certains s'imaginent réservé à des auteurs qui ne sauraient écrire un roman... C'est pourtant un exercice dans lequel Eric Faye excelle (l'on se souvient de son précédent recueil, Les lumières Fossiles, publié en 2000 par la même maison) et l'on ne saurait trop l'en féliciter. En dépit de parutions antérieures dans diverses publications, les nouvelles de ce recueil forment un tout homogène, ce qui ne peut être une coïncidence. Toutes semblent calquées sur une technique narrative bien rôdée : l'apparition graduée et insidieuse du fantastique dans un cadre routinier, une progression vers la folie d'un monde qui ne nous est jamais totalement étranger et que l'on aurait mis à l'envers comme un vêtement usé, pour mieux y déceler les fausses coutures, les irrégularités ou les dysfonctionnements. Cet univers quasi kafkaïen de bureaucrates, de petits employés ou de hauts fonctionnaires, d'êtres possédés par de troublantes poursuites, a pourtant quelque chose de familier...
    B. Longre, Si'tartmag, mars 2002, article complet sur le site de sitartmag


     Eric Faye s'affirme décidément, de livre en livre, comme l'un des plus prometteurs des écrivains de la jeune génération. Il possède en effet cette qualité rare, qui distingue le littérateur du créateur : donner forme à des visions singulières, qui empruntent des voies d'apparence étrange pour saisir des bouts de réalité. · mesure que son ouvre s'étoffe, on voit ainsi se découvrir notre monde et ses contradictions, littéralement dénudés par cette écriture qui agit comme un bain révélateur. · sa façon, Eric Faye continue Kafka et Buzzati. Ses étonnantes fables ne doivent rien au fantastique, elles ne dérivent pas davantage vers quelque surréalité. Elles tiennent plutôt du conte philosophique, ou de la parabole. L'on n'y explore pas les circonvolutions de quelque paysage mental. Mais l'on s'y applique à former des hypothèses, à imaginer des basculements, à inventer des situations qui fonctionnent comme autant d'éclairages inédits.
     (...)Pareils au Gregor Samsa de la Métamorphose, qui à son réveil un matin, transformé en vermine, avait eu la stupéfiante révélation de sa vérité, des personnages dans ces récits d'Eric Faye font l'expérience brutale de situations inouïes, à proprement parler bouleversantes, mais semblablement chargées de signification. Sans que rien n'ait bougé, qu'aucun événement ne se soit produit, sinon peut-être en eux-mêmes, ceux-ci se retrouvent soudain confrontés à des phénomènes étranges, sortes de cauchemars éveillés en lesquels des messages se donnent à lire, des questions refoulées viennent d'un coup à se poser
  Au fil des pages, la chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun, l’Humanité, 9 mai 2002.




Éric Faye
2002
160 pages
ISBN : 2-7143-0767-1
14,5 Euros


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