Pierre Chappuis, Muettes émergences,
      éditions Corti, 3 novembre 2011.


D’après nature, titre longtemps maintenu à propos des proses réunies ici, pour la part essentielle qu’y tiennent les paysages, et pour son ambiguïté : au delà d'une relation simple, directe, immédiate avec ce qui nous entoure, l’expression notifie un passage par le détour de l'art, nécessitant « travail sur le motif ». En cause donc, tant les étendues dites des Grands Marais près de chez moi que, leur faisant écho, les pages de Sylvie par quoi nous devient si présent le Valois cher à Nerval ou, regardés d’un même œil, un paysage familier, de tous les jours, ou découvert inopinément, ou ressouvenu d'un rêve, et celui d'un tableau.
Ce qui, ici comme là, retient ou plutôt mobilise l’attention, riche de résonances secrètes, appartient plus encore à (Joubert) “l’évidence intérieure intime” qu’à la réalité dite extérieure. Tels, bien souvent dans les pâturages de montagne, muettes émergences, ces affleurements de pierres ou de roches.
Aux mots alors, eux aussi surgis d’un sous-sol qui échappe à notre domination et à notre maîtrise, à eux de dire, tenter de dire et rendre sensibles des impressions vives, néanmoins, à peine reçues, promptes à se dérober.
. (P. Ch)


"L’aspect lacunaire des poèmes de Pierre Chappuis, avec leurs phrases incomplètes souvent interrompues par des blancs spectaculaires, ne doit pas être interprété comme le signe d’un manque ou d’une déficience, mais plutôt comme le ressort d’une paradoxale plénitude. Les marges de ces poèmes sont pleines de ce qu’elles ne disent pas mais donnent à entendre. Du paysage, ils suggèrent d’autant plus qu’ils décrivent moins, comme l’horizon laisse au rêve et au désir une marge inépuisable, dans la mesure où il dérobe toujours quelque chose au regard.”
Michel Collot,
Paysage et poésie


Du même auteur : Moins que glaise (1990) ; D’un pas suspendu (1994) ; Pleines marges(1997) ; Distance aveugle précédé de L’invisible parole (2000) ; À portée de la voix (2002) ; Mon murmure mon souffle (2005) ; Dans la foulée (2007) ; Comme un léger sommeil (2009).






Perdre pied


Brouillasse, bouillabaisse de brouillard imprégnant tout : pâteux, il a beau coller à la bouche, se plaquer contre le corps, plutôt qu’un bâillon, ou un emplâtre, il est un écran toujours en recul devant nous, mur impalpable, sans ouverture, prêt à céder (je tends les bras) à la moindre poussée ; l’équivalent diurne de la nuit, mais délavé — nuit blanche, blanchâtre —, traînant, vacillant, moutonneux, bouleversant tous repères sans rien déplacer.
Plus de pays, plus de distances, d’espace mesurables, d’élargissement ni de rétrécissement. Impos­sible de ramener à soi, vagues cerfs-volants, tertre, boqueteau, hangar, telles de vagues songeries ou ombres de songeries s’élevant dans l’air pour, tournoyant en vain, retomber bientôt et disparaître.

Est-ce le matin ? le soir ? Plus d’étalement de la durée, de ciel dans lequel suivre le cours des heures. Le regard s’épuise qui, s’efforçant de pallier l’insuffisance d’une lumière grise, sans contrastes, cherche, fouille et, d’erreur en erreur, de rectification en rectification, d’approximation en approximation, mène au petit bonheur la chance son inspection, sa quête vouée à rien, prend des vessies pour des lanternes et, pour ainsi dire, perd pied tout aussi bien que moi, incertain si je touche vraiment le sol, s’il s’élève tant soit peu ou s’il va à plat, car c’est lui qui glisse sous chacun de mes pas, entraînant tout un monde en ruine ou en gestation dans le froid, contre le froid.






Pierre Chappuis, né en 1930, est un grand critique discret. Ce proche de Philippe Jaccottet a, parmi les premiers, consacré des essais à Michel Leiris et André du Bouchet (d'abord publiés chez Seghers, ils ont été repris par José Corti en 2003). Les beaux recueils de ce poète marcheur offrent un espace pour de « secrètes résonances intérieures ». Son dernier, Muettes émergences, associe rêverie et lectures, souvenirs personnels et contemplation de paysages. Subtiles et allusives, ces notes réflexives associent un poème de Verlaine et une peinture de Cranach, évoquent le regard de Proust sur Nerval. Ou citant ces mots de Michaux, à propos d'un tableau de Klee : « Aventures de lignes, tracé de la poésie, rendant le plus lourd léger. »

Monique Petillon, Le Monde, 18 novembre 2011


Le titre est expliqué au détour d’une page : il s’agit de ces affleurements « où la roche, à nu, sort de terre » et que les paysans utilisaient pour casser des blocs qui leur servaient à construire des murets de pierres sèches. Et le livre se présente bien ainsi : une soixantaine de textes comme autant d’enclos pour des expériences très diverses, vécues, rêvées, souvenues, mais qui ont en commun deux éléments : le rapport au lieu, et l’apaisement. Le lien est évident : la paix naît d’un accord profond avec le paysage. On notera une double prédilection : la montagne, et l’eau. Cette dernière est omniprésente : source, cascade, ruisseau, fleuve, mer… jusqu’à devenir la définition du poème : « Un poème (…) c’est un torrent qui met en branle un carillon de pierres et les bouscule, les entrechoque, occupé sans relâche à défaire et refaire son lit. // Bonheur ! » Et c’est sans étonnement que l’on retrouve l’eau pour évoquer la phrase proustienne : « on se sent (avec quelle délicatesse !) porté ainsi que par une eau ample et souple, soyeuse, musicale, tant lumineuse que préoccupée de tempérer ses reflets, rivière, fleuve laissant ses remous s’entrelacer à plaisir sans leur lâcher totalement la bride et coulant entre des rives par endroits resserrées, ailleurs plus larges ? De toute façon insoucieux de sa destination. »
C’est dire déjà que ce livre n’est pas une simple collection de paysages aimés ou traversés, c’est un système (un réseau, plutôt) d’échos entre culture et nature, paysage et vie, mémoire, œuvres littéraires, plastiques, musicales. Au fil des textes, le lecteur se promène dans un labyrinthe de résonnances. On peut très bien partir de L’arrière-cours d’une maison hollandaise de Pietr de Hooch, « image de la paix, qu’en mon for intérieur, sans bien le savoir, je cherche. » pour arriver au Balthazar Claes de Balzac dans La Recherche de l’Absolu. Sans oublier que le « carrelage brique » se retrouvera quelques dizaines de pages plus tard dans ces « tomettes ou panelles », ce « …rouge pour arriver à soi… » d’André du Bouchet.
Mais ces références culturelles ne sont jamais plaquées : Chappuis glisse comme naturellement d’une situation à une citation, du réel au tableau ou au livre. On connaît la célèbre collection chez Corti, En lisant, en écrivant, il faudrait ajouter ici, en vivant, en se souvenant. Car la mémoire a toute sa place, et notamment celle de l’enfance. Par elle, on rejoint le désir d’apaisement qui domine tout le livre. Chappuis évoque le jardin d’enfance, un « éden » à groseilles, et des étés de bonheur stable qui font écho au premier livre des Confessions de Rousseau. Au détour d’une prose, car c’est un livre de détours, de méandres autant que d’îles, seront évoqués aussi le rapport à la mère, la vocation de poète… Mais on en revient toujours au lieu et à cette paix sans cesse recherchée : elle peut être trouvée aussi bien dans un intérieur d’église par un peintre flamand que dans la lumière de Soulages, ou dans un paysage photographié dans un calendrier des postes : « Quelque part, quelque vallonnement à l’orée de l’hiver, quelque succession de coteaux s’étendant doucement au loin, et leur banalité même – serait-ce elle qui me retient ? – inviterait à se sentir chez soi, non point un étranger tout à la nouveauté de ce qu’il découvre, ayant à en prendre mesure, faire des comparaisons, s’y retrouver, non : à sa place ici tout bêtement, au cœur des choses. Nulle part, et nul besoin de se situer. »
On retiendra aussi de belles pages vives, comme on parle de mémoire vive, sur Stendhal, Proust, Nerval… ou sur le In Paradiso du Requiem de Fauré : « Promesse et transparence. Nuit – si c’est la nuit – claire, favorable ; jour – si c’est le jour – d’une blancheur aurorale, toute distance abolie. Ici, ayant de toute éternité touché au but, nous voici relevés du métier de vivre comme le monde est délié de ses ombres, terre et ciel riants et parfumés. A nos oreilles bat notre propre pouls apaisé à jamais. » Toujours cette même quête : chaque texte de ce livre apparaît comme une station, un moment de sérénité atteinte, et partagée, contre ou en compensation d’un manque invisible : « Quant au lyrisme… Soumission désormais à la forte aspiration qui le nie, le ruine de l’intérieur, en dégonfle les exagérations pour jeter dans un vide où se délivrer de soi, « dans ce qui n’est pas. Dans ce qui nous manque. Dans ce que nous voudrions qui fût. » (P. Reverdy) »

Antoine Emaz,
Poezibao

Pierre Chappuis propose un riche recueil de proses poétiques chez José Corti. Une unité de forme tient l’ensemble, alors que des textes aux tonalités distinctes se succèdent. De longues proses rythmées s’installent, entrecoupées sans cesse, avançant malgré tout, comme dans la marche. Quelque chose se donne et se retire. Ces proses viennent creuser le discours commun, par un savant dérèglement syntaxique, en cherchant un rapport au réel renouvelé. Les évocations de paysages y apparaissent, tout comme le commentaire de certaines œuvres picturales ou littéraires. Pierre Chappuis revient sur des éléments qu’il a déjà amplement explorés, mais cet ouvrage offre un aspect singulièrement neuf : une écriture autobiographique plus directe, toujours distanciée cependant, s’y révèle. Le poète évoque son enfance, ses souvenirs, le deuil. Tous ces affleurements conjoignent dans une quête de l’originel, entre la vie et la mort, entre le visible et l’invisible.

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Pierre Chappuis,
Muettes émergences,
Corti, 2011
256 pages
978-2-7143-1069-9
18 Euros