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Julien GRACQ Manuscrits de guerre Entretiens DOSSIERS documents
Gracq au front, en errant en écrivant La guerre, la guerre, la guerre. Il est peu de visiteurs de Julien Gracq, à Paris comme à Saint-Florent-le-Vieil, qui ne se souviennent l’avoir écouté parler de la guerre. Ou plutôt des guerres, la grande et la dernière. La première fois, il avait 8 ans lorsqu’il entendit les volées de cloches et les sonneries de clairons annonçant la signature de l’armistice à travers tout le pays et, partant, le début du XXe siècle ; la seconde fois, il avait 29 ans lorsqu’il assista impuissant et les armes à la main à l’effondrement de son pays et de son peuple. Comment la guerre aurait-elle jamais pu le lâcher ? Deux cahiers constituent ces Manuscrits de guerre inédits retrouvés dans le fonds d’archives légué par l’écrivain à la Bibliothèque nationale : l’un, intitulé « Louis Poirier/Souvenirs de guerre », y raconte, sous la forme d’un carnet de bord intime de 77 pages, aride, télégraphique, voire pauvre comme un procès-verbal, sa campagne du 10 mai au 2 juin 1940 entre Winnezeele (Flandre intérieure) et Dunkerque ; l’autre, qui se présente comme « Récit », se veut mise en fiction sur 66 pages du vécu de la guerre les 25 et 24 juin 1940. Ils ont probablement été écrits peu après, donc sans recul ni décantation, au retour de captivité du lieutenant Poirier (137e régiment d’infanterie) de son stalag en Silésie. L’ensemble paraît donc dans un volume unique et sous le titre commun de Manuscrits de guerre. Ils sont d’un écrivain en devenir qui cherche sa voix, auteur seul roman, publié chez José Corti en 1938, Au château d’Argol. Le « Récit », écrit à la troisième personne, est d’un style plus travaillé. Le « il » en question s’appelle lieutenant G. et préfigure le lieutenant Grange d’Un balcon en forêt (1958), texte qui se voulait, car « quelque chose sur la guerre ». Dans « Récit », deux Gracq se cherchent et s’affrontent en permanence : le géographe d’une précision maniaque dans l’art tout en nuances de la description et le surréaliste grand lecteur de littérature fantastique si prompt à s’évader du réel. Parfois ses personnages sont dans la glaise, la boue, la merde ; parfois, ils s’échappent du côté du merveilleux et de la fantasmagorie. Dans les « Souvenirs », les notations ont la sécheresse de notes à leurs dates, où tout incident est consigné à cru : « Je m’installe dans une maison basse à gauche de la route. Petite maison de briques : trois pièces sous un grenier. Devant, bouchant la vue du canal, une espèce de grange forme avec le corps de la maison la barre d’un T. Entre la maison et le canal, des appentis, des remises, peuvent protéger. Le long on a déjà ébauché des trous individuels. J’installe là, en bordure de la berge, mes deux F.M. en essayant de prendre le canal d’enfilade pour avoir des champs de tir. » Le « Récit », c’est tout autre chose. Le contraire dirait-on. Un morceau de choix parmi d’autres : « La section cheminait collée aux haies basses, les casques parfois un instant silhouettes en noir sur le ciel rougeoyant. Aux premiers pas qu’on avait faits en dehors du bois, on avait eu un peu l’impression de marcher sur la mer, mais en quelques secondes toute espèce de peur s’était volatilisée : on était dans le fil de la chance, portés comme sur de l’eau. On cheminait de champ en champ dans cette campagne coupée et onirique, insolite comme une mer de la lune, extraordinaire d’inconnu. Toutes amarres larguées avec un sentiment de bien-être pur, de respiration libre, d’éveil jamais ressenti. Le lieutenant G., tous ses esprits fouettés comme par un vent matinal, considérait de temps en temps l’arroi de sa colonne avec une poussée irrépressible de fou rire : vraiment, on pouvait le dire, pensait-il, avec une espèce d’enthousiasme, c’était des choses comme on n’en voyait pas tous les jours. » Et les éclaireurs marchent en tête de la colonne d’un pas de porteurs de cierges... On y sent l’ombre portée de la catastrophe annoncée, d’autant plus attirante qu’elle est vénéneuse. Le livre se nourrit de cette tension. Ici une vision de Chirico, là une collision digne des Pieds Nickelés, Le génie de l’écrivain consiste à mettre de l’inattendu dans une trame et un dénouement des plus attendus puisque le lecteur sait déjà l’essentiel de l’histoire. On connaît des anciens combattants qui ont « fait » Dunkerque : on en connaît peu qui l’aient vu. Le lecteur dispose de deux éditions de ces Manuscrits de guerre. Dix euros les séparent. La différence est justifiée par l’adjonction du fac-similé de l’original du texte. Une authentique émotion se dégage lorsque l’œil caresse la couverture du cahier d’écolier Le Conquérant dans lequel il a aligné ses phrases. Elles sont si régulières et si fines qu’on les suppose tracées à la plume Sergent-Major, la trousse posée face à lui. La graphie est petite, la marge et les paragraphes respectés, le remords absent. Ni rature ni pâté. Propre et net. On y entend la voix ouatée, secrète et chuchoteuse du professeur d’histoire-géo du lycée de Quimper. C’était en mai et juin 1940. La France fût pendant quelques semaines prise d’une frénésie de vagabondage. Des soldats s’abaissant dans l’ivrognerie y croisaient dans l’errance des familles angoissées. Une armée en déroute s’y livrait au pillage. Un chaos indescriptible dont la peur du lendemain était l’alpha et l’oméga. La débâcle ne fut pas seulement le dérèglement général de toute une société à la recherche d’ordres et de commandement. Elle marqua un collapsus collectif dont le souvenir a hanté longtemps les générations de Français de 7 à 77 ans qui la subirent de plein fouet. Ces Manuscrits de guerre sont le livre de l’attente angoissée comme Un balcon en forêt était celui de l’ennui, mais il y a peu des uns dans l’autre. L’auteur se révèle déjà pudique et sans pathos dans cette fixation d’images et d’émotions d’un temps exceptionnel, fait de tragédies et d’étonnemems. Sous la plume de Gracq, la guerre est habitée la nuit ; chaque bruit y est pesant, chaque signe source d’inquiétude. L’invisible alourdit encore le climat. Lanalyse comparée de ce qu’il consigne dans l’instant de son vécu de la guerre et de ce qu’il écrira plus tard révèle que le romancier n’aura finalement conservé que le souvenir émotionnel global aux dépens des petits détails matériels. Un gouffre brumeux, une atmosphère où tout est suspendu, comme dans un rêve éveillé. On y perçoit comme chez peu d’écrivains le sentiment de domination qui a envahi le troufion français lorsqu’il s’est retrouvé face à la Wehrmacht. Un sentiment d’impuissance absolue qui a annihilé chez beaucoup la volonté de se battre. Il faut un supplément d’âme pour être capable de donner une idée de ce renoncement. D’une précision remarquable, sans souci du beau style, il s’adonne pleinement à la religion des petits faits vrais. Ces « Souvenirs » en fourmillent, de sorte qu’on les tient d’emblée pour des témoignages. On sait que Gracq se plaisait à distinguer deux catégories d’écrivains : les myopes et les presbytes. Le regard des premiers, tels André Breton, Vladimir Nabokov ou Roger Caillois, s’arrêtait aux bijoux de la nature (coquillages, papillons, pierres...), quand celui des seconds se passionnait pour les paysages, les grands plateaux, les vastes panoramas, la face de la terre. Inutile de préciser qu’en littérature Julien Gracq était foncièrement presbyte. Son paysage n’était jamais un décor mais un personnage à part entière, un paysage-histoire fait du sang et du souffle des hommes qui l’avaient façonné par leurs guerres, On pourrait relire le Gracq de guerre par le prisme exclusif du chevelu hydrographique de certaines de ses descriptions, le patient inventaire des artères et des affluents, sans qu’on ne le surprenne jamais à renoncer à l’usage précis et somptueux de la langue. C’est à se demander s’il n’y a pas chez cet antimoderne un refus géologique de l’Histoire. Comme un attachement intime et exclusif à la peau du paysage, à ses matériaux naturels dont l’inscription dans le temps rend dérisoire celle des événements dans la chronologie. Cela se sent jusque dans le décousu de certains de ces fragments. Son monde intérieur s’explique moins par la référence à tel ou tel écrivain que par l’envoûtemement qu’exercent sur lui les pays de vocation forestière. L’immense Ardenne des futaies est sa vraie patrie. De tous ses visiteurs, nul ne l’a mieux perçu qu’un géographe, justement, Yves Lacoste. Il lui consacre plusieurs pages dans La Géopolitique et le Géographe (éd. Choiseul), ses entretiens avec Pascal Lorot parus il y a peu. On s’en doute, son analyse « géopolitique » du Rivage des Syrtes tranche singulièrement avec celle de la critique littéraire. Il le tient, de même qu’Un balcon en forêt, pour « un roman de géopolitique » et considère l’écrivain comme « un vrai géographe ». Pas seulement parce Gracq était un abonné enthousiaste de la revue Hérodote : il est vraiment l’un des rares à faire des descriptions très précises de ses territoires. Un jour, Yves Lacoste lui offrit la perspective cavalière qu’il venait de dessiner du pays d’Orsenna jusqu’au Farghestan. Mais, un endroit étant difficile à localiser dans le livre, il se permit d’interroger l’auteur, qui lui répondit : « J’ai seulement voulu faire un tremble géographique… » Au fond, l’œuvre de Julien Gracq, Français viscéralement attaché à l’Ouest, ne serait-elle pas la démonstration que, « la géographie, ça sert aussi à faire la littérature » ? Même si l’on sait que l’inspiration n’est rien en regard de l’imprégnation, on ne peut s’empêcher de déchiffrer ces manuscrits comme on arpenterait un terrain d’essais. Dans sa préface, Bernhild Boie évoque même « ce bougé constant, ce brusque changement de perspective, ces pulsions contraires de voir, sentir, comprendre ». Cela n’a pas la puissance d’évocation de La Route des Flandres de Claude Simon (1960) ni le sens du récit de Week-end à Zuydcoote de Robert Merle (1949), et encore moins la perspective historique de L’Étrange Défaite de Marc Bloch (écrite en 1940, publiée six ans après). C’est déjà du pur Gracq, mais en moins bien, autrement, et pour cause : nous sommes dans le laboratoire, du côté de ses cuisines où il voulait justement que le lecteur n’entrât pas, là où la sauce mijote encore. L’indiscrétion permet une expérience : observer la chimie du vécu en fusion avant qu’elle ne soit transcendée en littérature comme un alchimiste métamorphose la boue en or. Du pain bénit pour les généticiens et les biographes. Gracq y perd en maîtrise ce qu’il y gagne en vérité. Comme si la technique romanesque ne l’avait pas encore conditionné dans ses moindres réflexes littéraires, II y aura certainement des lecteurs pour juger le Gracq achevé, classique moderne par excellence, terriblement boursouflé, corseté, ampoulé en regard du Gracq si direct qui nous lance à chaque page que la vie, c’est quelque chose comme ça. L’attente, l’angoisse, l’inconnue et la mort, la mort, la mort. Dans toute œuvre, certains inédits méritent parfois de le rester, réservés au seul usage des chercheurs. Tour ce qui sort d’une plume, fût-elle la plus noble, n’est pas destiné à être mis sous le regard du commun. II revient à l’auteur d’en décider. Qu’est-ce qu’on laisse et qu’est-ce qu’on garde? Il y a ceux qui cadenassent leur vie et épurent leur œuvre à l’occasion de leur consécration, Milan Kundera par exemple, qui a fait le ménage pour l’édition acritique de ses Pléiade. Il y a ceux qui à l’opposé s’en fichent du moment qu’ils ne seront plus là et laissent des dispositions si floues qu’elles font vivre les avocats spécialisés. II y a enfin les entre-deux dont Louis Poirier alias Julien Gracq constitue un intéressant cas d’école. Faut-il erre malicieux ou pervers, c’est selon, pour laisser des inédits derrière soi. Surtout lorsqu’on n’a jamais caché au gré de ses entretiens que l’on n’aimerait pas voir quiconque fouiller dans ses papiers après sa mort. Question de retenue stendhalienne, réflexe d’amour-propre, on ne se montre pas inférieur aux yeux du monde, eût-on trépassé. II est impossible de faire l’impasse sur les conditions de la publication : Gracq, lui d’ordinaire si respectueux des convictions des autres, si soucieux de ne pas heurter la sensibilité des faibles quand il n’hésitait pas à dénoncer avec la véhémence que l’on sait le puissant système de la société littéraire, a-t-il souhaité cette publication ? Et, dans ce cas, que n’a-t-il publié ces textes de son vivant ? Bernhild Boie, professeur de littérature germanique, exécutrice testamentaire de l’œuvre de Gracq, détentrice du droit moral, son éditrice dans la Pléiade et protectrice de l’utilisation du nom (il est déposé), le reconnaît dans sa préface : l’écrivain n’avait ni publié ni même mentionné ces manuscrits : « II est facile de comprendre que les “Souvenirs”, par leur nature personnelle, n’étaient pas destinés à sortir d’un tiroir privé. Que le “Récit” aie finalement eu le même sort s’explique moins simplement. On peut penser que l’écart entre œuvre et vie, entre l’écrivain et son personnage, a pu lui paraître trop mince et la transmutation du vécu en fiction imparfaite. » En effet… La préface est placée sous le signe d’une épigraphe de Paul Éluard : « Je m’obstine à mêler des fictions aux redoutables réalités. » Ce qui s’appelle annoncer la couleur. Alors oui, la guerre, la guerre, la guerre. Ingeborg Kohn, qui lui rendit visite régulièrement au cours des quinze dernières années, assure même que c’était « son sujet de conversation favori ». Il est vrai qu’elle enseigne la langue et la littérature françaises à l’Académie militaire de West Point ; et l’idée que les élèves officiers étudiaient la guerre de 1940 à travers Un balcon en forêt devait le réjouir. Il reste d’autres manuscrits dans la malle aux inédits. L’éditeur les publiera pour le vingtième anniversaire de la mort de Julien Gracq. Voilà une raison impérative pour que Dieu nous prête vie jusqu’en 2027 ! Dans le fol espoir que ceux-ci nous bouleversent, contrairement à ces Manuscrits de guerre qui augmentent notre connaissance de l’homme et notre intelligence de l’œuvre sans l’enrichir vraiment... Outre le plaisir renouvelé de lire du Gracq, ils nous donnent surtout l’occasion d’observer comment Louis devient écrivain. Pierre Assouline, Magazine littéraire, mai 2011
Entretien avec Bernhild Boie Professeur émérite de littérature germanique à l’université de Tours, Bernhild Boie est aussi l’exécutrice testamentaire de Julien Gracq. À ce litre, elle défent le droit moral des textes de son fonds, déposé à la BnF. Après avoir dirigé l’édition de Gracq en Pléiade, elle a conduit la parution de ces Manuscrits de guerre, publiés en deux versions, dont l’une avec fac-similé « pour offrir à des lecteurs qui s’y intéressent l’image de l’écriture de Gracq ». Laquelle complète l’image du lieutenant Poirier errant sans carte avec ses hommes dans les flux et reflux de la débâcle de 1940… Vous avez choisi de publier en un seul volume les « Souvenirs de guerre » et le « Récit » qui en reprend plusieurs épisodes. S’agit-il de montrer les étapes du processus de décantation de l’expérience dans la fiction, passant d’un journal reconstitué a posteriori à une mise en récit, puis d’une mise en récit à La sublimation romanesque?
Bernhild Boie. La datation des deux textes reste hypothétique, mais on peut imaginer, sans trop d’hésitation, que le « Récit » est écrit après les « Souvenirs ». Il était donc logique de le placer à la seconde place. Le récit est sans aucun doute une tentative d’écarter le souvenir de soi et de chercher une approche différente à l’expérience de guerre. D’où la tentation de la transposer en fiction. En fin de compte, Julien Gracq n’a pas mené ce projet plus avant. Peut-être parce que pour lui la réalité brute du vécu ne se prêtait pas réellement à la fiction. Comme il l’avait écrit dans une lettre à Dominique Perrin : « Un livre d’action, ce n’est pas du tout dans mes cordes. » Mais il faut aussi rappeler que, pour Gracq, la distance entre expérience et invention est une condition de l’écriture. Or ici le temps n’avait pas encore fait son travail de decantation.
Je ne dirais pas que Julien Gracq ait « arrangé » son expérience de la guerre. C’est la guerre elle-même qui a subitement éveillé l’imagination de l’écrivain. Dans cette brève expérience, certains aspects et instants se sont trouvés en connivence avec son imaginaire : l’impression d’une guerre en suspens, d’une attente aux lignes floues, le sentiment d’un désancrage et, parfois, la sensation fugace d’un accord heureux avec un paysage, une heure du jour. Je pense que les deux périodes de sa vie qui ont surtout compté pour la formation de l’écrivain c’est l’enfance singulièrement le temps de l’enfermement dans l’internat et les années 1939-1941 : le suspens de la « drôle de guerre » et les quelques semaines de combats qui la terminent. Ces experiences ont sans aucun doute participé à colorer la « palette intime » de l’écrivain et ont nourri invention et écriture. Certains thèmes que Gracq développera ultérieurement en fiction vous paraissent-ils lui avoir été insufflés par son expérience de la guerre ? Les Manuscrits de guerre nous permettent, me semble-t-il, de mieux comprendre ce qui dans cette guerre a pu lancer l’activité imaginaire et devenir ainsi decisive pour l’oeuvre à venir, pour la fiction et, plus tard, pour les proses brèves. L’attente, bien sûr, de l’orage qui monte, mais aussi, plus concrètement, certains paysages (les polders), quelques événements (l’incident du side-car, le vol des livrets matricules), quelques aventures fantastiques (la nuit des ivrognes). Ces textes semblent aussi bénéficier d’une double portée documentaire, que Ieur dimension littéraire renforce...
Les deux textes sont écrits au ras du réel et ne cachent ni n’habillent jamais le vécu. En ce sens, ce sont d’authenriques documents. Mais l’écriture, incisive, qui change de ton et de hauteur au gré des humeurs et des événements, a, bien sûr, sa part, une part essentielle dans la qualité et la portée de ces textes. « Nombre d’écrivains, dès leur premier livre, écrivent dejà comme ils écriront toute leur vie. C’est dans leurs travaux d’écoliers, de lycéens, puis d’étudiants qu’il faudrait chercher la maturation progressive », écrit Gracq, toujours dans En lisant en écrivant. Même s’ils furent rédigés après Au château d’Argol, ces Manuscrits de guerre vous paraissent-ils relever de ces « travaux d’écolier » qui annonceraient les romans ultérieurs ? Est-ce par allusion à cette idée que vous avez reproduit la couverture du cahier Conquérant ?
Les deux écrits sont notés dans des cahiers d’écolier. Le premier reproduit sur la couverture la marque « Le Conquérant » du papetier, offrant ainsi d’emblée un contraste involontaire avec le récit de la débâcle, Les « Souvenirs » comme le « Récit » accompagnent l’oeuvre de Julien Gracq à l’arrière-plan, mais on ne peut guère les classer dans les « travaux d’écoliers ». Dans ceux-là, il faudrait plutôt ranger les petits carnets de poèmes écrits par l’élève Poirier autour de ses 15 ans, qui se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque nationale. Alexis Broca, Magazine littéraire, mai 2011
Mobilisé comme lieutenant à la fin d’août 1939, Julien Gracq passera « la drôle de guerre » en Moselle puis dans le Boulonnais et en Flandre, avant de rejoindre son régiment d’infanterie qui sera baladé, au gré de l’incurie du commandement, jusqu’en Flandre hollandaise, puis, après la percée des blindés de Guderian, gagnera à pied la région de Dunkerque, atteinte le 23 mai au soir. Suivent dix jours d’une absurdité tragique : engagements confus et néanmoins potentiellement meurtriers de fantassins sans cartes ni jumelles avec les chars allemands le long de l’Aa, capture « héroïque » de deux estafettes à moto, isolement dans la cave d’une maison sous une grêle d’obus, et finalement capture en sous-sol devant Hoymille le soir du 2 juin. Le lieutenant Poirier a donc fait partie de ces troufions que la manœuvre d’encerclement teutonne a piégés dans la nasse de Dunkerque et alentour. Au fait, troufion non pas, mais bel et bien officier, ce qui conduit à se poser une question ; pourquoi un brillant agrégé d’histoire et de géographie, déjà auteur d’un premier roman Au château d’Argol paru chez José Corti, éditeur auquel Julien Gracq restera fidèle toute sa vie et au-delà, roman paru en 1938 et aussitôt salué par André Breton a-t-il fait son service à Saint- Maixent ? La réponse est sans équivoque et n’implique pas un appétit de galons de la part du jeune homme engagé au Parti communiste en 1936 à vingt-six ans mais qui rendit glorieusement sa carte dès que fut connue la signature du pacte Molotov/Ribbentrop, soit au moment même de la mobilisation en août 39 : Louis Poirier, né en 1910, reçu à l’École normale supérieure en 1930, s’est simplement conformé à la règle, tous les normaliens étant automatiquement à cette époque intégrés à Saint-Maixent avec le grade et la solde de sous-lieutenant. Et en effet on peut supposer que, pour être patriote et cocardier, il faut même si ça ne suffit pas avoir un sens au moins minimal de la fraternité d’armes. Or, ce qui ressort avec le plus de netteté du premier de ces deux récits exhumés dont Julien Gracq n’avait jamais parlé, qu’il ne destinait sûrement pas à la publication, mais qu’il n’a pas non plus détruits, c’est que le futur auteur de Lautréamont toujours n’éprouve à l’égard des hommes que les circonstances ont placés sous ses ordres aucun sentiment de consanguinité. Les pauvres gars, bretons pour la plupart, comme Poirier lui-même, et remarquablement ahuris devant une guerre qu’on leur demande de faire quand elle est déjà perdue, n’ont pour obsession on les comprend que de survivre dans les encoignures des actions insensées que l’État-major les force à accomplir, et pour tuer le temps et l’angoisse se saoulent la gueule dès que l’occasion s’en présente (elle se présente souvent), puis (une part notable d’entre eux) tournent casaque et rejoignent les cantonnements ou bien disparaissent carrément si le geste vague d’un soldat envoyé quérir des ordres qui la plupart du temps manquent peut s’interpréter comme une consigne de repliement. Face à cette insurrection larvée le chef de section qui détaille afin de ne pas les oublier ses « souvenirs de guerre » s’éprouve très vite impuissant. Plutôt que de s’avouer tout de suite qu’il n’a aucune autorité, il enrage et accable, dans l’intimité de l’écriture, ceux dont il est responsable d’un mépris d’autant plus écrasant qu’il n’émane pas d’une différence de classe sociale (les Poirier sont tout au plus des petits-bourgeois, et de fraîche date) mais de l’abîme qui sépare le peuple inculte de l’aristocratie intellectuelle à laquelle Poirier/Gracq appartient de droit. Est-il pour autant antipathique, ce fort en thème qui regarde de haut ses « frères » d’infortune ? Étrangement non, ou en tout cas pas toujours l’indifférence absolue qu’il manifeste à l’égard de la mort d’un de ses hommes n’en est pas moins un peu forte de café, mais il a l’honnêteté de la noter sans fard (bien que son Journal ne soit que pour lui-même). Il est si patent que, comme Michaux, « quelqu’un n’aime pas ses compagnons de voyage » dans ces « souvenirs » amers ou moqueurs mais toujours marqués par le rejet de l’autre, que le lecteur y décèle une forme d’innocence, et se rappelle opponunément l’image qu’Armand Hoog, commensal de famine à l’Oflag IVD en Silésie, a gardée du prisonnier au camp d’Hoyersverda : « Ce Gracq, le plus individualiste, le plus anti-communautaire de tous, le plus férocement anti-vichyssois, il passait là-dedans comme soutenu par son mépris, sans se laisser atteindre » (cité par Bernhild Boie dans le volume I, page LXXII, de son admirable édition de Gracq en « Pléiade »). Tel il fut assurément au moment de la défaite, tel il demeurera en Allemagne jusqu’à ce qu’un soupçon (erroné) de tuberculose lui permette d’être rapatrié dès février 1941. Est-ce à l’Oflag que les Manuscrits de guerre ont été rédigés, ou bien au retour, quand le professeur Poirier avait déjà retrouvé (en avril) un poste au lycée Henri-IV à Paris ? Révélateur, en tout cas, de la radicale prise de distance d’un officier français il est vrai assez singulier à l’égard de tout l’anecdotique humain de la guerre, y compris aux jours les plus chauds (épisodes de « La Nuit des ivrognes », de la rencontre des deux motocyclistes, du pilonnage subi à fond de cave), « Souvenirs », compte-rendu minutieux, aboutit à une conclusion crânement assumée : je ne suis fait ni pour commander ni pour être commandé, constat en lequel nous reconnaissons un « camarade du non et du crachat mal rentré », comme le dit encore Michaux. Mais il y a bien plus dans ce texte qu’une confirmation de l’aversion de l’écrivain dans sa jeunesse vis-à-vis de toute promiscuité sociale. On y trouve une série d’anticipations, souvent fulgurantes, de ce que sera en septembre 1958 soit près de vingt ans après l’expérience de la guerre Un balcon en forêt, pour nous le plus beau texte de Julien Gracq. Car entre les avancées et les reculs également aberrants d’une « campagne » dont les neuf dixièmes se déroulent sans qu’on voie un seul ennemi, sans qu’un seul coup de fusil soit tiré, s’étalent de longues plages de promenade méditative où l’écriture merveilleusement exacte à la fois et capable de déraper en rêverie poétique excelle à restituer le goût physique d’un paysage, la splendeur météorologique, l’inquiétude d’un sous-bois à la nuit tombante, la vision presque allègre d’un paisible panorama en marge du drame, Gracq est déjà un peintre incomparable de la nature des lieux, qu’il appréhende en géographe sensuel, de la saveur, du parfum de l’atmosphère rurale. Si les hommes le fatiguent ou le dégoûtent, la nature lui parle, mais dans son langage à lui, celui de la métaphore saisissante ou de la comparaison littéraire. Les livres qui le séduisent, Lautréamont, Poe, se tiennent toujours juste au-dessous de son approche réaliste des choses, ils affleurent partout dans ce Journal pourtant aussi précis que possible, mais c’est que pour cet écrivain précieux et maniériste (au sens italien, non péjoratif de l’adjectif), l’art sourd comme une odeur sui generis de la nature et la nature est un effet de l’art, inextricablement. D’autre part, si l’écrivain camouflé en soldat ne s’intéresse guère à ses semblables sauf rares cas de communion, muette le plus souvent, induits par une sensation toute paysanne ancrée dans la connaissance cénesthésique du réel concret, qu’il semble fugacement au chef de troupe partager avec celle-ci , il s’intéresse beaucoup à lui-même. Certes jamais il ne pose au moraliste de l’époque classique, car la généralisation du particulier à l’universel n’est pas son fort. Mais son écriture fonctionne comme traductrice des vibrations d’une membrane hypersensible dont elle transmet les déformations sous l’impact des affects extérieurs, via le canal des terminaisons nerveuses, jusqu’à la conscience claire du narrateur. C’est ainsi que le premier contact avec la peur de la mort, lorsque la section, mal abritée derrière un remblai, est prise sous le tir rasant d’une mitrailleuse de char, donne lieu à une analyse d’une vérité, et d’une absence de forfanterie exemplaires ; ainsi qu’est traité le moment faussement glorieux (le lieutenant n’a même pas pu sortir à temps son pistolet de l’étui, c’est son compagnon qui a tiré) de la capture des motocyclistes. Le second texte, intitulé sobrement « récit » par l’éditrice, de même longueur que le premier et non reproduit en fac-similé, constitue une tentative de passage à la fiction ; usage de la troisième personne au lieu de la première, héros au nom inventé (G. qui est bien sûr mis pour Gracq, et deviendra Grange dans Un balcon en forêt inspiré d’ailleurs pour son décor, si essentiel, par une virée postérieure et courte dans les Ardennes où est transposée l’attente inutile vécue bien plus au nord au cours de « la drôle de guerre » en 39-40 et non par la guerre de relatif mouvement qui a suivi), enfin et surtout concentration et resserrement de l’action sur quarante-huit heures comprenant le baptême du feu du 23 mai et l’épisode des motocyclistes du 24. Sont écartées du récit toute la lente préparation par l’errance à travers un pays plat et dépourvu d’ennemis, et toute la conclusion (encerclement, siège, reddition) de l’aventure. Au contraire des « Souvenirs », fréquemment ironiques ou même tragi-comiques, qui racontent par le menu les pérégrinations, l’anabase vers la mer du Nord chérie, les extases esthétiques devant un ciel ou une prairie en fleurs, le « récit » est de tonalité sombre, rempli par l’expérience de la mort qui vient, frénétique et violemment critique quand il met l’accent, pour finir, sur l’ignominie d’un des villageois français. On avait confié à ce revanchard le motocycliste allemand grièvement blessé en attente d’évacuation sanitaire, il en a profité pour écraser à coups de talon la face à un mourant avant de prendre la fuite, « l’homme ayant plus qu’on ne pense le pouvoir de faire la nuit en plein jour », note le narrateur dans un ultime accès de misanthropie qui pourrait être signé Louis-Ferdinand Céline ou, dans ses heures d’accablement, André Breton. Certains inédits d’écrivains gagnent à rester enfouis. Ceux-ci, magnifiquement introduits et édités, font un honneur de plus à un des créateurs de poésie en prose les plus inspirés de feue la « modernité ». Maurice Mourier, La Quinzaine du 1 au 15 mai 2011 Le lieutenant Louis Poirier est un jeune homme de 29 ans. Depuis peu, il enseigne la géographie au lycée de Quimper ; il est l’auteur d’un livre, refusé par le comité de lecture de Gallimard, qui le juge ennuyeux et trop disert, mais salué par André Breton auquel il l’adresse. La guerre interrompt la correspondance du pape du surréalisme et de l’écrivain du Château d’Argol Le lieutenant Louis Poirier va avoir 30 ans lorsqu’il est capturé par les Allemands en Juin 40 non loin de Dunkerque. Des trois semaines de campagne qui précèdent sa capture, il tirera, à son retour du stalag de Silésie, la matière de ses Souvenirs, journal de guerre a posteriori, et d’un court récit inabouti, resté sans titre. Dire que la publication posthume de ces deux manuscrits de guerre de Louis Poirier, Gracq balbutiant, fait tomber les masques, serait exagéré. Affirmer que l’on trouve plaisir à les lire n’est pas infondé. Le lecteur assiste au surgissement du je des Souvenirs et à sa transmutation en il dans le récit. Le lecteur enchanté d’Un balcon en forêt (1958) assiste au passage d’une forme textuelle à l’autre, et voit dans les manuscrits se déployer les expériences d’une alchimie qui n’a pas encore trouvé sa formule. Des Souvenirs au Balcon en forêt, en passant par le récit, ce sont en effet les trois états de la matière gracquienne qui se donnent à lire. L’état solide du réel dans le journal, presque à chaud, sans autre forme de procès littéraire, l’état liquide des événements fondus dans le récit qui se veut fiction mais qui n’est encore que rédaction, l’état gazeux dans l’éther exquis du roman. L’expérience existentielle de la bataille de France de 1940 et de la débâcle qui s’ensuivit fournira sa tension (entre attente d’une action et avènement improbable de celle-ci) aux romans de Gracq, deviendra le principe moteur de son écriture. Dans le récit imparfait et encore trop pesant du manuscrit, l’auteur compare cette « guerre-ci », celle de 39-40, à « l’autre », celle de 14-18, et pressent a contrario ce qui deviendra l’essence même de sa prose : « Tandis que cette guerre-ci était grise, trop “congés payés” à côté de l’autre avec ses mornes déplacements de foules abruties la poésie d’une guerre, c’est l’ennui quand on la fait, met des dizaines d’années à distiller ses pures essences ; et d’ailleurs il y a des guerres, même glorieuses, qui restent à distance sans aucune poésie : les guerres de la Révolution, par exemple, jusqu’à la campagne d’Italie personne n’en a jamais rien tiré. » Se rêvant encore, comme un enfant désappointé, en Fabrice del Dongo assistant de loin à l’ultime bataille, Louis Poirier ne perçoit pas alors que la singularité de cette guerre lui donnera la sienne. Dans le récit, qui développe les événements de deux jours (le 23 et le 24 mai 1940) relatés plus brièvement dans le journal, Gracq se cherche, au travers de longues comparaisons et de formules de modalisation (« on eût dit ») ; il tente de percer la chape de l’ennui en introduisant des références exotiques pour le moins incongrues ; les bisons d’Amérique, les Aztèques, les Mongols, la « pirogue du Polynésien »... À deux exceptions près (certains passages de la description du baptême du feu, et la capture de deux Allemands en side-car), il manque son but, là où le journal, incontestablement plus enlevé, plus inattendu aussi, nous touche. Il commence le 10 mai 1940 à Winnezeele (Flandre), le jour de l’offensive allemande contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, et la France, qui aboutira, trois jours plus tard, à l’enfoncement du front de Sedan, puis au déploiement des troupes allemandes au nord-ouest de la France, permettant d’encercler les troupes françaises occupées en Belgique. Le bataillon de Louis Poirier suit cette débâcle, de Dunkerque à la Belgique et la Hollande et retour, jusqu’au 2 juin, date où les soldats français sont faits prisonniers, à Zyckelin. La chro- nologie des événements de cette « unité désœuvrée » n’a que peu d’importance, au fond ; elle cède à la débandade pas de cartes pour s’orienter, absence d’ordres clairs, déplacements absurdes. Dans son Étrange défaite, Marc Bloch tentait d’établir avec lucidité les responsabilités des gouvernants et l’état d’esprit français qui avaient mené à la drôle de guerre ; dans son journal, Gracq note ses mouvements et ses humeurs. On appréciera aussi bien ses notations sur les pay- sages que ses commentaires sur la lâcheté ou l’ivrognerie de ses collègues. 10 mai : « Ma grande préoccupation du moment : être près de la mer. Les fusils mitrailleurs dans l’herbe des dunes, la. mer à gauche, où on verrait évoluer des canonnières. Dans les terres, je me sentirais perdu. Mais là, au bord de la mer, l’aventure ne se présenterait pas sans charme. » L’auteur convoque tantôt Labiche, tantôt Lautréamont, pour figurer l’univers de fantasmagorie dans lequel il évolue. Parfois, c’est le sien qui émerge déjà, d’entre Le Rivage des Syrtes et Balcon en forêt : « Peut-être pourrait-on aller jusqu’à dire que deux troupes s’approchent l’une de l’autre avec quelque chose de la curiosité ambivalente de l’amour. », et « La guerre nous lavons traversée. Nous avons touché barre de l’autre côté, passé la crête, respiré dans le pays interdit. Maintenant nous sommes tabous. » Chloé Brendlé, Le Matricule des Anges, n° 123, mai 2011
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![]() Julien Gracq, Manuscrits de guerre, Présentation de Bernhild Boie avril 2011 Édition ordinaire : 256 pages 978- 2-7143-1057-6 19 Euros Édition avec fac-similé du manuscrit : 336 pages 978- 2-7143-1058-3 29 euros [Il a été tiré de cet ouvrage 110 exemplaires sur vergé conquéror blanc, tous justifiés par l'éditeur. |
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