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Pierre Chappuis, Mon murmure mon souffle,
éditions Corti, 2005.
Entre les mots tout comme entre toutes choses qui nous entourent et retiennent notre attention, lespace est en cause prioritairement, un espace qui nous est propre si, selon Cézanne, la nature est à lintérieur et sil sagit de rejoindre la source impalpable des sensations.
Se tissent à travers nous, secrètement, des relations qui donnent corps, donnent vie aussi bien au poème quà ce qui soffre à notre vue à nos sens à la faveur de moments dune rare acuité, même sils tirent substance dun état de pur laisser-aller voisin de la rêverie, à lembouchure du sommeil (titre dabord envisagé avant celui de Mon murmure, mon souffle).
P. Ch.
"Laspect lacunaire des poèmes de Pierre Chappuis, avec leurs phrases incomplètes souvent interrompues par des blancs spectaculaires, ne doit pas être interprété comme le signe dun manque ou dune déficience, mais plutôt comme le ressort dune paradoxale plénitude. Les marges de ces poèmes sont pleines de ce quelles ne disent pas mais donnent à entendre. Du paysage, ils suggèrent dautant plus quils décrivent moins, comme lhorizon laisse au rêve et au désir une marge inépuisable, dans la mesure où il dérobe toujours quelque chose au regard.
Michel Collot, Paysage et poésie

Seul dans le ciel,
ce sombre hangar désaffecté,
Pourquoi, autour de lui,
tant de corneilles
par les trous des fenêtres,
aveugles, s'engouffrant,
noires dans le noir ?
(du train)

Dans son dernier recueil « Mon murmure mon souffle », le poète neuchâtelois Pierre Chappuis fait renaître ce goût de lellipse et du frôlement. Un art voluptueux de lépure
La poèsie de Pierre Chappuis a tout de suite lair à létroit dans lespace formaté des colonnes dun journal. Le titre de son dernier recueil « Mon murmure mon souffle », qui vient de sortir chez son prestigieux et intelligent éditeur parisien José Corti donne le ton de cette langue si fragile, si ténue, à la limite du silence. Lil doit partir en quête du titre de chaque poème en pied de page, à droite, dans une parenthèse, comme pour étouffer encore la langue ou plutôt la dissimuler, la caresser comme pour séclipser tout en nuances et en velours.
Le texte sachève « Son bâillon sur la porte du vent» et renaît dans son titre parenthèse (debout dans son élan). Tout lart fragmentaire, elliptique, voisin de la nature et du vent à luvre chez Chappuis depuis quarante ans resurgit ici comme si ce mince recueil parvenait à frétiller sur les fragments de limmensité du chemin parcouru « Dun pas suspendu » ou « Dans la foulée » pour utiliser ces titres comme autant de balises, de repères, de galets, de feuilles frôlées.
Comme des corps
On se souvient de la découverte de Chappuis dans limmensité de la salle de lecture de la bibliothèque de Neuchâtel et dans le désespoir provoqué par trop de matière universitaire à ingurgiter, soudain cette presque nonchalance fiévreuse et inquiète était venue rythmer la vie, lévidence dune écriture singulière. On la retrouve si précieusement précise dans (barrière mouvante de lombre) « Mon pas, le va-et-vient de la vague le règle. Heureuse monotonie. La lumière oscille, longeant, comme rive, la lisière. » Impossible de rendre ici le ballet de ces mots disposés sur la page comme des corps chorégraphiés ou des bouts de bois échoués sur une plage, méticuleux, exigeant, sérieux, mais aussi guidé par le hasard, la houle, lhumus.
Le bonheur de la lecture aussi, si clair, parce quil ne se donne pas et se précipite dans un même élan ; lenvie de recommencer tout de suite, de poursuivre cette intimité avec lagencement des mots, se faufiler à travers, en regard : « Le soir pesamment, glisse en grinçant le long de sa tringle. » (croassements).
Ouverture dun autre espace
Et cette langue qui semble chercher son ombre à tâtons, comme dans un couloir éclairé par une flamme qui sattarde sur lhistoire avant de séteindre tout à fait. Comme la mélancolie tendre et langoureuse du cinéaste grec Théo Angelopoulos, Chappuis fabrique des éclairs de saison : « Brumes et songes dissipés, la neige, au loin, promet renouveau. » (la huche de lenfance). Rien que cela : quatre mots pour dire la profondeur du souvenir, une couleur, un regard de petit sur une profondeur déjà poétique.
« Ensemble, confondues, la doublure dombre, à contre-jour, la gelée blanche samenuisent. Partout, somptueuse montée des eaux. »
Une écriture qui dit la non-nécessité de la narration, louverture dun autre espace, un delta, une plaine. Un endroit (mais pas vraiment un lieu, une présence mais
) juste une sensation de la langue sur la peau, une impression physique et irréelle. Déjà comme une esquisse dau revoir, de buée sur la vitre, de
, presque dinfini avant le gouffre, un dernier poème, une griffure, un retour : « Bordure émoussée de lombre, ces moellons à fleur de terre, gris usés, inégaux. Où nous marchons parmi les saules fut une digue. Passé bientôt nôtre. » (à demain). Pierre Chappuis laisse une fois de plus glisser le grain des mots jusquà lultime sensation.
Alexandre Caldara, LExpress de Neuchâtel, 2 mai 2005
Il y a plus que les mots pour constituer une écriture, faire un livre. Il y a le blanc de la page, les trous de lencre. Pierre Chappuis le sait bien, qui dans Mon Murmure mon Souffle laisse à peine place à ses lignes pour que le blanc parle, que le vide sinstalle et demeure, illumine quelques pas essayés dehors, des chants doiseaux. Quatre temps. Cinquante-deux textes. (Cirrus de sillet en sillet), (pivert et pluie), (montagne à lhorizon de mars) : autant de petites notations qui accompagnent les faits relevés, les choses réelles des poèmes, sans que le langage sen mêle. Ou sarrête à la porte étroite de ce qui ne serait que des mots, quand, dehors, attend le jour. Et les nuages. Chappuis fait ainsi un château de langage, fragile et beau, pour que, dans les miettes du jour, passe lindécis trou des choses. Et y demeure. Ainsi comme il dit fait la neige qui constelle de trous lobscur, et nous léclaire.
Christian Travaux, CIPCM 2006

 
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