Le Marteau sans maître suivi de Moulin premier : un recueil de René Char.

     En 1930, René Char publie Artine, avec une gravure de Salvador Dali, aux éditions Surréalistes.
     Son amitié avec José Corti remonte à quelques années. En 1931, L'Action de la justice est éteinte paraît chez le même éditeur. En 1934, première édition du Marteau sans maître avec une pointe sèche de Kandinsky. En 1945, René Char modifie une dernière fois ce recueil qui inclura désormais Moulin premier aux éditions José Corti.
     


    Extraits de Souvenirs désordonnés de José Corti :

     Char est comme [Gracq] l'homme de la liberté et de la solitude, mais d'une solitude un peu apprivoisée ; il est aussi l'homme de l'approfondissement. Il creuse aussi droit qu'il peut, aussi loin qu'il a la force.
     Autrefois, à Pernes, il se faisait des "concours de sillons". Un vaste champ était offert à ce jeu de laboureurs. Ils arrivaient avec leur brabant, leur meilleure bête – on disait plutôt bête que cheval – et leur bon fouet tressé. La palme revenait à qui avait su tracer le sillon rectiligne le plus parfait sur la distance fixée – et elle était longue ! Char est de cette Provence où les paysans, par amusement, par délassement, se livraient à ces jeux de force et d'habileté. (...)
     Char laboure. Il va droit, pesant de tout son poids sur les mancherons de sa charrue, pour faire rouler de chaque côté des versoirs luisants une terre vivante, grasse, riche et dont chaque motte révèle ce que cachent les herbes folles et les fleurs dont d'autres composent leurs bouquets.
     Char, si serré dans son écriture, se livre dans la conversation, au lieu que Gracq, qui tire sur le Breton, fermé sur lui-même, ne s'abandonne que dans son œuvre. Char ne croit probablement pas beaucoup à l'inspiration ; mais, au hasard d'une rencontre, à l'aimantation des êtres et des choses. Il sait que le poète est un médium qui perçoit, sait le lieu et la prise. Quand il laboure, il pèse sur la terre ; il va toujours plus loin ; il revient sur le sillon autant de fois qu'il faut. Un manuscrit de Char est toujours la recherche de la dernière perfection. Quand on en est à l'impression, le repentir intervient : un mot, une inversion et le livre n'est pas plutôt achevé que se révèle ce qui aurait pu le parfaire. Tel poème de quelques vers n'a pas eu moins de sept ou huit états dont chacun a été définitif pendant quelques heures ou quelques jours. (...)
     Char multiplie les efforts pour atteindre son but, au lieu que Gracq engage son attelage dans le champ qu'il a choisi, généralement celui du Destin, et laisse son roman aller son train et les choses se découvrir d'elles-mêmes, parfois, se révéler à sa surprise. (...)
     Je ne crois pas que Char ait jamais abandonné un poème qui l'habitait sous prétexte qu'il manquait de prise. C'est un homme d'action en même temps que de pensée ; un homme fort, qui commande, qui impose ; au lieu que Gracq est un homme qui recueille ce qui lui convient dans le champ qu'il a choisi parce que ce champ était terre d'élection, mais seulement ce qui lui convient.
     Sans doute est-ce deux choses : composer un poème et venir à bout d'un long récit ; mais l'étendue ne fait rien à l'affaire – et un poème de Char, même court, n'est pas une petite œuvre. En fait, il s'agit de deux natures d'homme qui se trouvent être, chacun dans sa manière, et je ne me crois pas aveuglé par l'amitié, les deux plus grands créateurs de ce temps.




     La vase sur la peau des reins, le gravier sur le nerf optique, tolérance et contenance. Absolue aridité, tu as absorbé toute la mémoire individuelle en la traversant. Tu t'es établie dans le voisinage des fontaines, autour de la couque, ce guêpier. Tu rumines. Tu t'orientes. Souveraine et mère d'un grand muet, l'homme te voit dans son rasoir, la compensation de sa disgrâce, d'une dynastie essentielle.





René Char : dessin de José Corti


    
 Il fut un temps où René Char (1907-1988) publiait ses recueils à quelques exemplaires et s'en glorifiait.
    Selon lui, sa poésie se suffisait à elle-même : "Il est réconfortant de penser que les imbéciles n'en sauront rien", précisait-il à la dernière page, dans la justification du tirage. Que lui importait le nombre ? Il était lu et compris par André Breton, Paul Eluard et Louis Aragon. Il avait 22 ans. Il venait de rallier le mouvement surréaliste avec Arsenal sous le bras.
     Cela se passait en 1929. Cinq ans plus tard, il allait récidiver avec Le Marteau sans maître. C'est ce volume que nous avons aujourd'hui entre les mains, ce mince volume publié sous la jaquette de la collection "Poésie" de Gallimard : l'histoire littéraire retiendra qu'il aura fallu 68 ans pour qu'il puisse toucher un large public. Il était jusqu'à présent réservé aux heureux possesseurs de la belle et sobre édition de José Corti, premier éditeur de ce recueil, ou de "La Pléiade".
     Sa beauté sombre et son tranchant restent intacts. A le lire ou à le relire, on comprend à quel point Char fut tout à la fois un "locataire" actif et virulent du surréalisme et un dissident dans l'âme. Ses textes charrient une violence comprimée, explosive. Une singulière empreinte sadienne court au travers des pages, mais aussi des images secrètes surgies du monde des alchimistes, les pensées enfouies de son arrière-pays mental. Le verbe cingle, les mots sont fouettés.
     Son recueil tient de l'aveu et du programme. "Les mondes en transformation appartiennent aux poètes carnassiers", affirme-t-il en guise de credo. Dès ces premiers textes, il condense ses émotions. Il écrit, rature, égorge le surplus, biffe pour arriver au suc pur. Et quand il parvient au cœur, il corrige encore pour arriver au noyau.
     C'est le même révolté au cœur incandescent qui écrit, en conclusion d'un court poème, ces deux vers classés par beaucoup parmi les plus achevés de la langue française :

Des yeux purs dans les bois

Cherchent en pleurant la tête habitable


ou qui sonne le tocsin d'un monde révolu dans Confronts : " Historien aux abois, frère, fuyard, étrangle ton maître. Sa cuirasse n'est qu'une croûte. Il a pourri la santé publique. Autrement tu sombrais dans la tendresse. Entre les cuisses du crucifié se balance ta tête créole de poète."

     Le Marteau sans maître parut dans la plus grande discrétion le 20 juillet 1934. Il fallut attendre la deuxième édition, en 1945, pour que le recueil reçoive un large écho. René Char n'était plus seulement le jeune barbare de l'avant-guerre, mais le capitaine Alexandre, chef de maquis héroïque dans le Sud-Est. Avec le recul d'une décennie, l'ensemble du volume parut annonciateur des années noires.
     Le poète lui-même l'affirmait hautement dans sa présentation : "La clef du Marteau sans maître tourne dans la réalité pressentie des années 1937-1944." Et il est vrai que la chute du premier poème, écrite dans les années 1920 :

Nuage de résistance

Nuage des cavernes

Entraîneur d'hypnose

brillait et brille encore, comme frappée de lueurs.


    Laurent Greilsamer, Le Monde, 21 novembre 2002 (à l'occasion de la parution en poche, Poésie Gallimard, du recueil).











1945
154 pages
ISBN : 2-7143-0239-4
75 F