Premier roman de Georges Picard, auteur, notamment de Tout m'énerve, Histoire de l'illusion, De la connerie.
     Pour déclarer sa flamme à Julie, Choiseul a mis le feu à un immeuble et causé l'ignition d'une poignée de malchanceux qui se trouvaient sur les lieux. Mais cet exploit ne suffit pas à la jeune femme. "Je me donnerai à toi, dit Julie à Cjoiseul, le jour où tu m'auras vraiment épatée." Comment Choiseul va-t-il s'y prendre ?
     Dans ce petit roman qui se moque de la logique et du sens commun, les personnages, tous fous, pourraient sortir d'un film des Marx Brothers : un juge au gros pif qui mange des cravates en soie et fait chanter les hommes politiques, un Irlandais incombustible, insubmersible et blindé au whiskey, une actrice timbrée de son César dont elle ne se sépare jamais, même dans son bain ou en faisant l'amour, une secrétaire espionne à l'oreille hypertrophiée à force d'écouter aux portes, une prostituée sénégalaise qui prépare un diplôme de cryptographie, plus d'autres personnages aussi pittoresques que déjantés... Bref, tous piqués – l'auteur lui-même ne se sentant pas très bien. Sa seule excuse : faire rire. S'il y parvient, il lui sera beaucoup pardonné.


     À peine entré dans la salle, il l’aperçut. Elle était entourée d’une foule bruyante qui buvait des cocktails sous une lumière éblouissante, seule vivante dans ce décor humain. Il s’avança vers elle avec vivacité jusqu’à lui toucher la main. Elle lui rendit sa légère pression. Il était alors au commencement de ce qui lui apparut plus tard être une manœuvre audacieuse, puisqu’il poussa l’impudence jusqu’à essayer de l’entraîner hors de la salle aux lourds plafonds stuqués. Son audace fut payante, elle le suivit. En franchissant la porte, il accrocha l’un de ces candélabres prétentieux en argent massif que tout bourgeois d’un certain rang de fortune se croit obligé d’exposer entre un faux vase Tang et un miroir de Venise frelaté. Le chandelier qui portait sept bougies allumées rebondit sur le parquet. Le feu prit brusquement à un rideau. Comme elle se retournait, il l’invita à ne pas s’inquiéter de l’incident déjà, l’on se précipitait pour éteindre les flammes, mais l’eau elle-même avivait l’incendie comme si l’on eût jeté de pleins seaux d’essence. En quelques minutes, l’hôtel se mit à brûler. Les gens hurlaient, couraient dans tous les sens ; certains sautèrent par les fenêtres et se tuèrent quelque peu. Une terrible chaleur leur arrivait par-derrière. Ils pressèrent le pas. Il lui donna son mouchoir en lui montrant comment se protéger de la fumée.
     Lorsque ce charivari fut loin d’eux, il l’invita à se calmer en considérant la relativité de cet événement replacé dans un contexte statistique. Il n’y avait pas de quoi se laisser chambouler par la carbonisation d’une poignée d’imbéciles dont la disparition n’aurait pas d’effet arithmétique sur le taux annuel de mortalité.
     – Je vois, dit-elle, que vous savez compter. C’est un talent utile. Mon amant, j’ai honte de le dire, n’a jamais réussi à extraire la moindre racine carrée, ni à réciter le nombre pi au-delà de la cinquième décimale.
     – Le cœur humain est un mauvais calculateur, incapable d’équilibrer un bilan. Voilà pourquoi l’amour finit généralement par une faillite. Votre amant, était-ce cet homme aux cheveux filasses et au teint de crustacé, une sorte d’Irlandais qui buvait des whiskies en croquant une olive ?
     – C’est lui.
     Il toussa avant de reprendre :
     – Je dis qu’il était votre amant, parce qu’il y a des circonstances où il vaut mieux être précis. À moins que vous n’envisagiez la possibilité, à mon avis faible, de faire l’amour avec une poignée de cendres.





     Premier roman incendiaire de Georges Picard.
     (...) c'est au Jean-Sol Partre de l'Écume des jours que le lecteur songe, et d'ailleurs, comme dans un roman de Boris Vian, le personnage féminin principal, Julie, promène son cafard au jardin des Tuileries.
     Anne Diatkine, Flamme fatale, Libération, jeudi 5 novembre 1998.
     
     De la satire farceuse au roman d'humour, il n'y a qu'un pas. Vite franchi pour peu qu'on ait le sens de la musique. Après avoir fustigé la connerie et déclaré que tout l'énervait, Picard, sans rien perdre de sa férocité, prend plaisir (et nous aec lui) à imaginer un monde où, lorsqu'on lance des regards enflammés, c'est toute la maison qui s'embrase. (...) Le roman de Picard conjugue l'audace à tous les temps de l'existence. On y sent l'auteur jouissant en pemanence des bons tours qu'il nous joue, si bien qu'on a tôt fait de partager sa liesse. Pour marxistes tendance Groucho. Ce qui fait du mone. Et du beau monde. Fréquentable, je veux dire.
     Gérard Guégan, Sud-Ouest dimanche, 20 septembre 1998.

     Il reste tous les charmes d'une écriture vive, caustique, plus croc-en-jambes que saute-moutons, une originalité narquoise qui rappelle le talent vigoureux et sûr d'un écrivain original trop méconnu.
     Pierre Kyria, Le Monde, 28 août 1998



1998
222 pages
ISBN : 2-7143-0671-3
95 F