Michel Fardoulis-Lagrange, L'Observance du même, éditions José Corti.

      Si les prémices de toute initiation consistaient à s'imprégner de l'esprit des lieux, il faudrait se laisser dériver dans L'Observance du même jusqu'aux abords de la grande année. Certes, l'exploration du labyrintbe dont elle forme la voûte ne cessera jamais, mais toute approche de l'œuvre de Michel Fardoufis-Lagrange en serait soudain d'autant plus aisée.
     Dégagés de l'emprise de la mémoire, les signes nous parlent et se jumellent, les paradoxes et contraires se conjuguent puisque abordés dans l'indifférenciation comme s'il s'agissait de tracer de nouvelles lignes de fuite dans la transparence. Nous assistons ici aux commencements du Texte lorsque se comblent les failles du langage. Cette traversée s'apparente à celle du temps, un temps toujours vacant : même parcours non inscrit, en perpétuel retour sur lui-même, et que les " corps de soupçon " régénèrent ; sorte de mouvement rotatoire allant toujours s'élargissant, où rien ne se perd au cœur desrépétitions.
     Chez Fardoulis les livres se répondent (L'Inachèvement n'est-il pas une variante de L'Observance ?), et l'approche des grands déchiffrements s'inscrit dans une écriture sans cesse tournée sur ellemême. Mais que pourrait-on déchiffrer qui ne se corrompe dejà ? Empreinte sur empreinte provoque un recouvrement et un corps de résistance. En sondant toujours plus avant les détails, des correspondances fulgurent et se succèdent, les unes taisant les autres, tandis que l'affranchissement de l'être l'expose aux transpositions.
     De L'Observance du même, Fardoulis tenterait-il d'accéder au sacré, fusion des êtres et de l'univers, où toute identité s'épuise ? Plus de hiérarchie donc, mais un chemin sans balise ni limitation, l'être tenu disponible au seuil de l'insouciance. Les cycles vont se dérouler infiniment et les événements feront sens à travers simulacres et divertissements. C'est peut-être aussi le règne de l'hypnose, où lumière et ténèbre s'égalisent. Les inondations du restevont effacer l'ultime trace, si devait encore subsister ici ou là le poids des siècles...

     Limbes et destinées seraient réunis en profondeur sous la calligrapbie des signes, à la surface des sables, d'un texteexbaustif inspiré par l'esprit des vents.




      Dans tout cela il y avait le souvenir des lieux, rendu fertile par les années, et les deux frères ne modifiaient en rien leur volonté d'en tirer bénéfice.
     Ils éprouvèrent quelque appréhension lorsqu'en quittant la maison ils se trouvèrent dans la rue,ne sachant comment s'y prendre pour traverser le temps malgré la vive allure des nuages dans le ciel.
     Auparavant, penchés sur une carte, ils avaient étudié leur itinéraire mais sans réussir à en connaître la fin. Ainsi ils s'étaient proposés de s'arrêter dans des relais, de s'y recueillir, pour pouvoir dégager mentalement le chemin encore à parcourir. Et chaque fois que de nouvelles perspectives s'ouvraient en éventail, ils se sentaient perdus.
     Ils pourraient devenir partisans de la parole mais à l'usage leur débit se précipiterait ; dès lors, ils retourneraient à leur entente muette où le projet de la journée figurait intact et validait leursfacultés. Peut-être à la longue le projet se ralliait-il ainsi le lointain et ses contingences.
     Ils gagnaient, cette fois-là, la colline aux environs de la ville quand la tempête s'abattit sur eux. Ils portèrent leurs mains à la figure pour se protéger, puis coururent chacun en sens opposés tout en espérant maintenir par l'entremise des éclairs leur information réciproque. En outre, ils croyaient se retrouver pareils à eux-mêmes après l'orage, la limpidité des eaux de pluie n'y devant pas faire obstacle. Et la conformité des jours les incitait à nejamais désavouer leur identité.
     Se séparant en pleine rafale, ils eurent la sensation d'accéder à la genèse ; une mouvance constante de vapeurs engageait et réengageait la lutte au sein des lueurs subites, suivait l'audience intégrale du tonnerre. Les arbres se courbaient au passage des vents, devant le cortège des choreutes incendiaires et désincarnés en dépit du contrepoids des inondations. Leur groupe s'éparpillait, non pas tant par leur élan culminant que par leur conduite s'insérant brusquement dans de vastes prérogatives. Il en résultait une esquisse des alternances que retenait un esprit témoin afin de surmonter le néant. Par la suite, n'importe où, la plus profonde accalmie serait traversée par le même phénomène redevable en partie à la fiction, en partie au potentiel d'une création dissipée. Souvent les décors étaient sur le point de céder aux puissances invoquées par la foudre. Monde extérieur qui ne cessait de dépenser et de récupérer les éléments de sa domination, la colline revêtait la forme d'un animal hiératique, d'un mémorial de bataille sans issue, car en réalité l'orage, en s'éloignant tôt ou tard, ranimerait son foyer en vue d'autres bouleversements etd'une consumation perpétuelle.
     Des années entières pourtant s'apparentaient au moment présent, et l'on prélevait incidemment derrière des paradoxes fulgurants la classe habituelle des faits. De ci de là, des fleurs printanières suscitaient l'émigration de l'odorat vers un climat de trêve, leur style virginal s'appuyant sur une sensation avertie et rémunératrice. Ainsi la vie commune des deux frères se divisait en deux fractions égales qui se polarisaient hors de l'actualité. Aperçue sous cet angle, la colline offrait deux versants semblables ; à ses pieds résonnaient les onomatopées, tandis qu'au fur et à mesure qu'on entreprenait l'ascension de ses versants, le verbe évoluait pour s'installer, indéfectible et abstrait, au sommet. Tout ce qui paraissait voué à un commentaire s'appliquait à des connexions absolues. Le chemin des deux frères ne s'élargissait-il pas à partir d'un point de leur projet ? Et eux-mêmes ne tombaient-ils pas alors en arrêt devant les causes propices ? Ils adoptèrent une marche oblique à l'orée du parc de la ville et face à la colline afin de s'attarder un peu pour arriver ensemble à son faîte, au moment où se produirait un dégagement du ciel exaltant leur carrière. Ils avaient la conviction d'être dans leur for intérieur pressentis par dessolutions d'envergure qui, transposées sur un clavier différent, retrouvaient toujours les mêmes combinaisons. De hautes et antiques colonnes atteignaient les nuées et, s'en inspirant, leur marche oblique se transformait en ronde sur ces lieux de ferveur et de dévotion.










128 pages
ISBN : 2-7143-0643-8
95 F