Georges Picard, Le Philosophe facétieux,
     éditions Corti, parution 21 août 2008.

Un philosophe peut-il être facétieux, c’est-à-dire farceur, moqueur, espiègle ? Tel est, en tout cas, le personnage de ce livre qui porte sur la philosophie un regard impertinent. Aux systèmes doctrinaires, il préfère « la philosophie souillon mais vivante, approximative mais fébrile, voire légèrement déglinguée » telle qu’il l’improvise avec ses amis autour d’une bouteille de bonne année. « Au diable les théories absconses  qui font de la philosophie une théologie jargonnante ! Nous sommes saturés de concepts et de dictionnaires, et de résumés de doctrines (encore un joli mot ! ) »

Aimant rire autant que philosopher, notre disciple de Diogène forme avec ses copines et ses camarades un groupe voué à l’amitié, à la philosophie et à l’amusement. La cible de leurs canulars : la fatuité de certains « grands penseurs » qui cachent des idées plates ou inconsistantes derrière un hermétisme indigeste. Car, pour nos amis, la philosophie est moins une discipline qu’une façon « d’être en osmose avec le monde, en appétit et en éveil permanents par rapport à ce qui engage le plus profondément notre vitalité intellectuelle, spirituelle et affective. L’hygiène de l’esprit exige aération, clarté et réactivité. Je ne comprends pas qu’on ne se rende pas disponible à l’idée qui passe et déroute, à l’étrangeté cachée du sens qui foisonne sous les plus banales observations… »

 Un livre vif, tonique, joyeusement iconoclaste.




 
Commencer un livre en évoquant Platon est certainement une maladresse, peut-être une faute, au regard des règles implicites qui régissent les moeurs éditoriales contemporaines. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ! Car enfin, Platon, n’est-ce pas ! Mais à l’exemple du vinaigre, répulsif autant que sapide, Platon est un excellent portier au seuil d’un ouvrage pour sélectionner les entrants. Il fait fuir ceux dont l’esprit est rétif à toute forme d’intellectualité et retient les autres. Encore faut-il préciser que ce Platon-là est bien le philosophe grec du Ve siècle avant Jésus-Christ et non le basketteur de je ne sais plus quelle équipe du championnat américain de la NBA. Non, c’est celui dont toute la tradition occidentale s’est abondamment nourrie, l’homme de la Caverne et du Ciel des Idées. Si j’évoque ainsi, de but en blanc, le « divin Platon », c’est pour une raison moins philosophique que littéraire et sentimentale.

Lorsque j’ouvre un livre, certains stimuli déclenchent en moi une appétence particulière de lecture, une sympathie immédiate pour le propos de l’auteur, une disposition bienveillante que la suite peut contrarier ou non. Par exemple, le nom de Platon dans un roman ou un récit. (Dans un essai philosophique, il ne transgresse pas le genre, il se fond en quelque sorte dans la coulée didactique.) Ce réflexe chaleureux peut sembler intempestif et superficiel.Mais je ne le réprime pas car, esprit impressionnable,je me laisse séduire facilement par les atmosphères, par un certain degré d’imprégnation mentale suscitée par le pouvoir évocateur d’un nom. Platon, c’est ma jeunesse en classe de philosophie, c’est le souvenir du premier professeur vivant que j’y connus alors, ce sont les multiples occurrences de ce nom sous la plume d’écrivains aimés, par exemple celle de Charles Morgan dans Fontaine, roman dans lequel le héros Lewis Allison, prisonnier de guerre en Hollande en 1916, est un fervent platonicien. Ce livre me fit aimer Platon avant même d’en avoir lu un seul dialogue ! Peut-on s’attacher sérieusement à une oeuvre sur la base d’une si faible raison ?
Parfois, de minuscules mécanismes engendrent des mouvements démultipliés à l’effet dynamique irrésistible. Je fonctionne ainsi, à partir de sollicitations presque dérisoires, me laissant émouvoir – c’est le mot – par presque rien.









L'Anachorète du XVe arrondissement, par Paul-François paoli
Georges Picard est de ces écrivains qui jouent le sens de leur vie dans la littérature et y sacrifie leur existence sociale.

Fils d'ouvrier, employé dans une usine à sardines puis journaliste à «60 millions de consommateurs», Georges Picard est l'auteur de quinze livres à la musique délicate.


Il est un peu notre Cioran, l'amertume et le goût du désastre en moins. Comme le génial ­Roumain, il a sacrifié dans sa jeunesse à l'illusion de changer le monde par la violence, avant de devenir athée en politique. Comme lui, il a beaucoup vagabondé à travers la France, à vélo et surtout à pied, pour tenter de trouver un sens à sa vie. Enfin, il a préféré le retrait aux tapages médiatiques et vit comme un anachorète en plein Paris, dans son appartement du XVe arrondissement, où il nous reçoit.
Depuis Brèves nouvelles du monde publié en 1986 jusqu'au Philosophe facétieux, paru il y a quelques jours chez José Corti, son éditeur depuis quinze ans, Picard a écrit une quinzaine de livres remarquables par leur qualité de style et leur sobriété de ton. Ses sujets sont l'errance, l'ivresse, l'insomnie, l'amour, la philosophie, et par-dessus tout, l'insondable mystère de celui que l'on est pour soi-même. « Ce que peut espérer de mieux celui qui s'autobiographie, c'est de moins bien se comprendre après qu'avant, en étant plus près du noyau brumeux de son être », écrit-t-il dans Le Vagabond approximatif.
Vagabond et approximatif : ces deux termes vont comme un gant à Georges Picard dont l'existence a commencé par un naufrage. Il y a d'abord ce grand blanc qu'est l'absence d'une mère alcoolique qu'il n'a jamais connue. Pris en charge par l'organisation de secours aux enfants de déportés et orphelins juifs (OSE) qui s'occupe aussi des familles juives démunies, il se réfugie dans les livres sous l'influence de son ouvrier de père, qui lui donne le goût des classiques. Il lit Montaigne et ­Rousseau, découvre Nerval, un vagabond lui aussi, admire Balzac et Dostoïevski.

Publié depuis 15 ans par José Corti


Gosse de pauvre qui côtoie les riches, il adhère aux Jeunesses communistes dans les années 1960. C'est l'époque où le parti est une contre-société, mais l'institution, trop peu révolutionnaire à son goût, le déçoit. En mai 1968, il rejoint les groupes maoïstes et sacralise la classe ouvrière. Ce n'est pas un violent, tout juste un maladroit. « Le seul pavé que j'ai lancé n'a pas touché la vitre visée, tout juste un réverbère », se souvient Picard. Il a vingt-deux ans et découvre Paris en ville ouverte, les longues balades nocturnes, les amours sans lendemain, les palabres enfiévrées. « Nous vivions cette forme d'épanchement du rêve dans la réalité qu'évoque ­Nerval », explique-t-il. Puis vient la désillusion. Pour rejoindre le « peuple en lutte », il s'embauche dans une usine de sardines à Lorient, en Bretagne. « Mes rêves partaient en lambeaux avec les viscères des sardines et des maquereaux. » Picard, devenu père d'une petite fille, va devoir gagner sa vie avant de prétendre la changer. Après quelques petits boulots, il devient journaliste chez… 50 millions de consommateurs, devenu depuis 60 millions ! Il continue d'y officier, trois jours par semaine. Bigre. Si on lui avait dit à l'époque où il voulait en finir avec la société de consommation qu'il serait le maître d'œuvre de bancs d'essais pour des lessives et des radios-réveils…
Comme beaucoup d'ex-soixante-huitards, Picard, s'il n'a rien renié de sa jeunesse, défend aujourd'hui une certaine idée, fort classique, de la culture et de son apprentissage qu'il pense devoir être fondé sur l'étude des grands auteurs. Ce n'est pas un hasard s'il a choisi de publier tous ses livres chez José Corti, l'éditeur élitiste par excellence.
L'ancien gauchiste est devenu conservateur, à sa manière. Il brocarde « ce structuralisme du pauvre » qui a ravagé l'Éducation nationale et fait de tout « jeune » une victime en puissance. Il se fait défenseur de la rigueur grammaticale. Comme d'autres, il pense que la culture littéraire est en voie de marginalisation, ce qui n'est pas contradictoire avec la prolifération de livres transformés en rampes de lancement pour ego. Bref que nous vivons une vilaine époque, mais qu'après tout, c'est depuis toujours le sort de l'artiste d'être non seulement minoritaire, mais la plupart du temps, ignoré. « Je me sens proche de ces écrivains trop engagés dans la littérature pour ne pas y jouer le sens de leur vie, y consumer leur esprit, y sacrifier leur vie sociale… », écrit-il. On peut le croire. Son œuvre en témoigne, qui mérite le détour.
Paul-François Paoli, Le Figaro, 25 septembre 2008


« C’était une époque où j’aimais beaucoup les rillettes et encore plus Shakespeare et Schopenhauer ».
En retraçant sa « vie philosophique » inconvenante et sans oeuvre, Picard tente de réconcilier les lecteurs timorés avec l’amour de la sagesse, sans oublier de s’attaquer aux questions les plus maousses, tendance pragmatistes : « Toi qui te dis philosophe, comment expliques-tu que l’esprit humain n’ait pas progressé depuis l’Antiquité ? »S’il ne donne pas la réponse, il offre au moins la méthode : être « disponible à l’idée qui passe et déroute, à l’étrangeté cachée du sens qui foisonne [...] dès lors qu’on ne se recroqueville pas sur son petit savoir ».
Libération, 28 août 2008, Éric Loret


La philosophie doit-elle être une discipline poussiéreuse, confinée aux cabinets de chambre, aux tours d'ivoire et aux amphis d'Université ? Est-ce dans la nature du philosophe que d'appartenir à une espèce triste, s'empêtrant dans des ratiocinations filandreuses qui s'effilochent sans fin ? A tous ceux qui déplorent, à lire certains de nos "philosophes", l'inanité des considérations nébuleuses et tarabiscotées dont ceux-ci gavent leurs lecteurs, à tous les lecteurs de bonne volonté qui ont senti un jour leur respiration gênée par la lecture de gros traités indigestes, il faut conseiller la lecture du Philosophe facétieux de Georges Picard. Dans ce petit opuscule de pensée souriante qu'on se régale à suivre tant dans ses détours autobiographiques que dans ses virages philosophiques, des souvenirs et des anecdotes piquantes remontent à la surface pour faire vibrer le feu de l'étonnement philosophique qui brûlait encore de tout son éclat d'innocence dans le coeur du narrateur, un jeune apprenti philosophe. Formant avec une bande de camarades une « sorte d'animal philosophique à plusieurs têtes » (67), sorte de phalanstère où se cimentent de véritables affinités électives, adoptant très vite une démarche buissonnière, à l'écart de tout ce qui gâte la fraîcheur des premiers élans philosophiques, le jeune philosophe comprit de bonne heure que « la vraie philosophie peut se pratiquer partout mieux qu'en faculté » (32), à l'abri des prises de têtes, des « rets scolaires » (32), et de l' « excès d'abstraction [qui] éloigne de la réalité sensible de l'existence » (32). Escorté par des copains qui assortissent parfaitement son propre caractère réfractaire à tout catéchisme scolaire, le personnage de ce livre se gausse, en émoustillant l'esprit de son lecteur, de la philosophie dite officielle, de ses larbins rompus aux travaux académiques et de ses « fonctionnaires psittacistes » (33) appointés par l'Université. Se plaçant aux antipodes de la sphère institutionnelle, ce théâtre de convoitises et de luttes d'influence dans lequel règnent le copinage et les échanges de bons procédés, le jeune gamin affiche très tôt sa prédilection pour les terrains récréatifs et les domaines de l'authenticité qui n'ont pas traditionnellement droit de cité dans l'institution, tels que la poésie, l'impertinence, le jeu de l'imagination et de la pensée libre. En inscrivant d'emblée son essai sous l'égide de Platon et d'Alain, suivant lequel « la règle de penser comme il faut est de penser comme on veut », Georges Picard contribue avec sa verve coutumière et la fine texture de sa prose à faire valoir, à l'instar de Schopenhauer, la vocation philosophique contre le métier de professeur. Pour se faire une idée du style étincelant où brillent les pointes voltairiennes de l'auteur, qu'on se reporte par exemple à sa description des fameux "commentaires composés" chers aux manuels scolaires, générateurs de crampes mentales, ces « commentaires ordonnés comme des jardins à la française avec une allée principale, des traverses au cordeau, de sages bosquets sans épines, le moins de mauvaises herbes et de poussière possible. Enfin, quelque chose de propre et d'hygiénique prouvant le haut degré de la pensée patentée. [Nous] préférions aller herboriser ailleurs, là où la ronce et l'ortie mettent un peu de piquant » (55).
Christian Adam, lire la suite sur
Critique Libre.com
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Georges Picard fait partie des auteurs, comme Denis Grozdanovitch d'ailleurs, lui aussi édité chez José Corti, pour lequel j'ai une vraie tendresse ... tendresse pour ces écrivains qui nous offrent de délicieux opus d'où émane toujours une gourmandise littéraire, philosophique et qui égratignent, au passage, les professionnels de la profession comme dirait Jean-Luc Godard, ceux-là même qui vous jettent leur savoir à la figure, pour le seul plaisir d'attirer les regards vers soi ...


« Commencer un livre en évoquant Platon est certainement une maladresse, peut-être une faute, au regard des règles implicites qui régissent les mœurs éditoriales contemporaines. On n'attrape pas les mouches avec du miel ! Car enfin, Platon, n'est-ce pas ! Mais à l'exemple du vinaigre, répulsif autant que sapide, Platon est un excellent portier au seuil d'un ouvrage pour sélectionner les entrants. »



Ainsi commence Le Philosophe facétieux, dernière promenade « picardienne » qui est une autre merveille littéraire de cette rentrée ... promenade oui, je maintiens le terme, tant le lecteur que je suis déambule avec l'écrivain à travers la vie, au contact des amis, des cons aussi ... promenade en compagnie d'un guide qui ne fait pas dans la haute opinion de soi, un peu dans la lune, marchant un peu à contre-courant d'un monde toujours plus pressé, surtout d'en finir avec cette perte de temps qu'est la réflexion ...


« Disons pour trancher que je fais partie d'une catégorie d'individus rêveurs, intriguables et facilement amusés. Platon n'aurait certainement pas admis dans sa République des citoyens aussi souvent portés à la distraction, ce qui m'incline à en rabattre un peu de mon admiration pour lui. D'ailleurs, j'avoue que je n'ai jamais réussi à prendre au sérieux sa maïeutique dont le nom au relent culinaire ou médical me mettait dans les plus mauvaises dispositions. »


Georges Picard me fait penser à un clown désabusé qui aurait gardé son nez rouge au milieu de la foule ... on le regarde quand on ne le dévisage pas, intriqué qu'un homo-sapiens dans son genre puisse effectivement encore s'intéresser ici à la maïeutique, là à discourir avec ses semblables réunis dans un café philosophique, ou encore avec un maître en philosophie passé surtout maître en égocentrisme et à qui notre auteur s'est fixé pour règle de rabaisser le caquet - une pure merveille d'ailleurs - ... bref, un homme à part, qui partage avec nous son étonnement du monde ... il y a tellement à dire d'ailleurs .

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« Pour une bonne partie de l'humanité, semble-t-il, lire est une activité douteuse, inutile, voire exaspérante. Dans certains établissements scolaires, la chasse aux lecteurs est ouverte. Les lecteurs et les binoclards, qui sont parfois les mêmes, constitueraient une proie dans les cours de récréation. Vous qui me lisez, dites-vous que vous serez peut-être bientôt justiciable d'une cour spéciale. Déjà gamin, je m'entendais dire : « on ne lit pas en classe », « on ne lit pas pendant la gym », on ne lit pas à table », « on ne lit pas au lit » ; heureusement il restait les WC. Même lire dans le métro devient incongru. »


Facétieux Georges Picard ? Mais alors toute la philosophie est facétieuse, semble nous dire entre les lignes notre amoureux de la sagesse qui ne rate jamais une occasion de poser des questions ... évidemment Georges Picard est plus fin que cela ... et sa démarche ressemble à celle d'un Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir ... L'auteur, lui, fait de la philosophie, sans jamais avoir l'air d'y toucher ... d'où cette jubilation qu'on peut éprouver à entendre notre écrivain penser, loin des amphithéâtres poussiéreux sur les scènes desquels règne un maître face à des étudiants, forcément incultes ...

William Irigoyen, Lire la suite sur Arte Blog.


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Un philosophe au grand air

Georges Picard se lit debout, couché, ou caché bien souvent. Mais il se lit aussi dans les squares ou dans les parcs, c’est alors une vraie promenade de santé. Une bouffée d’air pour l’hygiène mentale. Car la plume, gracieuse, inocule à fine dose un violent poison qui mithridatise contre les prétentions et les arrogances de notre époque convulsive. 

L’ancien étudiant en philosophie, devenu journaliste après un détour par l’édition, a beau citer Platon dans l’incipit de son dernier livre, fruit d’une ponte rigoureusement annuelle, il ne succombe guère à un quelconque éloge de la pensée, a fortiori contemporaine. Avec dilection, le « philosophe facétieux », farceur, moqueur, espiègle, remonte les courants, dans l’esprit d’un. « Traité paradoxal » qui ne verra probablement jamais le jour. 

 VIVRE PHILOSOPHIQUEMENT 

 Vouant au diable « les théories absconses qui font de la philosophie une théologie jargonnante » (ou les idées inconsistantes masquées sous un hermétisme infatué), le disciple de Diogène, né quant à lui en 1945 après Jésus-Christ, appelle en chantant à vivre philosophiquement. Il nomme ça une philosophie souillon et légèrement déglinguée, qui irait en quelque sorte quérir du sens dans l’étrangeté cryptique des menus faits quotidiens. 

Comme les « Nouveaux philosophes » de naguère, l’anti-héros de Georges Picard tente de philosopher en communauté — le vieux fantasme du phalanstère — avec quelques autres garçons et filles à peine moins iconoclastes que lui. Il en résulte un bouillonnement d’idées complètement stérile. Si ce n’est qu’ensemble, ils empruntent à Nietzsche l’image d’une « philosophie au marteau » leur permettant de dilacérer joyeusement les concepts et doctrines qui saturent le marché. 

Georges Picard a la vérité modeste. Ainsi la loge-t-il de temps à autre au coin d’une page. « Mieux vaut rire de ceux qui pensent encore que la philosophie est le plus souvent à la recherche de la vérité. Non, le plus souvent, la philosophie est l’affirmation d’une volonté de puissance dans l’ordre intellectuel. » 

 LE TROU DE THALÈS

C’était bien là, entre autres, ce que le contre-philosophe entendait un jour s’en aller dire hardiment au Maître auquel il prétendait solliciter une audience. L’homme en question, avec son costume de bon faiseur, son noeud papillon et ses cigares torsadés qu’il exhalait à la figure de ses émules transis, ressemblait à s’y méprendre à un certain Jacques Lacan. Auteur d’une oeuvre psychanalytique en laquelle les uns décelaient un inimitable génie là où d’autres ne percevaient guère qu’un imbuvable galimatias, raison pour laquelle il ne discerna en ce monde qu’un vaste troupeau d’imbéciles et d’ignorants. 

À l’exception de Sartre qui, l’un des derniers, avait su faire palpiter les idées, le narrateur picardien se défie des gourous de l’époque. « La philosophie des professeurs n’est  pas la mienne on l’a compris. » À l’abri des livres, bons à jeter pour paraphraser Gide grossièrement, il s’extasie à l’idée de philosopher verbalement comme Socrate. Quitte, comme le fameux Thalès, à tomber dans un trou alors que, le regard au ciel, il discourait sur les astres et la destinée des hommes vue de haut.

Les philosophes, trop occupés à faire la leçon, en oublient de vivre. «  Nous-mêmes ne savions pas exactement ce que nous voulions. Nous étions en quête de quelque chose qui nous échappait ». Confusément persuadés que le sens de l’existence, s’il existe, gît quelque part dans les toutes petites choses de la vie.
Éric de Bellefroid, La libre Belgique, 26-09-08

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Un philosophe engageant
J’en reviens toujours à Picard, Georges de son prénom. Sa médecine douce est la seule qui me soigne sans me rendre malade. Et comme je ne suis pas un égoïste, je trouve naturel d’en partager les bienfaits. Je l’ai déjà dit, cet homme est un thérapeute et chacun de ses livres une molécule qui en s’additionnant aux précédentes finit par constituer une association des plus efficaces dans le difficile traitement des conditionnements, déterminismes surdéterminés, parasites de toutes sortes qui viennent s’incruster dans notre mental et nous transforment en jouets d’une volonté qui n’est pas la nôtre. Je voulais parler de son dernier livre qui est lui frémissant survol de l’intelligence en action et qui, comme son titre l’indique, a  pour  sujet le personnage philosophique dans tous ses états, vous, nous, les autres, et toute personne qui, douée d’une langue, prétend avoir une opinion sur la comédie de la vie et le rôle qu’elle y joue elle-même. Bertrand Fillaudeau. l’éditeur de Picard, est un homme qui a la réputation d’aimer les textes bien écrits et bien pensés (pardon pour le pléonasme). C’est une garantie fiable. L’intelligence est un miroir brisé qui déforme l’image sans détruire son modèle, un mécanisme magnifique. Surtout lorsqu’on en use a la façon du thérapeute, foncièrement bon et utile à la communauté, puisqu’il soigne. L’élan de l’engagement est toujours beau lorsqu’il est sincère, mais où conduit-il ? 

On sait ici au moins qu’il ne conduit nulle part ailleurs qu’à soi-même. Une vraie pensée libertaire (« La règle de penser comme il faut est de penser comme on veut » Alain cité en exergue) – fait nécessairement appel à la responsabilité individuelle. Or, on ne peut exercer cette  responsabilité  sans  définir précisément le territoire de liberté qui en est le cadre. Tout cela suppose un effort, une préparation mentale qui s’effectue au quotidien. Chacun doit donc apprendre à polir sa loupe mentale s’il souhaite savoir où il met les pieds. Allez voir du côté de Picard, il dispose pour cela d’une collection d’outils très efficaces qu’il a fabriqués lui-même et qu’il met généreusement à la disposition de chacun. Pour ce qui me concerne, j’ai résolu de raccompagner, certes de loin, mais de l’accompagner tout de même sur son trajet de démineur. Les récits de Picards sont des cartes de parcours à l’intérieur de champs minés. J’y vois pour ma part quelque ressemblance avec celui que je parcours chaque jour. 
Claude Margat, le monde libertaire, 23/29 octobre 08


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En guise de narrateur, un philosophe enclin à la facétie. Est-ce un paradoxe ? Dès les premières pages du nouveau récit de Georges Picard (auteur notamment de Tout m’énerve. Du bon usage de l’ivresse et de Tout le monde devrait écrire, également publiés par les éditions José Corti, le personnage se met à divaguer autour du nom de Platon.

Cette rêverie se répercute aussitôt dans son quotidien : « J’aurais aimé faire la connaissance de ce passager du RER A4 (Marne-la-Vallée/ La Défense) plongé dans le Timée de Platon.» Réalité souterraine contre ciel des idées platonicien. Ici, la philosophie fait bon ménage avec le jeu littéraire et avec un dilettantisme revendiqué. Point de jargon livresque, d’abstraction absconse, de pensée désincarnée. Point de discipline. « La règle de penser comme il faut est de penser comme on veut ». écrivait Alain, cité en exergue. « La philosophie scolaire n’était pas à mon pied »... ; notre philosophe facétieux se souvient ainsi d’une époque, celle de sa jeunesse parisienne à l’orée des années 1970, touche autobiographique apportée par Georges Picard, né en 1945 – le structuralisme en prend, au passage, pour son grade. Loin des bancs de l’école, le narrateur travaille à un livre sans parvenir à en accoucher :
« Rêver mon Traité paradoxal plutôt que récrire me donnait l’immense avantage d’être irréfutable » ! En compagnie de ses acolytes, Jaspar, Dolorès, Irène et Clotilde, il s’adonne à un projet de communauté philosophique, cherchant le sens de l’existence en dehors des livres, fantasmant sur des idées orphelines. Ce court récit espiègle dégonfle les baudruches, démine les stéréotypes : « Au jeu des sept familles philosophiques, que de poncifs désormais bien ancrés dans les habitudes de parler et de penser ! »
Philosophie Magazine, novembre 2008



   






Georges Picard,
Le Philosophe facétieux,
Corti, 2008
160 pages
978-2-7143-0980-8
14 Euros