Pierre Leyris, Pour mémoire,
    
Ruminations d'un petit clerc à l'usage de ses frère humains et vers légataires,
   éditions Corti, 26 avril 2002.



   On pourrait, transposant la phrase de Valéry que Pierre Leyris aimait à citer : « Un lion, c’est du mouton assimilé », voir dans l’assemblage des notes qui vont suivre la matière d’une vie resongée, éclairée dans ses différents âges et jetée par fragments sur le papier par un homme conscient qu’elle allait, bientôt, toucher à sa fin. On ne s’étonnera donc pas que ce texte, à plusieurs égards singulier, semble au premier abord se dérober aux catégories habituelles : s’agit-il d’un journal, de mémoires, d’un recueil de souvenirs et de réflexions mêlés ?
     Ces ruminations d’un petit clerc à l’usage de ses frères humains et des vers légataires forment tout ensemble un journal sans dates et la chronique parfois inquiète, d’autres fois émerveillée, de ce journal en train de s’écrire.
Au moins autant que l’intérêt documentaire d’un témoignage sur une époque où l’on pouvait encore tomber sur des Picasso première manière négligemment posés sur un trottoir, et qui nous fait tour à tour pénétrer dans l’atelier de Braque, pousser la porte de la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, ou celle du bureau de Paulhan à la NRF, c’est la justesse et l’acuité de l’introspection qui retiennent, lorsque celle-ci devient capable d’enregistrer à la façon d’un sismographe les mouvements et étiages successifs d’un esprit au travail qui se souvient, se projette et s’interroge. Aussi écartelé qu’il ait pu être, selon les jours, entre l’instinct du « vouloir-vivre » et les progrès de ce que l’auteur savait être, pour reprendre ses termes, son « vers-la-mort ».
     Gilles Ortlieb

pierre leyris
Pierre Leyris, Meudon, Juillet 1996
© Jean-François Bonhomme





     J’écris, donc je suis. J’écris, donc je fais.
     C’est ce que je n’ai pas pu faire, que je fais pour la première fois à 93 ans. Par delà le sexe, car il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas d’âge pour cela, bien que le désir survive très tard à la force vive.

     Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
     Faisait voler la grive à travers l’air atone.

     À vrai dire ce n’est pas l’automne, mais l’Hyver :
     En l’an nonantième de mon age
     Que toutes mes hontes j’ai beues, libéré de toute autocensure, je raconte.
     Laissons les mots affluer puisqu’ils viennent librement. Libérateurs ? Sans doute. Pourtant, je n’ai nul besoin de confession publique. Simplement dirai-je ce qui s’est passé, ce qu’on m’a dit ce jour-là. Ou bien des idées qui me passent par la tête. On verra ensuite ce qui restera valable et pas trop indiscret. Certaines choses peuvent valoir par elles-mêmes, les noms et les initiales changés. Et puis beaucoup de ceux qui défileront, la plupart même, ne sont plus de ce monde.
 
    Je n’aime pas à me rappeler l’épisode de Dieu Vivant. C’est moi qui avais donné son nom à cette revue qui ne manquait pas d’intérêt, mais qui me paraît à présent prétentieuse et pleine d’illusion. Elle n’abordait pas le christianisme par le vrai côté, celui de la souffrance et de la compassion, comme l’exprime si bien Le Voyage des Mages de T.S. Eliot ou, comme on dit maintenant, le viatique des malades ; où le voyage est présenté, non pas avec tout l’éclat de l’or, de l’encens et de la myrrhe, mais comme une marche douloureuse dans la boue de l’hiver, selon les mots de Lancelot Andrews.
     Dieu Vivant, une sorte d’ablatif absolu sans l’être, disait justement Massignon*. Tomber aux mains du Dieu Vivant. Ce qu’il y avait de mieux, c’était peut-être Lossky* ou ses émules traitant de la spiritualité orthodoxe. Quoi qu’il en soit, les Dieu Vivant sont tout en haut des rayons, inaccessibles sans échelle.
     Je faisais le secrétaire, la navette entre ces deux énergumènes qu’étaient Moré* et Massignon. Moré fébrile, frôlant sans cesse le sacrilège, cassant des œufs contre le bord de la poêle quand la servante n’était pas là, et l’œuf tombait à terre. Il triomphait : « C’est toujours comme ça. » Il ne pouvait plus pisser sans faire couler de l’eau. Il dormait le plus souvent dans un fauteuil ou sur un canapé pour éviter le lit de mort. Une balle perdue a fendu la glace du salon le jour de la Libération, quai de la Mégisserie.
     Aux rencontres préparatoires de cette revue prétendument de laïcs assistait toujours Daniélou, alors brillant petit jésuite de la revue Études, et rien de plus. Massignon avait en main la Bible en quatre langues, sûrement l’hébreu, le grec et le latin de la Vulgate, mais la quatrième ? Était-ce de l’araméen ? Plutôt de l’arabe ou du copte. Cette Bible en hauteur doit être bien connue.
     Massignon était un fanatique et un obsédé, mais quelle classe !
     Sous le verre qui coiffait son bureau, de minces ossements : des reliques d’adolescents africains qui, après le passage d’un missionnaire plus qu’étourdi, avaient été brûlés vifs pour s’être refusés à un roitelet noir.
     Il allait prier sur place avec eux, pour eux, à telle date. Il faisait de même pour de nombreux membres de l’Église invisible, n’importe où dans le monde. Aux frais de qui ? J’ai toujours pensé qu’il faisait partie du contre-espionnage, comme on dit hypocritement en français.
     Nous parlons de Shakespeare, de The Phœnix and the turtle, (qu’il sied de traduire, je crois, par Le Phénix et le tourtereau) puis de Valéry à propos de quelque poème métaphysique. Massignon se lève, va à sa bibliothèque, puis se ravise et se met à parler d’autre chose. Le téléphone sonne. J’entends : « C’est lui. »





     Né en 1908 et mort l'an dernier, Pierre Leyris fut sans doute le traducteur le plus respecté de sa génération. Les écrivains qui bénéficièrent de son talent sont, entre autres, Shakespeare, Melville, T. S. Eliot, Yeats, Dickens... En 1995, il a publié chez Gallimard Esquisse d'une anthologie de la poésie américaine du XIXe siècle. (...)
     Le «livre essentiel, le seul livre vrai», évoqué par Proust, ce fut pour Pierre Leyris la littérature tout entière. Il en traduisit, certes, au sens propre, rendant lisible en français de grands textes anglais et américains. Mais la littérature l'a nourri au point que c'est par elle qu'il semble capable de traduire le monde extérieur en monde intérieur. Pour lui, les anecdotes ne sont nullement stériles. Une foule d'écrivains et d'artistes se retrouvent dans les pages de Pour mémoire : Gide, Paulhan, Fargue, Cingria, Queneau, Klossowski, Artaud, Celan, Caillois, Duchamp, Miro... Ce que raconte d'eux Pierre Leyris finit toujours par raconter Pierre Leyris. (...)
     Parlant de lui-même, Pierre Leyris écrit : «Si les premiers P. L. avaient pu écrire, j'aurais eu ensuite tellement honte que je me serais jeté dans la Seine.» Il n'a vraiment pu s'y mettre que vieillard, usé. «Entre l'autocensure et les tenaillants soucis qui me rendent muet à nouveau, je n'aurai pas eu beaucoup de parole.» La traduction, pour lui, a presque tout le temps constitué son véritable lien à la littérature. Mais sa propre écriture était toujours tapie à attendre le moment de surgir. En 1995, il disait dans Libération : «Je continue à apprendre mon métier depuis une soixantaine d'années. Mon attaque des textes est beaucoup plus exigeante qu'elle n'était jadis. Je commence à apprendre des choses, une manière de prendre le texte, une philosophie, plutôt une méthodologie de la traduction. Par exemple, le principal est de traduire la fonction du texte. Pour une pièce de Shakespeare, il faut tâcher que cette pièce produise sur le spectateur l'effet que la pièce aurait produit sur le spectateur anglais de l'époque.» Dans Pour mémoire, il écrit : «Une traduction peut vouloir un transfert d'idées mais gare à la glissade.» C'est son écriture propre qu'il a apprise plus de soixante ans durant, c'est vers elle que l'a en définitive mené son exigence. Il a pensé appeler ce texte la Source brève, il le voyait toujours prêt à tarir. Car le développement n'est pas son art. «Je prends conscience pour la première fois, à 93 ans, de choses intimes et déterminantes de mon enfance. Mais il suffit.»
     En préface de Rencontres de poètes anglais, Philippe Jaworski écrit que ceux-ci furent les «ultimes compagnons d'expression» de Pierre Leyris. Ce compagnonnage ne se cantonnait pas à la poésie. Pierre Leyris commente ainsi une anecdote sur l'auteur de David Copperfield, roman dont il estimait chaque personnage «inoubliable» : «Dureté de Dickens à l'égard de ceux qui ne s'étaient pas faits eux-mêmes. Son père était le modèle de Mr Micawber. Dès que son célèbre fils lui écrivait, il allait vendre la lettre. Oui, mais on peut se demander pourquoi Dickens ne mettait pas son père une fois pour toutes au-dessus de telles démarches.» N'est-ce pas un peu ce qui est arrivé à Pierre Leyris avec la littérature ? C'est comme s'il pensait que ses contacts de toute une vie de traducteur avec les écrivains lui épargneraient la tentation de s'y lancer lui-même, le mettent une fois pour toutes au-dessus, ou au-dessous, de telles démarches. Et non, à la fin, tel le narrateur de Proust, il a écrit quand même (et c'est tant mieux).
     Mathieu Lindon, La Chronique, en français dans le texte, 02 mai 2002.


     Pierre Leyris a traduit tant d'auteurs anglo-saxons qu'il semble qu'un Français n'ait pu avoir accès à cette immense littérature qu'à travers le style de cet homme savant, raffiné, poète au fond de l'âme : Shakespeare, William Blake, Byron, Hawthorne, Yeats, Walter Pater, Herman Melville, Stevenson, Kathleen Raine, T. S. Eliot, Jean Rhys, Edith Wharton, Dorothy Richardson... Citant Novalis dans ses carnets, il savait que sa phrase s'appliquait à lui mieux qu'à tout autre traducteur. "Le traducteur est le poète des poètes."Et il commentait ainsi cette définition : "Je ne connais pas le contexte. Je suppose que cela signifie : dont les seuls poètes peuvent apprécier le travail."
     En réunissant à la fois les dernières traductions dont la plupart sont inédites et le journal sans date des dernières années, les amis de ce grand découvreur qui dirigea le "Domaine anglais" au Mercure de France permettent de découvrir non seulement l'atelier d'un artiste, mais une personnalité proche d'Henri Thomas, avec la même vivacité mystérieuse, la même culture profonde et obstinée, la même attention aux signes étranges que la littérature, la connaissance de la littérature déposent dans la réalité. Si bien que l'on a le sentiment en passant du "diaire", comme il le désigne ironiquement, à l'anthologie poétique, de parcourir un seul monde, sans frontière, sans limite temporelle.

     UNE EXPÉRIENCE PROFONDE

     C'est une expérience de lecture troublante, qui confirme que, pour être un bon traducteur, il faut, entre autres qualités, posséder un monde intérieur et linguistique propre, des obsessions, un vocabulaire singulier, une structure psychologique élaborée, bref une sorte de langue poétique qui ne se contente pas d'interpréter une autre langue, mais qui puisse la faire sienne. Pierre Leyris évoluait dans le monde de Roger Caillois, Henri Michaux, Antonin Artaud, Arthur Adamov ou du peintre Mirò, avec en lointaines icônes protectrices le visage du voyant, Rimbaud et la silhouette de Mallarmé. Les poètes anglais étaient accueillis dans cet univers-là. Et un lecteur d'Henri Thomas aura l'impression en lisant Pour mémoire de découvrir un roman inachevé, ouvert, énigmatique de l'auteur de La Nuit de Londres.
    On passe insensiblement de l'intimité la plus nue à des réflexions sur la littérature et le travail de traducteur, des anecdotes prosaïques ou pittoresques à des illuminations mystiques, à des inquiétudes métaphysiques. Encore que, sur ce dernier point, Leyris reste modeste et allusif. "Je n'aurai pas trouvé grand-chose dans ma longue vie. Deux pourtant : (1) Que le petit nègre des Chants of Innocence parle légèrement petit nègre. (2) Que le "turtle" de The Turtle and the Phœnixest un tourtereau." Il est rare qu'un travail de cette dimension s'appesantisse sur des leçons techniques. Les plus grands musiciens ne peuvent aider que de grands musiciens plus jeunes : ils permettent d'éviter quelques erreurs, mais certainement pas de fabriquer un art de toutes pièces. On peut en dire autant dans le domaine de la traduction.
    La culture et la sensibilité de Leyris, la bizarrerie même de son tempérament sont les éléments premiers de son talent. S'il n'avait pas lu Villon, Du Bellay et Baudelaire, il aurait traduit autrement Edmund Spenser, Shakespeare ou même John Keats. C'est cette impression constante qui donne à la lecture de ses traductions poétiques une telle vibration : l'écho des poèmes français que l'on aime dans les poèmes anglais que l'on découvre. Le miroir aussi d'une langue française totalement connue, intériorisée, comprise à travers ses maîtres : "Plus caressant que le nom de Méséglise, le rythme chez Proust est structurel, pas sensoriel, jamais dans l'intonation." En quelques mots, une grande leçon de lecture.
     Et, bien entendu, ce qu'on découvre dans ces carnets, c'est la présence d'une personnalité à la fois forte, rebelle et retenue et une intuition qui aurait presque pu faire de lui un romancier. Ses carnets sont parsemés de ces notations typiques d'un romancier rentré : "Celan, puissant certes, mais toujours très obscur pour moi. Quand il est entré dans la pièce, chez Du Bouchet, l'air s'est alourdi de ce qui serait son suicide."Et cette réflexion, elle, qui paraît toucher au fantastique à l'anglaise : "Le soir, je ne suis plus perçu. Cela donne à penser que je ne suis plus. Apparitions, disparitions. La présence réelle exclut aussitôt la matérielle. Il faut être perçu pour être. Esse est percipi."
     L'anthologie préfacée par Philippe Jaworski comporte deux pièces plus importantes : des extraits consistants du poème Jubilate Agno de Christopher Smart (1722-1771), qui paraît annoncer Péguy et Claudel, et un choix des sonnets de Shakespeare, qu'on pourra, du reste, comparer à la version d'Henri Thomas (Le Temps qu'il fait). Les autres textes ne constituent pas à proprement parler une introduction à la poésie anglaise, mais sont le reflet du goût d'un vieil homme qui retient l'essentiel de ses passions et leur donne un sens global et définitif, parce que nourri par une expérience profonde de poète. Les admirables versions du sonnet LXVII de Spenser, du Nocturne pour la Sainte-Lucie de John Donne, d'A sa prude maîtresse d'Andrew Marwell, de Gel à minuit de Coleridge, d'Invite à l'éternité de John Clare mériteraient une analyse précise. Sans parler des trouvailles qui traduisent les vers les plus célèbres des sonnets, comme le dernier du quatre-vingt-quatorzième : "Quelle herbe passe un lys pourri en puanteur". On n'ose plus chercher ailleurs.
     René de Ceccatty, Le Monde, 21 juin 2002.
 


    Tous les amoureux de la littérature anglaise et américaine connaissaient son nom. Traducteur hors pair des plus grands, de Dickens et Shakespeare à Melville et Emily Dickinson, Pierre Leyris, décédé l'an dernier, incarnait à lui seul ce rôle du passeur, ne s'avançant jamais lui-même au devant de la scène, se plaisant au contraire à ce mode d'effacement que procure singulièrement la traduction. Il n'avait pas oublié la belle et mystérieuse phrase de Novalis, qu'il cite : « Le traducteur est le poète des poètes. »
     À la fin de sa vie, alors âgé de 93 ans, il décide de prendre la parole. Non pour léguer un testament, mais, dirait--on, pour s'amuser. Il en résulte ce volume, Pour mémoire (1), présenté par Gilles Ortlieb, à mi-chemin du carnet, du journal, de l'aphorisme jeté à la diable sans souci de fignolage : « Je cherche à parler franc, non à me confesser publiquement. » Aucun apprêt, de l'humour, de la férocité : « Suis le contraire d'un diplomate. Aime lancer des pointes et qu'elles soient reçues. Irai au purgatoire prolongé pour cela. Le Jugement dernier, comme me l'apprit Blake, peut avoir lieu, a lieu en dehors du temps. » Et aussi : « J'ai souvent commis ce que la société et la religion appellent le mal. J'espère n'avoir jamais commis ce que je savais être le mal. ».
     Ce catholique lettré se rappelle avoir fondé autrefois, avec Louis Massignon et Marcel Moré, cette merveilleuse revue qui s'appelait Dieu vivant. De Massignon, au sujet duquel manque une vraie biographie, Leyris écrit ceci : « Massignon était un fanatique et un obsédé, mais quelle classe ! Sous le verre qui coiffait son bureau, de minces ossements : des reliques d'adolescents africains qui, après le passage d'un missionnaire plus qu'étourdi, avaient été brûlés vifs pour s'être refusés à un roitelet noir. Il allait prier sur place avec eux, pour eux, à telle date. Il faisait de même pour de nombreux membres de l'Église invisible, n'importe où dans le monde. Aux frais de qui ? J'ai toujours pensé qu'il faisait partie du contre-espionnage, comme on dit hypocritement en français. »
     Voilà du grain à moudre. On est ébloui, stupéfié souvent de cette verdeur, de cette alacrité d'un homme qui, pour avoir beaucoup pratiqué les autres, en savait si long sur lui-même, et avec si peu d'ostentation.
     Michel Crépu, La Croix, juin 2002.








Pierre Leyris
2002
312 pages
ISBN : 2-7143-0776-0
18 Euros