Éric Faye, Quelques nouvelles de l'homme,
     Illustrations de Laurent Dierick
     éditions Corti, 2009
.


Dix nouvelles :

Un homme gagne un aller simple pour le paradis terrestre, la seule condition est de s’y rendre seul.
Nul ne sort du labyrinthe des coïncidences. Elle, peut-être ?
Prendre une chambre d’hôtel avec vue plongeante sur sa vie.
Un des mots les plus courants est porté disparu.
Un horloger tue le temps la mort dans l’âme.
En cas de vague à l’âme, soumettez-vous à une greffe de temps.
Si vous échappez à cette agence de voyages, vous reviendrez de très loin.
Dans le village global, certains collectionnent les frontières mortes.
Dieu fait un rêve ahurissant : l’homme est devenu bon.
Méfiez-vous des bijoux les plus innocents, ils ont une histoire.








Quand la sirène de l’usine a retenti, à dix-neuf  heures quinze, il a senti fourmiller dans sa tête quelque  chose de merveilleux. Il venait de se souvenir qu’on  était vendredi, jour du tirage hebdomadaire. Cela ne  le retarderait guère, il serait dans les vingt heures chez  lui, après une demi-heure dans le tintamarre des tramways,  chez lui où l’attendaient sa femme et leurs deux  enfants.  Après être descendu du tram, il a pris sa place dans  la file d’attente. Devant le bureau de tabac, elle paraissait  longue, mais ce serait l’affaire d’un quart d’heure.  Il avait l’expérience de ces queues de fin de semaine…  Chaque fois, c’était la même chose, il s’en voulait d’espérer,  d’avoir le coeur qui batte plus fort quand arrivait  son tour de tendre le billet qu’il avait acheté dans la  semaine. En échange, on lui remettait comme aux  autres une enveloppe et, le visage se devant de rester  impassible, il faisait quelques dizaines de mètres et  s’isolait, puis ouvrait. Il ôtait le plus généralement une  fiche cartonnée de regrets l’invitant à persévérer, lui  rappelant que l’an passé, tant de joueurs avaient gagné  un billet de train pour le Pays doré. Quelquefois, il  avait retiré de l’enveloppe un bon lui donnant droit à  une réduction sensible – de l’ordre de trente à cinquante  pour cent – sur l’achat du billet de la semaine  suivante, et cela, loin de le rendre amer ou de l’humilier  en quoi que ce fût, l’avait chaque fois soulagé ; ce  serait un peu d’argent économisé, un peu de privations  en moins. Car ce billet, chaque semaine, finissait au  bout du compte par revenir cher dans le budget d’une  année et, comme tous les autres dans la file, il ne disait  à personne qu’il jouait, il faisait mine d’être là pour  acheter un paquet de tabac. Il n’en parlait pas même  à sa femme, surtout pas à elle, Dieu, si elle savait…  C’est que, pour expliquer le petit trou dans leur budget,  il avait inventé que l’ensemble du personnel avait  accepté une légère baisse de salaire, quelques mois plus  tôt, afin que l’entreprise échappe à la faillite ; pareille  pratique était chose courante aujourd’hui et sa femme  l’avait cru, elle qui n’avait plus qu’un emploi à mitemps  et l’attendait chaque soir pour un dîner chiche  avec le petit et la grande, pressés autour du chauffage  à bois de l’appartement. Et ce soir, comme il faisait  froid.

Éric Faye lit quelques extraits sur le site de Libération







Pannes de temps fomentées par Éric Faye, par Isabelle Rüf, Le Temps, Genève 23 janvier 2010 ;
Une fuite dans le sablier, par Frédérique Roussel, Libération, 3 décembre 2009 ;
Astrid de Larminat, Figaro littéraire, 22 octobre 2009 ;
Camille Decisier,
Le Matricule des Anges, novembre-décembre 2009 ;
Actua Litté.com ;

– Lire également l'entretien Éric Faye - Frédérique Roussel, Libération, 3 décembre 2009.







Aux dernières nouvelles, l’homme ne va pas très bien. Son obsession: fuir. Ou alors c’est que quelque chose le fuit, lui: le temps, le langage, le sens.
Dans le premier récit, «Billet pour le pays doré», un père de famille joue en secret à la loterie qui lui permettra d’accéder au paradis du «pays doré», d’abandonner les siens. Il découvre qu’il n’est pas le seul! Une femme rompt la routine et toute sa vie dérape avant de retourner dans ses rails. Un homme prend une chambre dans l’hôtel en face de chez lui, histoire de changer de point de vue, de contempler sa vie quand il n’y est pas. Un horloger perd le temps, son gagne-pain; un individu ne retrouve plus le mot «non», faute, sans doute, de s’en être assez servi. Une agence propose des vacances dans les années 1970, ou même, pour les gros budgets, dans la décennie précédente. Il existe des cliniques où l’on fait l’expérience du grand âge pour s’accoutumer. Les frontières divaguent. Et Dieu? Il est furieux car «le Siège» refuse de le laisser envoyer à nouveau le Messie, sur une terre qui en a pourtant bien besoin.

Forme idéale

Eric Faye, qui a travaillé sur l’œuvre de Kadaré, sur les totalitarismes, et a fait du mystérieux Traven le héros de son dernier ­roman, privilégie le thème de la disparition. La nouvelle, avec ses ellipses et ses figures presque abstraites, est la forme idéale qui lui permet d’ouvrir sur des abîmes sans y plonger trop profond, en conservant l’équilibre sur le fil de l’absurde.
Isabelle Rüf,
Le Temps, Genève, 23 janvier 2010.




Une fuite dans le sablier, par Frédérique Roussel,
Libération, 3 décembre 2009.

Aucun prénom ou alors peut-être un Michel, mais il concerne un simple figurant au fin fond d’une histoire. Les nouvelles que nous donne Eric Faye sont celles des hommes en général, dixit le titre du recueil. Encore que Dieu se soit glissé dans le lot. Un Dieu qui rêve que l’homme est devenu bon, mais à qui ce damné inspecteur mandaté par le Siège refuse le renvoi du messie sur terre. Les personnages d’Eric Faye n’ont pas de nom, pas de passé ou presque, pas de densité particulière, mais sont comme ce Dieu. Emplis de rêves d’évasion et de dissipation. La disparition est un thème récurrent chez lui. Si Faye refuse l’idée de l’écrivain comme démiurge, il traîne dans son sillage littéraire une certaine Solange Brillat, femme disparue et présente en creux dans trois de ses livres (les Lumières fossiles, Corti, 2000 ; les Cendres de mon avenir, Stock, 2001 ; la Durée d’une vie sans toi, Stock, 2003), et B. Traven, célèbre brouilleur de pistes aux identités multiples, qu’il a repris dans l’Homme sans empreintes (Stock, 2008). La liberté suprême tient dans l’absence de traces perceptibles dans la réalité.

Désir. Le premier narrateur de Quelques Nouvelles achète chaque semaine un billet et attend avec impatience le tirage du vendredi pour savoir s’il a gagné un aller pour le pays doré. «C’est cette perspective qui me permet de tenir, se disait-il alors. Ce qui me permet de me lever encore le matin et d’affronter la pluie, les odeurs de tram, le chef de service. S’il n’y avait pas cette loterie, se disait-il souvent, je serais déjà parti loin, n’importe où.» Car là se tient le paradoxe : n’y aurait-il pas de raison tangible de partir, qu’il y en aurait une quand même. Et le pays doré est un peu le pays où l’on arrive jamais. Qu’importe.
Le ressort tient dans le désir des narrateurs de bifurquer du quotidien. Un désir presque mécanique, comme s’ils étaient tirés par une force inconnue. C’est cette femme qui, un dimanche pluvieux près de son mari perdu dans la lecture du journal, songe à prendre le large dès le lendemain, parce qu’il «y avait dû avoir dans cet après-midi-là quelque chose d’excessif». L’émotion n’a rien à faire non plus là-dedans, plutôt les lois statistiques qui peuvent amener toute une population à décider de lever l’ancre le même jour.

Jeu. Froidement mathématique et admirable dans la pirouette fantastique, Eric Faye entraîne le lecteur dans un jeu de complicité. Dites-moi, ce genre de situation a bien dû vous arriver aussi un jour. «En y repensant, comme cela m’arrive souvent, j’en viens à me dire qu’un incident anodin, pour peu que ce jour-là vous soyez un tantinet fragile, peut être vite détourné de son sens et chargé d’une signification augurale qui en fait le prétexte à une décision de prime abord inattendue qui couvait sans doute depuis longtemps dans votre inconscient, mais que vous censuriez.» Et crac, celui-là, par un enchaînement de circonstances, se retrouve à louer une chambre d’hôtel qui donne pile sur les fenêtres de son appartement où la vie se déroule sans lui.

Le temps qui disparaît («Un horloger perd son temps»), qui s’expérimente par la vieillesse programmée («Greffe de temps»), qui se suspend («l’Homme sans présent»), le sablier reste un objet pour lequel Eric Faye a un vrai faible. L’imprévu, pli chronique du temps, revêt des vertus oniriques et absurdes dont il aime à jouer. Entraîné par une petite voix à la fois ingénue et maîtrisée, le lecteur se laisse porter dans l’inconnu avec confiance. Les nouvelles parlent de nous, les hommes, de nos pensées cachées derrière les apparences et d’un présent qui n’est pas toujours rose. D’où les tentatives de désertion de l’inconscient. L’éclipse peut être lexicale. Imaginez que le non ait disparu. «Un terme en déshérence s’estompe au fur et à mesure qu’on le néglige et le jour où vous avez besoin de lui, il a pris le large.» C’est aussi du présent que Faye veut nous parler.




Dix nouvelles où le réalisme avec l’onirisme,
dans la veine de Gracq et de Buzzati.

Quoi de plus banal, une femme qui rappelle à son mari, un matin avant qu’il ne parte travailler, de ne pas oublier d’acheter du pain en rentrant le soir ? Sauf que cette femme a décidé ce jour-là de prendre la tangente. De tout quitter : fuir, là-bas ou ailleurs, qu’importe, mais fuir absolument.

Une autre des nouvelles d’Éric Faye, recueillies par l’éditeur José Corti en un beau volume illustré, met en scène un homme qui joue à la loterie depuis des années, une loterie grâce à laquelle on peut gagner des billets de train pour un pays dont on ne sait rien, si ce n’est que c’est un pays de rêve dont on ne revient jamais. Un vendredi soir, en sortant du bureau de tabac sous la pluie, cet employé modeste découvre qu’il a décroché le gros lot. Mais l’express pour la la liberté part dans moins d’une heure : pas le temps de repasser chez lui où l’attendent sa femme et ses enfants...
Dans l’histoire suivante, un homme perd l’usage du mot « non ». Tandis qu’il cherche à le faire dire aux autres pour se rafraîchir la mémoire, il s’aperçoit que plus personne ne le prononce. Le mot a disparu – serait – ce que plus personne n’ose l’utiliser ?

Prendre de la hauteur
Plus loin, il est question d’un quadragénaire qui, pour soigner sa dépression, s’offre une cure d’avenir, un voyage dans le temps : le voilà transporté quarante ans plus tard, à cet âge idyllique où l’on n’attend plus rien de la vie, où l’on est déchargé du poids de l’espoir.

Le réalisme de Quelques nouvelles de l’homme flirte avec l’onirisme, dans la veine de Kafka, de Graçq, de Buzzati, les maîtres d’Éric Faye. En s’amusant à bou- ger les frontières entre le visible et l’invisible, le passé et le futur, l’ailleurs et l’ici, l’écrivain force le lecteur à s’extraire de son point de vue routinier. En lui faisant prendre de la hauteur par l’imagination, il lui montre à quoi ressemble, de loin, la vie comme elle va : une alternance de nuits et de jours identiques, une sorte de chaîne de montage implacable que l’être humain, même quand il en rêve, ne parvient pas à fuir. Pourtant, l’univers d’Éric Faye n’est pas sombre. La fantaisie et la poésie le rédiment. C’est un monde gris liseré d’or.

Astrid de Larminat, Figaro littéraire, 22 octobre 2009



Épiant sa famille par la fenêtre d’un hôtel du trottoir d’en face. Ne sachant plus dire (comprendre : prononcer) non. Renonçant par dévouement paternel à l’unique occasion d’embarquer pour le Pays Doré, et s’apercevant que son épouse, elle, n’a pas eu tant de scrupules. Décidant de tout quitter justement le matin où le monde entier a eu la même idée... L’homme dont Éric Faye prend ici quelques nouvelles, moderne et universel à la fois, porteur du désir autant que du désarroi, est un prisonnier idéal. Éternellement séduit par la possibilité d’une fuite éternellement ajournée, il procrastine. Mais n’en reste pas moins, avant tout, l’homme de la tentation, et celui de la tentative. Alors qu’il est enfermé en et par lui-même, c’est cette captivité qui motive et démultiplie son imaginaire et engendre, en contrepoint, l’extravagance – littéralement le vagabondage en dehors. « C’est maintenant que tout allait commencer. La gare. Un train. Recommencer. Ailleurs. » Et, quelques paragraphes plus loin : « De la veille ne resterait, pour l’édification des générations et des historiens, aucune autre trace qu’une lézarde dans le temps. » Fin.

Il y a, au creux de la tentative, une liberté que ne possède pas l’accomplissement. Reste à chacun de nous à se reconnaître dans l’un, l’autre ou l’ensemble des anti-héros d’Éric Faye, tous un peu loosers sur les bords mais incroyablement, humainement libres au milieu.

La résurgence du thème de l’improbable esquive signe presque pour l’auteur un retour aux sources, puisque c’était le motif traversant de Je suis le gardien du phare (prix des Deux Magots 1997), qui mettait déjà la langue, limpide, au service d’une saine ironie. Faye n’est pas un artificier du langage ; mais ses nouvelles allument des flammes qui, cierges ou chandelles, veillent nos dépouilles, illuminent nos tête-à-tête ou, tout simplement, éclairent notre chemin.

Camille Decisier, Le Matricule des Anges, novembre-décembre 2009






Eric Faye est un écrivain prolifique. Il a publié en moyenne un livre par an depuis 20 ans, naviguant à vue, entre essais, nouvelles et romans. Agé de 46 ans, il est journaliste à l’agence Reuters. Son recueil Quelques nouvelles de l'homme témoigne d'une acuité, d'un imaginaire et d'une plume bien singuliers dans le paysage littéraire français.

Les nouvelles d'Eric Faye sont d'essence réaliste... Pour mieux y faire apparaître au gré de son imagination des envolées fantastiques. Il est souvent question dans ce recueil de fuites : Les protagonistes de Faye tentent de s'échapper du quotidien ou du temps.

Seul (un joueur gagne à une loterie un billet pour un pays imaginaire) ou à plusieurs, (une femme décide de quitter sa ville mais visiblement, tout le monde a eu la même idée au même moment, ce qui provoque l'échec de sa tentative) des êtres anonymes rêvent d'ailleurs. A tel point que l'auteur a imaginé une situation dans laquelle le monde serait paralysé par une volonté d'évasion universelle et simultanée, saturant alors tous les moyens de transports. « Pourquoi tout le monde n’aurait-il pas envie de prendre la tangente le même jour ? Pour moi, c’est une façon de parler d’aujourd’hui », a déclaré l'auteur (source: Libération).

Des dysfonctionnements sont souvent à la base d'ouvertures possibles, dans lesquelles les différents protagonistes d'Eric Faye feront tout leur possible pour s'engouffrer. Tentatives bien souvent vaines.

Eric Faye traque l'absurde, le fantastique dans notre quotidien mais ces bribes d'imaginaire sont éphémères, effacées par le réel, qui finit toujours par triompher et à reprendre ses droits. L'auteur situe bien souvent ses personnages dans des lieux tantôt transitoires, hôtels et gares ou bien paradisiaques, sur une île par exemple. Et Eric Faye s'amuse à faire apparaître en ces lieux, qui convoquent la rêverie, le fantastique.
 
En lisant Quelques nouvelles de l'homme, on songe inévitablement à Buzzati et à Kafka, loué par Eric Faye : « Ce qui m’a fasciné chez Kafka, c’est cette sorte de mise en hypnose des personnages qui se laissent entraîner dans une situation absurde. Ce syndrome d’empêchement crée des situations formidables ». Eric Faye parvient à teinter ses nouvelles d'onirisme tout en peignant des personnages profondément humains. Il donne à ces Quelques nouvelles de l'homme une portée universelle aux accents contemporains. Une réussite, à lire et à relire !

Actua Litté.com








Éric Faye,
Quelques nouvelles de l'homme,
Corti, 2009
152 pages
978- 2-7143-1005-7
15 Euros