Claude Louis-Combet, Marinus et Marina,
    
 réédition chez Corti, février 2003.
      Première édition : Flammarion, collection Textes, 1979.
      Ce texte est suivi d'une postface de Claude Louis-Combet : "du fond de l'ambiguïté, j'ai crié vers toi seigneur."



     Dans la Bithynie chrétienne du Ve siècle, vivait une jeune vierge nommée Marina. À l’âge de quinze ans, elle entra, à la suite de son père, dans un monastère d’hommes où, ayant réussi à dissimuler son identité sexuelle, elle mena une existence de contemplation et de pénitence. Après sa mort, l’Église la canonisa sous le nom masculin de Marinus.
Traducteur et interprète de cette légende, le narrateur élabore le récit de son propre cheminement spirituel, à la fois contrepoint et écho de l’aventure intérieure de Marina. Le texte étranger – à sa langue, à sa culture et à sa foi – devient la lumière qui lui permet de déchiffrer peu à peu sa biographie, au cœur de laquelle la question de l’adhésion au masculin ou au féminin s’impose comme un problème limite qui ne débouche, ici, sur aucune voie de salut.
     C.L.-C

   Dossier à consulter sur Remue.net : une chronique de Ronald Klapka, une étude de Gérard Bonnet extraite du collectif consacré à Claude Louis-Combet.

    Un important entretien avec Alain Poirson, concernant Marinus et Marina, initialement paru dans France Nouvelle, le 5 janvier 1980, a été repris dans Écrire de langue morte, éditions Ubacs, 1986, puis réédité chez Babel éditeur, 1997.





     Toutes sortes de signes révélaient alors à l’adolescence religieuse sa vocation à la vacance du moi. C’était dans l’air, dans l’eau et sur la terre et toujours au-delà de toute prise immédiate, dans l’infini des rapports et des distances : affaire de vents et de senteurs, de jeux de nuages, de profils de paysages et du mouvement de la mer sur la grève. De participer à cette expansion dissolvante du réel, l’individualité perdait le sens de ses limites – et le nom qu’elle traînait avec elle en vertu du système de toutes les habitudes, voici qu’il se vidait de son épaisseur et accédait, mystérieusement, à la transparence de l’aléatoire : les trois syllabes de MA-RI-NA n’avaient alors pas plus de signification ni plus de portée que la rumeur qui émane des choses, en permanence, aux heures les plus creuses du jour – ou encore et plus encore que ce bruit de mer, en l’inconscience du temps, dont il semblait que son nom exprimât l’essence musicale dépourvue d’intention.
     Il y avait, naturellement, à songer que son nom, destiné à la reconnaissance par les autres, n’avait nul autre sens que l’évocation de l’incessante fluidité des grandes eaux qui baignent le monde, une sorte de rémission de l’existence et comme le retrait des tensions, utiles à la vie de chaque jour, au profit d’un temps qui ne vise à rien d’autre qu’à son propre mouvement de prise et de reprise, d’afflux et de reflux, rejetant l’histoire, excluant le drame et réalisant une instance proche de l’éternel par la simple continuité de son rythme. Bien des récits traduisaient d’ailleurs, à leur façon, la leçon finale de la mer. C’étaient des récits d’immersion, d’érosion, de décomposition par les eaux. Ils disaient ou laissaient entendre que la mer, qui avait précédé toute forme de matière, aurait raison, inéluctablement, de toute matière et, d’abord, de toute forme – et que ce qui avait commencé par les eaux finirait par les eaux, comme si la résistance des êtres et leur obstination à faire face à la destinée n’étaient que sursis de dissolution. Et ils disaient aussi que les choses les plus belles étaient les premières à réintégrer l’océan originel : les villes, par exemple, qui avaient disparu dans les flots étaient toujours celles que l’on avait célébrées pour leur magnificence et leur prospérité et c’étaient les terres les plus fécondes et les paysages les plus intenses qu’un effondrement soudain ou un raz de marée avait un jour ramenés au bercail fondamental. Quant aux femmes, un destin de noyade était promis à celles dont la beauté réalisait tellement la perfection de l’être que la vie, pour elles, avait cessé d’être nécessaire et que, vierges ou amantes, saintes ou pécheresses, elles avaient rompu avec la consistance des choses et, se laissant aller à elles-mêmes, se laissaient aller à couler. Leurs noms avaient dû être si étranges que la mémoire humaine en avait perdu le souvenir. Mais au temps où Marina processionnait avec les jeunes filles de son village, au bord extrême de la plage, il lui semblait qu’en son propre nom courait le rappel de noms plus anciens : ceux des grandes submergées dont le rêve aquatique s’était accompli jusqu’au bout – tout comme il lui semblait que les eaux profondes et douces qui les avaient reprises faisaient partie de son corps, en un lieu charnel hors d’atteinte, dans l’ombre duquel mûrissaient ses désirs. Et c’était comme si d’être, alors, Marina, l’essence de ce qui n’est que passage, rythme et mouvance, s’équilibrait, en elle, avec le plaisir d’exister dans la richesse de son ventre et de ses membres, de sa croupe et de ses seins. Être femme, de terre et d’eau, c’était le grand bonheur bithynien que ne semblait altérer nulle saison en cette paix des jours qui liait le temps à lui-même comme une étoffe infinie et jamais rompue.
     Tel avait été, une fois pour toutes, le règne de Marina – un accord, à travers l’enfance et l’adolescence, avec un même paysage, dans la proximité de quelques êtres inlassablement quêtés du regard et approchés en une parole rare et pleine et, plus encore peut-être, dans le silence du cœur qui enveloppait les mots : Irène, Eugène, Timothée, quelques jeunes filles au regard plus sombre que la nuit et dont la démarche faisait croire qu’elles étaient nées de la mer. Et comme limites à ce royaume : le Désert – et Byzance.
     Et maintenant, ce carrefour des directions de l’âme s’était modifié – ou plutôt déplacé. Frère Marinus occupait le Désert tout entier. À vrai dire, il ne régnait pas précisément sur l’immense étendue de pierre, de sable et de broussaille qui courait, de toutes parts, jusqu’à l’horizon. Il était plutôt comme un gravillon quelconque ou un galet ou une épine dans cette solitude – sans plus de sens ni de valeur (se disait-il). Mais si nul fût-il et si négligeable, il ne pouvait se désintéresser de ces deux mondes, hors de prise, qui, désormais, limitaient sa province : son village et Byzance. Et il comprenait bien que ces lieux, dont il ne connaissait réellement que le premier, entretenaient, dans sa mémoire et dans son imagination, un rapport essentiel avec sa féminité.
     Souvenir de son village et désir de Byzance appartenaient à tout ce qui demeurait en lui d’obscur, d’humide, de végétatif, à cette sorte de ténèbre marine qui faisait partie de lui-même et dont ses désirs inquiets recherchaient l’image dans le puits près duquel il venait de préférence travailler. Au centre du monastère de Maria Glykophilousa, au centre du Désert, au centre de la Bithynie, ce puits unique et inépuisable formait une enclave de fraîcheur dans l’inhumanité du monde – et comme une réminiscence de nuit. Frère Marinus s’y sentait bien. Il s’y sentait chez lui. Par-delà tant de renoncements, c’était comme son domaine et, dans l’absence de tout autre miroir, comme une certaine image de lui-même – cependant que le règne du soleil s’étalait à l’infini et faisait crisser les pierres, dans la solitude de leur essence.
     Jusqu’au jour où elle avait suivi son père, répondant sans un mot, avec le seul mouvement de son corps, à la parole qui forçait son désir, Marina s’était contentée de rêver sur le Désert, mais, à vrai dire, elle en était dans l’ignorance. Ce n’était pour elle que l’au-delà des collines natales, un espace indéterminé qui offrait son lieu aux légendes et aux poèmes. Du Désert, il semblait que tout pouvait naître, les hordes de barbares aussi bien que la procession des saints, le magma des puissances sataniques comme le tourbillon des anges de lumière. Les récits qui disaient ces contrées étaient encore plus fabuleux que les histoires des navigateurs, en ce que l’anecdote s’y trouvait comme niée par l’immensité d’un espace toujours identique à lui-même et par la vacuité d’un temps qui défiait toutes les tentatives d’action. Aussi bien, ces récits présentaient-ils toujours l’avortement du désir et le tarissement des intentions. C’était comme s’il existait, dans le monde, un très vaste lieu dont la nature même était qu’il ne s’y passât rien – sinon des commencements sans fin, des aventures sans épilogue, des raisonnements sans conclusion, des illuminations sans retour. Et Marina avait écouté avec attention les légendes du sable et du vent. Elle y avait perçu, quelquefois, une note particulière qui les distinguait aussi bien des fantasmagories des marins que des anecdotes des voyageurs revenus de Byzance. Dans les récits des marins, l’action jouait toujours un rôle : il y avait toujours des hommes aux rames et au gouvernail – et les énigmes surgissaient de la tension des volontés et de la lutte contre les éléments ; les histoires de Byzance mettaient en jeu d’autres ressorts, infiniment plus compliqués et plus subtils, qui figuraient toutes les passions humaines jusqu’à cette passion des passions qui est culte du désir pour le désir, quel qu’il soit ; mais les récits du Désert véhiculaient le dérisoire et l’inutile et rendaient accablant le sentiment d’exister. Il semblait que le Désert fût à lui-même sa propre fin et qu’au-delà, il n’y eût rien. Alors que Byzance définissait la diversité, la multiplicité, l’équivoque et, finalement, la tentation du labyrinthe et tandis que la mer dessinait le cercle parfait où chaque point de départ est, en puissance, un point de retour, le Désert était un enfoncement infini par rapport auquel les chemins cessaient d’être des chemins et où les pas se perdaient et où les lendemains s’annulaient dans le même non-sens que les veilles. Et sans doute cette image de l’Absolu avait-elle exercé sur l’âme de Marina toute sa puissance de fascination bien avant qu’Eugène eût prononcé le nom de Maria Glykophilousa et donné le signal du départ. En suivant son père, elle avait simplement suivi l’une des voies ouvertes, depuis son enfance, au fond de ses rêves. Cela suffisait-il pour justifier son entrée dans la vie religieuse ?





    Dans la maîtrise de sa forme, ce livre est d'abord la résonance d'un cri ; cri terrible, total, poussé par un jeune moine bithynien du cinquième siècle, en découvrant, devant la nudité de son cadavre, que frère Marinus était une femme. Ce cri légendaire figure pour le narrateur le drame originel de l'homme dont les yeux s'ouvrent sur la radicale extériorité du monde, sur l'irrémédiable séparation des sexes (où est l'androgyne primitif ?), sur la solitude de l'homme : le désert de Bithynie est ici à l'image de ce "non jeté par Dieu à la face de sa créature", auprès de quoi tout, "les histoires de naissance, les ruptures de cordon, les révoltes et les révolutions", est négligeable, dérisoire. Le rêve du jeune moine s'écroule, rêve d'un monde circulaire et clos, au sens clair. La fulgurante apparition du féminin dans cet univers masculin a renversé cette illusion. Moment biblique, où la reconnaissance de l'altérité, la découverte du sexe de l'autre, coïncident avec l'apparition de l'obscène et la perte du paradis.
    Ce drame de la déréliction, le narrateur, traducteur de cette légende et notre contemporain, va le vivre à son tour ; séminariste mystique, jusque-là candidat à cette "vacance du moi" qui permet à l'être de retrouver l'unité perdue dans l'abandon à la grâce, il a vu surgir en lui un "désir absolument nocturne", une irrépressible féminité. L'homme vers qui le projette son désir homosexuel, guide spirituel et figure paternelle, l'exclut de l'univers divin. (...)
    La force du roman tient beaucoup à la superbe alternance tout au long du périple, des deux histoires. Le récit de soi et la transcription de la légende se déchiffrent à la lueur l'un de l'autre et composent un univers tragique où le temps paraît arrêté, figé dans l'instant de la rupture. (...)
     L'aventure qui est en jeu ici est celle de l'être, non celle de l'individu. (...)
     Cet étonnant opéra d'images fait tournoyer, à jamais irréconciliables, la nuit et le soleil, le féminin et le masculin, dans un espace initiatique. Images variées, qui marient la vastitude et la rigueur. (...)
   Dans le champ si hanté de l'autobiographie, [Claude Louis-Combet] donne un grand coup d'envoi métaphysique, qui fait respirer plus largement le genre, en nous dérobant toute anecdote individuelle, toute confidence chuchotée. Ce souffle salubre, loin de délester le roman de ses attaches charnelles, lui redonne épaisseur et poids, par la vertu d'une écriture sensuelle et constamment lisible, qui utilise une impeccable syntaxe pour dire le désespoir.
  Chantal Labre, Le Monde, 30 novembre 1979.

    Ce n'est pas discréditer le travail de Claude Louis-Combet d'affirmer que tous ses récits forment un même texte, repris, remanié, qui pose de manière obsessionnelle la même question : qu'en est-il de l'identité ? Domine cette nostalgie de l'identité perdue. Le sujet est maintenant condamné à l'errance dans le désert, il oscille entre le féminin et le masculin, le bien et le mal, le péché et la grâce.
     Alain Poirson, L'humanité, novembre 1979.



    Roman! La gageure prise par Claude Louis-Combet est énorme, pratiquement présomptueuse, et, pourtant, à travers tout un dédale de figures statiques qui nous laissent contamment en face du narrateur ou de son révélateur/créature – Marinus et Marina – se déroule un itinéraire vital qui captive car il ramène toujours à des préoccupations essentielles. La foi, l'amour, la mort, l'acceptation de soi et de son pourquoi (...).
    Hymne grandiose et tendre à la femme, ce beau livre de Claude Louis-Combet est aussi un poème de spiritualité et de sensualité. La femme y déploie son blason intérieur dans une phrase aux fastes voluptueux. L'envoûtement est total, que l'effusion soit d'ordre charnel ou sublimée dans un élévation de tout l'être porté par la joie de la création. L'écriture de Claude Louis-Combet résout toutes les contradictions par son mouvement de ressac incessant et riche. la vague par d'infimes changements, peu à peu accumulés, construit un monde en érodant le sens commun qu'elle mine et nous contrait à réexaminer.
     Laurent Kovacs, La Nouvelle revue française, N°323, 1er décembre 1979. 


    Le seul roman vraiment nécessaire de la rentrée. Le seul qui descende aux sources charnelles du sacré pour inscrire sa présence même en ceux qui le nient. (...)
    Ce roman est une méditation continue, obstinée sur certains thèmes rares. D'abord sur la perte de l'unité, de la parfaite adhésion avec Dieu. Marina finit par la retrouver au terme d'une ascèse impitoyable, où elle cesse d'être elle-même. Le narrateur, lui, se fie à une mystique inverse, qui hausse à la plus haute incandescence les propriétés essentielles de la femme et de l'homme afin qu'elles se confondent.
     Guy Le Clec'h, Le Figaro, 2 novembre 1979.

    Ce que suit l'auteur, dans une écriture vaste, somptueuse, magistrale à saisir de son amplitude la totalité de l'existence, retenir le tissu des sensations les plus intimes dans leur luxuriance, accompagner, tout pittoresque écarté, la ligne d'un corps ou d'un paysage, c'est le cheminement de l'expérience intérieure depuis l'instant où, l'illusion mystique dissipée, il s'infléchit dans la quête désespérée, sortie de tout espoir, par-delà l'identité rompue, de l'unité originelle. Démarche toujours poursuivie mais sans aboutissement.
   Car la rencontre de la femme hors de soi – plénitude admirable de Marine – est également déçue, l'authentique fusion étant sans cesse différée, en fait impossible : ce serait retourner d'où l'on vient, de la matrice originelle. (...)
    L'écriture autobiographique éclairée ici de l'hagiographie n'est que la tentative de rendre compte tout en l'effectuant de ce cheminement sans espoir : "Écriture comme exercice et accomplissement de la vie intérieure : pour celui que "l'absence" n'a cessé de maintenir en éveil, elle inscrit et décrit, de lui-même à lui-même, son seul et dernier lieu."
      Claude Guerre, Libération-Champagne, 19 septembre 1979.

     (...) Ceci donne un roman assez "inactuel" où la mystique religieuse du sexe épouse la mystique religieuse avant de la relayer, et qui vient témoigner, dans son atemporalité, de la pérennité de fantasmes que chacun porte en lui, plus ou moins enfouis. Un roman d'où les préoccupations du monde semblent exclues, ou réduite à leur extrême vanité ; l'enceinte du monastère, la chambre, ou même le sésert y occupant une place prépondérante.
     Léa Chapignac, Rouge, 12 octobre 1979.

    Le couple Marinus-Marina, c'est le narrateur lui-même, c'est-à-dire l'ambivalence incarnée, être double et unique, jour et nuit, lumière et ténèbres, à la fois hétérosexuel et homosexuel, athée et croyant, mystique et obscène (...). Pour tout dire, l'histoire sacralise le mythe de l'androgyne et montre que la quête de la contradiction peut conduire à l'unité la plus absolue. 
    Avec Marinus et Marina, Claude Louis-Combet pénètre (...) au cœur de l'écriture avec laquelle il tisse de longs fils multiples qui se croisent et s'entrecroisent sans cesse. Chez lui, le verbe est totalité et, à ce titre, il est sans doute un des rares écrivains actuels qui suive la voie qu'ouvrait Maurice Blanchot, au début des années 50.
     Jean-Baptiste Baronian, Le magazine littéraire, n°153, octobre 1979.

     Adolescent promis à la prêtrise, rêvant d'annuler en lui l'écart entre sa nature féminine et sa nature masculine, le narrateur a été chassé de l'abbaye pour s'être présenté de nuit chez l'abbé en innocent tentateur. Plus tard, rendu au monde profane, devenu érudit et athée, il traduit une légende chrétienne du Ve siècle, De vita Beata Marinae vel Beati Marini, celle-ci conte l'aventure d'une fille de pêcheur qui, sous un vêtement d'homme entra à quinze ans dans un monastère du désert et y mena jusqu'à sa mort une vie édifiante. Le traducteur avoue : "j'entrais dans un texte et par une alchimie de la transcription, c'était mon histoire qui venait au jour." Et dans cette fable de l'androgynie, dans cette superbe célébration de la femme, à la fois amante et mère, de la féminité comme source et perdition, comme vie et mort, on reconnaît les obsessions de l'auteur du Voyage au centre de la ville.
     Claude Bonnefoy, Les Nouvelles littéraires, N°270, 1/11/1979

    On ne sort pas indemne d'un tel livre.
    Donatella Saulnier, Vendredi, N°3, novembre 1979

  




Claude Louis-Combet
Marinus et Marina
février 2003
368 pages
ISBN : 2-7143-0803-1
18 Euros