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| Joël Gayraud, La Peau de l'ombre, éditions Corti, 2004. La peau de l'ombre s'appuie sur un constat : face à un réel de plus en plus privé de substance et devenu spectral, la seule démarche d'élucidation possible consiste non pas en un hypothétique approfondissement de ce qui n'a plus d'épaisseur, mais en une saisie patiente et minutieuse des linéaments et des surfaces, de la peau de ces ombres qui ont remplacé les vérités les plus assurées comme les illusions les plus anciennes. Cette approche à la fois critique et désirante permet à la fois de redonner chair et consistance à ce qui le mérite et de forger les armes nécessaires pour combattre ce qui nous spectralise. Une telle démarche fait la part aussi belle à la rêverie qu'à la pensée conceptuelle et se traduit par un entrelacement de thèmes tissés au fil des années : le rêve, la révolte, l'enfance bafouée, la nécessité de la projection utopique, le sentiment de précarité de la présence au monde, se mêlent à des observations ironiques sur la vie atténuée de nos contemporains, coincés entre l'idéologie de la performance et l'apathie morale et passionnelle de l'homme banal. La voix personnelle de l'auteur se fait entendre aussi bien à travers l'expression de ses partis pris, que dans ses réflexions plus théoriques comme celles qui concernent les problèmes liés au statut du sujet dans son rapport à la parole. Un ensemble de 410 fragments sans cesse reliés par un jeu d'échos intérieur qui en maintient avec force la cohérence.
1 Nul ne se révolte jamais trop. C'est du trop peu en cela que naît la déception. Il en est de la révolte comme de l'amour : l'excès les fait vivre. 134 Dans le rêve certains mots prennent une telle densité qu'ils accèdent à une sorte d'existence d'objet ; on croirait qu'ils ont un corps. C'est là sans doute l'origine de cette puissance matérielle du mot, commune à tant de mythes, ou des comportements magiques rituels ou quotidiens qui font de l'inscription le vecteur privilégié de nos désirs : mots tracés en lettre de feu sur un mur ou apparaissant dans le ciel ; mots lus dans la cendre ou dans le marc ; mots gravés par les bâtisseurs dans la pierre des ponts ou par les amoureux dans l'écorce des arbres. 399 La grande faiblesse de l'enchantement marchand, c'est sa tendance irrépressible à la banalisation accélérée. Ses prodigues ne sont qu'éphémères, ses merveilles sans épaisseur. Il est donc obligé de compenser par un éréthisme continuel et de plus en plus exacerbé des sensations chez les sujets à stupéfier, l'ennui et la déception qui dérivent comme une fatalité de ses produits, ou mieux sont contenus en eux comme leur composante essentielle. C'est en une oscillation perpétuelle entre éréthisme et banalisation que consiste l'instable équilibre du système en son niveau psychologique. La pratique des rave parties en est en quelque manière l'expression la plus idéaliste : la liberté informelle donnée par la musique permet aux tendances ménadiques et dionysiaques les plus refoulées de s'exprimer, mais dans le moment abstrait d'une jachère ménagée sur les franges de la vie quotidienne. Si les mots ont un pli, les hommes, les animaux, les objets ont une ombre. Les idées aussi ? Certainement. Mieux encore, cette ombre a une peau, Joël Gayraud l'affirme, qui écrit :"Dans un monde entièrement dominé par le spectacle, les apparences, contrairement à ce qu'on veut faire entendre, sont le plus souvent véridiques." (...) Et si le véridique, devenu spectral (d'autres diraient virtuel), a perdu toute épaisseur et toute substance, afin de comprendre le sens profond de cette perte il convient de saisir et de décrypter la peau des ombres qui se sont substituées au réel, c'est-à-dire à la vérité comme au rêve, à la révolte comme à l'utopie. Tous les efforts de la société "libérale-économique" ne consistent-ils pas à faire miroiter le profit que le dominé est censé tirer du système dominant, sachant que ce profit ne saurait être qu'une illusion, une image furtive, le fantôme d'un désir ? L'idéologie de la performance et l'apathie morale qui l'accompagne sont les valeurs essentielles de ce processus d'aliénation, ce que Joël Gayraud démontre ironiquement en 410 fragments qui, tous, opposent les armes de la pensée critique à la dégénérescence de la vie au rabais. "Entre l'une et l'autre, tel un funambule au-dessus de l'abîme, danse le poète", écrit-il. La chair de l'esprit contre la peau de l'ombre. (...) Alain Joubert, La Bête noire, La Quinzaine littéraire. |
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![]() Joël Gayraud, La Peau de l'ombre, Corti, 2004 240 pages ISBN : 2-7143-0837-6 16,50 Euros |
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