Denis Grozdanovitch, Petit traité de désinvolture,
    éditions Corti, 23 août 2002.



    
Ainsi que les présente son auteur, voici des petites chroniques dilettantes et disparates où il est question du temps et de la vitesse, des îles et de la désinvolture, du sport et de la mélancolie... mais aussi des chats, des tortues et des chinois.

    Il y a du Jean Grenier chez Grozdanovitch, le Jean Grenier des îles et du chat Mouloud qui porterait, en fin lettré, un regard mi-tendre, mi-ironique sur les menus travers de notre temps et de nos contemporains. En fin lettré car le lecteur est autant invité en ami dans l'œuvre d'un Powys, d'un Stevenson, d'un Léautaud, d'un Nietzsche, d’un Thomas de Quincey, etc., qu'il lui est donné de se dépenser sur les terrains de tennis comme de s'adonner à l'épicurisme le plus solaire en Méditerranée.

     Denis Grozdanovitch, jeune auteur quinquagénaire de la maturité, est certainement lui-même dilettante puisqu'il réunit aujourd'hui un recueil de textes tirés des carnets qu’il a rédigés tout au long de sa vie. À moins que ses passions pour les jeux de raquette (ses titres de champion de France en tennis, en squash et courte paume lui ont fait parcourir le monde) ainsi que pour les échecs, où il joue également en compétition, ne lui ait pas laissé le temps de rassembler toutes ses notes.

Denis Grozdanovitch





     Très souvent l’après-midi, je vais à la séance de quatre heures de la cinémathèque de Chaillot. J’y retrouve régulièrement la même bande de vieux cinéphiles à laquelle je ne me mêle pas (du moins, pas encore) mais que j’observe subrepticement. Pour eux, il faudrait inventer une expression nouvelle qui équivaudrait à « rat de bibliothèque » : chauve-souris de cinémathèque peut-être…
     Barbus, négligés, vêtus de leurs vieux manteaux avachis où restent accrochés des brins de tabac, pipes au bec ou mégots à moitié éteints pendouillant à la lèvre inférieure, étranglés par des cache-col râpés et sales, tire-bouchonnés autour d’une cravate couleur de vieille pellicule, mal fagotés dans leurs pantalons informes d’où dépassent, à la ceinture, des pans de chemise d’une autre époque, presque tous munis de serviettes de cuir défraîchies et ventripotentes bourrées de journaux, de revues spécialisées, de livres à moitié déchirés, de cahiers écornés et, bien souvent encore, d’une foule d’objets hétéroclites du genre soldats de plomb ou trains électriques miniatures – qu’ils échangent et trafiquent fébrilement avant et après les séances –, ils sont quotidiennement ponctuels au rendez-vous. Il est difficile de savoir s’ils exercent un métier ou une fonction sociale quelconque ; tous paraissent disposer librement de leurs heures. La plupart sont très pâles et l’on devine que le plus clair de leur temps se passe au fond des bibliothèques, des boutiques de bric-à-brac et des salles de cinéma. À force d’être confrontés aux caractères d’imprimerie et à la réverbération des projecteurs d’illusions, leurs yeux sont rouges, dilatés, perdus dans le vague. À la lumière du jour, surtout s’il fait soleil, il est facile de constater que leur regard n’accommode pas les choses du dehors.
     Après ces séances, ils s’en retournent cahin-caha, bras dessus, bras dessous, devisant à voix basse exaltée, comme des conspirateurs, à propos des différentes versions (qu’ils connaissent toutes), des noms des acteurs, de leurs mérites respectifs, devenant parfois véhéments, s’emportant et défendant à l’aide d’une verve lyrique qu’ils ne contrôlent plus la prestation d’un de leurs favoris dénigrés par les camarades – leur sacoche brinquebalant d’une main, la visière de leur casquette rabattue sur leurs yeux légèrement hagards afin d’éviter la trop grande clarté du réel. On devine qu’ils se dirigent vers des chambres mansardées – remplies à ras bords de livres, de disques, de bibelots, de photos, de journaux et de cartons entassés dans les coins – où ils font revenir, dans une poêle toute noire et graillonneuse, sur un antique réchaud dont ils ont hérité, leur frichti de vieux marginaux maniaques.
     Parmi eux, quelques femmes : maigres, aux visages émaciés, portant lunettes, leurs yeux myopes égarés dans un halo où erre leur regard approximatif… Elles ne parlent presque pas, s’effaçant toujours, et disparaissent aussi discrètement qu’elles sont apparues, ombres clandestines de l’existence…
     On sent que la majorité d’entre eux n’a été confrontée aux péripéties ou aux turbulences éventuelles de la vie qu’à travers la réfraction du fictif : ce sont des amateurs de rêves…





     Dans cette rentrée où les auteurs célèbres se poussent du coude, il faut se hâter de signaler le livre d'un inconnu. À l'heure où s'exposent toutes les vanités, cet éloge, discret et merveilleusement écrit, des halls de gare, des îles grecques, du billard, des chats, de Léautaud et de Nietzsche, a valeur de morale. (...) Denis Grozdanovitch est un ancien champion de France de tennis qui continue d'enseigner son sport favori et qui, le soir, couche sur des carnets ses impressions, ses paresses et ses mélancolies. À peine s'enorgueillit-il d'être passé de la terre batuue de Lacoste à la librairie Corti de Gracq.      À la page 114 de son manuel du parfait dillettante, Grozdanovitch explique s'être désormais retiré de la grande compétition et ne plus jouer que pour son plaisir. Cela vaut pour la littérature. On ne lui promet donc pas le Goncourt, mais on lui sait gré du plaisir rare q'il nous donne.
     Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, septembre 2002.

     Antidote précieux et volontairement anachronique contre les délires contemporains, les chroniques de Denis Grozdanovitch illustrent "la fabuleuse et légère ébriété du présent".
     Denis Grozdanovitch semble relever, avec fair-play, le défi du Gracq des Lettrines et de la tradition des moralistes français, jusqu'à Cioran et Perros.
    Thierry Cecille, Le Jardin d'Épicure, Le Matricule des anges, septembre-octobre 2002.

    C'est l'antidote inespéré de cette rentrée monstrueuse, qui ressemble plus à un embouteillage du 1er août sur la N7 qu'à un renouvellement du paysage littéraire. Denis Grozdanovitch appartient à une espèce que l'on croyait disparue à jamais et qui est celle des "tueurs de temps". Impératif absolu : prendre les choses ainsi qu'elles viennent à vous, dans le désordre mystérieusement précis de l'existence. L'auteur excelle au tennis où il a remporté quelques championnats—y compris contre des Anglais !—, on peut le rencontrer chez Roger Conti, où les joueurs de billard ignorent que nous sommes au XXle siècle; c'est aussi un lecteur exquis, qui a lu Samuel Johnson et sait que La Vie dans les bois de Thoreau figurait au nombre des lectures favorites du petit Marcel Proust. Bref, Denis Grozdanovitch est une bénédiction du ciel ; on voudrait être sûr qu'il existe bel et bien, qu'il est encore possible d'écrire de telles choses. "D'aucuns parmi nous prétendent que nous entrons dans la civilisation des loisirs", écrit-il délicieusement; il sait de quoi il parle et combien la bêtise des temps est parfois si lourde à rompre. Ce cousin stylistique du meilleur Gracq (oh ! ces pages sur New York, Soho, Battery Park) sera lu dans trois mille ans, une fois que la guerre des étoiles aura connu son épilogue. Vite !
    Michel Crépu, La Croix, septembre 2002.

    Docteur Subtil, ainsi appellera-t-on sésormais Denis Grozdanovitch, ce maniaque collecteur de traces infimes, de brèves impressions, de minuscules témoignages et surtout de détails insipides à la ve des autres mais qui deviennet de merveilleux détails quans ils sont regardés différemment par quelques-uns. Son Petit traité de désinvolture emprunte leur démarche aux maître du fragment.
     (...) C'est une étrange planète peuplée de joueurs de billard, de toqués des échecs, d'experts en balistique commis aux matchs de tennis, de paumiers du petit matin et de causeurs pratiquant le grand art de l'allusion comme une sorte d'escrime supérieure. Il est également question de Frederick Prokosh, de dilettantisme et de mélancolie, car rien n'est amusant comme de se laisser distraire d'une chose par une autre. L'air de rien, il a écrit un traité de savoir-vivre, ce qui ne fait plus, ou alors comme ça, par la bande. Mais un traité stendhalien en ce qu'il tient la littérature comme le plus sûr moyen de constituer au fil du temps une société d'âmes sensibles. Ce bouquet de réflexions sur l'oisiveté ne sent pas le travail. Dans un monde en proie à une intense activité, le pur contemplatif est un doux archaïque à côté duquel le contemplatif à plume, celui qui range tout ça dans des phrases, passe déjà pour un agité. En quittant à regret les éminents personnages de notre docteur Subtil, nous sommes certains de tous les retrouver bientôt au Collège de France. Dans un bocal.
     Pierre Assouline, Lire, septembre 2002.

     (...) un inconnu au nom imprononçable nous tombe du ciel avec ce qui restera sans doute comme le livre le plus délicieux de cet automne 2002. Son Petit traité de désinvolture est en train de remporter – à juste titre – la palme du meilleur bouche-à-oreille. (...) Sur sa mobylette ou à la Cinémathèque, dans les clubs d'échecs ou dans les salles de sport, les salons new-yorkais ou les rues parisiennes, cet incurable épicurien regarde passer la vie avec un regard amusé et acéré, chaleureux et impertinent. Qu'il se penche sur les papidurologues – spécialistes de l'avion en papier – ou sur les banalistes, ces gens qui se donnent rendez-vous à des arrêts d'autobus pour ne rien se dire, qu'il nous parle de son chat Perdita ou de sa grand-mère morte, une marionnette à ses côtés, qu'il exhume la mémoire d'un poète inconnu – Léon Deubel – ou rende hommage à Paul Léautaud, qu'il observe les grêlons tomber dans sa campagne aveyronnaise ou les oiseaux chanter dans les allées d'un cimetière, Grozdanovitch, à force de charme et d'érudition, finirait par nous faire oublier – ou relativiser – toutes les horreurs du monde.
     Tortue méditative au pays des lièvres apeurés. Caravage du XXIe siècle, mais aussi fils de Vialatte, Grozdanovitch, mieux que n'importe quel philosophe pompeux, a posé d'un doigt léger son diagnostic sur l'homme, et propose ce remède : l'attentive paresse. Autant dire le bonheur.
     Olivier Le Naire, L'Express, 10 octobre 2002.
    
     Les amateurs de lenteur se font rares par les temps qui courent. Et les dilettantes, avec leur culte de l'à-quoi-bon, ne semblent guère en vogue depuis que l'avidité et la turbulence règnent sans partage sur le monde moderne. Denis Grozdanovitch, ce sportif reconverti dans la métaphysique, est pourtant l'un d'entre eux. Décalé, attardé, démodé, il aurait pu, en Bartleby de l'écriture, se satisfaire d'une œuvre virtuelle. Mais José Corti, I'éditeur des misanthropes, a dû le persuader un jour de publier le recueil de ses mélancolies, et cela donne un livre dont l'improbabilité fait merveille.
   (...) Sur le fond, cet ouvrage, composé de saynètes et de méditations, se propose de tuer le temps - ou, à défaut, de le blesser. Il fait l'éloge de l'oisiveté, du détachement, des cerfs-volants, de la banalité. On y rencontre des gens qui se donnent rendez-vous sous un reverbère et qui n'ont rien à se dire. On y fréquente Oblomov et Restif de La Bretonne, le haïku et les tortues éléates, le cosmos et le presque-rien. De Duns Scot, I'illustre théologien médiéval - une référence inhabituelle à Wimbledon -, il retient l'idée que les êtres n'accèdent à l'universel qu'en approfondissant leur perception de " «l'infiniment singulier». D'où ses pages sur le vol d'une feuille morte chahutée par le vent, sur un nuage traversant le ciel de Sils-Maria, sur une olive entrevue dans un paysage grec. Il y a là toute une « ébriété du présent», sans flonflon ni théorie, mais ferme et servie par une prose dont l'élégance ne se dément jamais.(...)
    (...) il s'agit là d'un traité sur « la jouissance d'exister». L'auteur y devient saoul à force de boire du présent. Et son ivresse, délicieusement contagieuse, plonge le lecteur dans une extase accessible à tous ceux qui ont encore des yeux pour voir et quelques autres sens pour ne pas s'ennuyer.  
     Jean-Paul Enthoven, Tuez le temps ?, Le Point, 18 octobre 2002

   De temps en temps, ils pètent les plombs chez Corti. (...) Ils se mettent alors à publier les excellents pamphlets de Georges Picard : De la connerie ou Tout m'énerve. Mais cela ne suffit pas à les calmer, d'où ce petit traité (..).
    Fureteur du vide, observateur du rien, scrutateur des détails, Denis Grozdanovitch (...) loin de s'abriter ou de s'émerveiller devant le minuscule, se contente d'en rire métaphysiquement. Les "chauve-souris de cinémathèque" font son miel, comme les joueurs d'échecs de la place des Ternes et les lanceurs de cerf-volant. Tous ceux qui fuient la société, le travail et la réalité sont ses frères. Les champs de courses, les terrains de pétanque, les pêcheurs à la ligne lui tiennent chaud au cœur. Mine de rien, la désinvolture (comme la paresse chère à Cossery, la misanthropie de Léautaud ou l'oisiveté de Stevenson) est l'ultime forme de révolte d'un parisien du XXIe siècle. C'est une élégance bâclée et l'orgueil des faibles.
    Denis Grozdanovitch, dans un style étincelant, nous parle de l'humanité. Dans ce monde si pressé de s'autodétruire, la désinvolture est notre dernière chance. Voilà.
     Frédéric Beigbeder, La désinvolture est une utopie, Voici, 21/27 octobre 2002.

     L'homme qui prend son temps est un rebelle. Il lutte contre un monde où les êtres cherchent à aller de plus en plus vite sans vraiment savoir où cela les mène. L'auteur remarque que cette course vaine génère curieusement ses propres inerties: embouteillages, grèves, détournements terroristes, irascibilité croissante des guichetiers et des contrôleurs, sans parler des avaries de matériel et des actes de malveillance. Comme si le réel regimbait et voulait faire revenir à des rythmes ancestraux une humanité étourdie par l'inanité de la vitesse.
Grozdanovitch s'emploie lui-même à ralentir le cours des choses par toutes sortes de menus stratagèmes. Il roule à Paris en mobylette tout en dissertant sur le paradoxe de Zenon, choisit ses lectures au hasard des bouquinistes des quais, s'évade souvent vers les iles britanniques, terre promise des excentriques. Se risquant à des excès de lenteur, il se promène en compagnie de son chat dans la campagne aveyronnaise, ou fréquente les musées belges pour contempler les paysages des maîtres flamands, ce qui est une double manière de somnoler. (...)
     Grozdanovitch fut dans sa jeunesse un espoir du tennis français et il cumule plusieurs titres de champion de France dans les sports de raquette. Cet enfant de la balle, même s'il apprécie pardessus tout le hors-jeu, aime évoquer ses expériences sportives. Volontiers nostalgique d'un monde révolu, on le sent plus proche d'un Borotra que d'un Hewitt, d'autant que certains de ses partenaires lisent Proust, ce qui est proprement impensable quand on considère le jeune joueur australien. Si Grozdanovitch aime à se raconter au fil de son livre, évoquant sa fille, ses rencontres, ses auteurs favoris, de Nietzsche à Léautaud sans oublier Proust, il reste pourtant peu disert sur sa manière de jouer au tennis. Vue sa propension à l'immobilisme, on ne l'imagine pas enclin à monter au filet. Ce serait une erreur de précipitation. Accordons-lui les amortis et les lobs pour coups favoris, ces balles qui terrassent l'adversaire par leur déconcertante fantaisie, envolées d'une sagesse toute orientale qui meurent au ras du filet ou tutoient la ligne de fond de court, précisément là où finissent, circoncises dans un périmètre parfait et au bout d'une somptueuse période, les phrases mêmes de l’auteur.
     Jean-Louis Hue, Le Magazine littéraire, décembre 2002.

     Recueil de notes et chroniques, ce Traité respire le dilettantisme ; un art aujourd'hui contesté par la vitesse, la productivité, le sérieux. Denis Grozdanovitch promène ici un regard décalé sur ce qui l'entoure : les livres, les paysages, les gens, les chats. Sportif émérite, il nous offre de somptueuses digressions contemplatives. Nourri d'émotion, de souvenirs, de lectures hétéroclites, ce livre, inracontable, tient du miracle. C'est un concentré de trouvailles qui plonge l'heureux lecteur dans un sentiment de légèreté rare. De pérégrinations en méditations, on ne sait s'il faut poursuivre la lecture, pour découvrir par exemple les mystérieux rendez-vous des Tueurs de temps, ou reposer le livre et laisser divaguer son esprit.       Au lecteur de décider.
     Alain Loetcher, Librairie Le Square à Grenoble, "Gazette du Square", décembre 2002.



Tableau d'honeur au Jeu de Paume de Paris


     La dédicace de l'auteur sur France Inter :
     Par une certaine fin d'après-midi automnale de l'avant-dernier siècle - au fond d'un jardin à moitié abandonné des alentours de Boston - une fillette nommée Alice James, tout en chantonnant une comptine anglaise sans queue ni tête, pousse nonchalamment une balançoire grinçante sur laquelle est juché son jeune frère Henry en culottes courtes. Ce dernier, se tournant vers elle, lui déclare alors très sérieusement : "Je crois qu'on peut appeler ça du plaisir parmi les difficultés." Cette anecdote provient du journal d'Alice James où John Cowper Powys l'a remarquée puis notée lui-même dans son propre journal et où, pour finir, je l'ai lue. Ce mot d'enfant génial a ainsi voyagé de mémoire en mémoire pour venir s'inscrire aujourd'hui sur cet écran internet. À ceux qui seront sensibles à l'humour poétique, à la sage et profonde gravité de cette phrase prononcée il y a presque deux siècles par un garçonnet mélancolique au fond d'un jardin envahi par l'automne, à ceux qui restent encore capables d'éprouver de fugitives et intenses minutes de plaisir parmi les difficultés croissantes d'un monde bouleversé et parfois tellement infernal qu'on pourrait le croire au bord du désastre, à tous ceux-là donc, je dédie fraternellement mon "Petit traité de désinvolture".
      (Denis Grozdanovitch)







Denis Grozdanovitch
23 août 2002
272 pages
ISBN : 2-7143-0784-1
15,50 Euros