![]() |
||||||||||||||||||||
Julien Gracq, Manuscrits de guerre, éditions Corti, avril 2011. Ce livre est constitué de deux textes qui s’éclairent mutuellement. Les deux manuscrits figuraient sur deux cahiers différents, parmi le fonds important de textes dont, pour certains, Julien Gracq n’avait pas souhaité qu’ils soient publiés avant longtemps. Le premier texte est un Journal, qui commence le 10 mai et se termine le 2 juin 1940, écrit à la première personne. C’est un moment crucial de la guerre puisque, après la fameuse « drôle de guerre » et l’inaction qui a commencé à éprouver le moral des Français, l’offensive éclate, brutale. Le lieutenant Poirier (Julien Gracq) a été affecté sur le front et, avec ses hommes, se retrouvent d’abord le long de la frontière belge puis, soumis à des mouvements et des ordres contradictoires et souvent incohérents. Ce qui fascine dans ce Journal, tenu à chaud, c’est son aspect inéluctable et prémonitoire. Comment, en un temps aussi court, la défaite militaire a-t-elle été aussi rapide et totale. Comment se sont comportés les soldats français, belges, anglais sur ce mouchoir de poche. Comment est-on passé aussi rapidement à une véritable débâcle, les alliés étant encerclés dans la région de Dunkerque (Les Pays-Bas ayant capitulé le 15 mai, les Belges le 28. Seule une partie du corps expéditionnaire britannique et une petite partie des troupes françaises échapperont à l’étau allemand). Ce qui étonne enfin, outre cette description palpable d’une défaite annoncée, c’est l’acuité de la perception, tant des choses de la guerre que des rumeurs qui l’entourent, tant des comportements humains que du cadre où elle se déroule. Le second texte est un récit qui part de la réalité de ces souvenirs pour en faire une fiction, passionnante dans la mesure où l’on voit concrètement comment Julien Gracq passe de la réalité à la fiction (le récit commence le 23 mai) et pourquoi une distance beaucoup plus grande était nécessaire dans le temps, comme dans les circonstances, pour aboutir à la vision plus ample du Balcon en forêt, et non plus comme ici une interrogation sur le basculement des événements et le destin, sensibles dans les trois dernières phrases : « Pour devenir un reître, il lui semblait soudain qu’il ne fallait peut-être pas tant de choses. Non, vraiment pas tant de choses. Seulement trois ou quatre instantanés bien choisis. »
Winnezeele 10 mai À quatre heures moins le quart le matin : je m’éveille dans ma chambre à carreaux rouges. Quel bruit ! La D.C.A. tire vraiment beaucoup plus fort que d’habitude n’arrête pas. Partout des vrombissements de moteur. Des mitrailleuses maintenant crachent tout près dans les champs, autour de moi insistent. Il y a dans la persistance de ce fracas quelque chose d’insolite, ce matin. Faut-il me lever ? Je suis vraiment bien couché dans ce lit de ferme, dans cette chambre fraîche. Tout de même une demi-heure, trois quarts d’heure, et le vacarme ne cesse pas. Et voici qu’on tire à deux cents mètres : sans doute un de mes fusils-mitrailleurs en D.C.A. Il fait un beau soleil tout neuf, maintenant. Pas trop tranquille pour sortir : j’ai l’impression que les éclats de D.C.A. doivent pleuvoir partout. Mes hommes sont tout affairés autour de leur F.M., mais la dernière idée à leur venir serait bien de tirer. Ouvrir le feu, après huit mois de cantonnement tranquille. Ils ont le sentiment obscur, on dirait, que cela ne peut se faire sans un peu plus de solennité. Ils me regardent perplexes. Pourtant on voit des avions. Un gros trimoteur vient vers nous dans le soleil, à cinq cents mètres. Je tire, sans trop viser, c’est évidemment symbolique. Les hommes ont l’air de trouver ça drôle, un peu incongru. Je brise un charme, on dirait que j’ouvre la porte au malheur. Maintenant tout le monde discute : il paraît que des avions sont venus en rase-mottes mitrailler nos postes frontières. La troupe grouille un peu partout le feu n’arrête pas de crépiter. Obscurément chacun sent que la chose prend des proportions, l’événement s’organise, se dispose. Enfin le calme : nous nous décidons à aller prendre le café. Soudain, à une dizaine de kilomètres, une énorme explosion, finale, majestueuse. On saura plus tard que c’est à Borre, le cantonnement que nous habitions il y a un mois. Un bombardier a explosé au sol avec toutes ses bombes, tuant une centaine de curieux. Je me hâte vers la popote j’ai un mauvais pressentiment, le coeur serré. Ça doit y être, cette fois. À la porte, je rencontre De K. qui loge dans la ferme, l’air agité : « Mon lieutenant, ça y est, ils ont envahi la Belgique ». Il vient de l’apprendre par la radio. Allons, c’est fait. Quelque chose en moi se met à un autre cran : comment dire mieux. Mais c’est très vague. Comme si tout à coup on respirait un air plus raréfié un autre régime pulmonaire, et plus moyen de redescendre Il semble que Julien Gracq, né Louis Poirier en 1910 et mort en 2007, n’en avait jamais parlé à personne. Sans éclat publicitaire particulier, comme à leur habitude, les éditions José Corti, éternel éditeur de l’auteur du Rivage des Syrtes (les oeuvres complètes, qui le sont un peu moins avec cette découverte, sont cependant parues en deux volumes Pléiade), publient deux inédits sous le titre Manuscrits de guerre. Souvenirs de guerre se présente comme le journal de la route des Flandres gracquienne, quand l’écrivain est mobilisé comme lieutenant de l’armée française, du 10 mai au 2 juin 1940, jour où il est fait prisonnier. Le texte s’achève ainsi : «La porte de la cave s’ouvre. Je crie : "Ne tirez pas. Nous nous rendons."» Gracq n’a pas donné de titre au second texte qui est un récit des journées des 23 et 24 mai, relatant beaucoup des mêmes épisodes et des mêmes sensations, mais dont le héros, puisque c’est écrit à la troisième personne (et à l’imparfait), s’appelle «le lieutenant G.». L’auteur n’a manifestement jamais voulu les publier, mais il ne s’agit pas pour autant de fonds de tiroir tant la force des deux textes saute aux yeux. D’où sortent ces textes ? Bernhild Boie, maîtresse d’oeuvre des oeuvres complètes, raconte dans l’avant-propos à ces inédits que deux cahiers d’écolier (un rouge, un vert) furent découverts parmi les manuscrits que Gracq légua à sa mort à la Bibliothèque nationale de France. Voici résolu le mystère pratique, concret. Mais quid du mystère littéraire ? La question se pose de savoir quand les textes ont été écrits. Souvenirs de guerre a la forme d’un journal, mais il est évident qu’il n’est pas écrit au jour le jour. Le fac-similé publié par Corti permet de voir qu’il n’y a en outre quasiment pas de corrections, et qu’elles sont presque toujours des pures suppressions plutôt que des aménagements, comme si l’auteur travaillait à partir de notes ou en ayant déjà en tête quelque chose d’extrêmement précis. Bernhild Boie suppose que les deux textes, dont on a immédiatement tendance à penser que le récit est le second, datent de la période entre octobre 1941, après qu’il a été libéré parce que les Allemands le croient tuberculeux, et juillet 1942, quand Gracq, qui n’est alors qu’un jeune professeur d’histoire et géographie ayant publié un seul roman, Au château d’Argol, travaille au deuxième, Un beau ténébreux. Si le caractère autobiographique des Lettrines est évident, chez Gracq, «le vécu ne se fait oeuvre qu’au prix d’une décantation», écrit Bernhild Boie qui constate : «Or, aucun recul, aucune maturation n’a joué dans des récits en prise directe sur la guerre.» C’est comme si le talent de Gracq à déréaliser le monde pour mieux le faire resurgir à sa manière se déroulait ici quasiment en direct. Est-ce un autre Gracq ? Dans Lettrines 2, évoquant sa guerre des Flandres et Winnezeele, Gracq écrit : «Rien de sombre, d’immobile et d’odorant comme la campagne à cette heure [«vers deux heures du matin», ndlr] : je glissais le long des haies ténébreuses comme la main glisse sur le pelage d’une bête qui dort. C’est là que les avions nous réveillèrent de bonne heure, le matin du 10 mai.» Souvenirs de guerre commence en ce lieu à cet instant, dans le vacarme des avions, de la DCA et des mitrailleuses. «Il y a dans la persistance de ce fracas quelque chose d’insolite, ce matin» est la phrase qui clôt le premier paragraphe. Le deuxième commence par : «Faut-il me lever ? Je suis vraiment bien couché dans ce lit de ferme dans cette chambre fraîche.» Tout au long des deux textes, le diariste et le lieutenant G. se tiendront ainsi à distance des événements, ce qui est une autre façon de les habiter. «Je viens juste de perdre le plombage d’une dent qui m’écorche la langue et ne cesse de pester contre cette coïncidence malheureuse. Je ne sais quand je pourrai faire arranger ça.» «Je suis très détaché de cette aventure. Vraiment je peux dire que je ne fais pas corps.» «Affairement hagard de tout le monde. On se rue en avant en jetant tout comme on se jette dans une déroute. / Paysans flamands attroupés autour de nous et du décombre de nos ballots jetés en vrac, faisant cercle comme autour d’un accident d’automobile, reniflant l’odeur du désastre, nous rendant plus furieux encore et agacés.» Les premières pages des Souvenirs de guerre regorgent de notations de cet ordre, quand il ne s’agit pas de pures descriptions de paysages, sanctionnant la distance bien plus que hiérarchique entre le lieutenant et ses hommes. Le lieutenant G. du récit, quand il tâche de reconstituer les événements qui tournent mal : «Il y avait des fentes - des fissures. Quand on a une bonne fois pris son parti de l’absurde, commencé à respirer dedans - personne ne peut savoir où cela va vous mener.» La position détachée de l’écrivain est plus forte que celles de l’armée française et il faut quitter les lieux les uns après les autres. «C’est la nuit du silence magique : nous marchons sur une mer dont les vagues se seraient figées. […] Mais on marche encore. Nuit complètement stagnante sous les brumes - silence écrasant. On hume l’eau partout, on ne la voit nulle part - c’est intriguant. […] On sent qu’on descend vers l’eau. Toute la nuit n’a été qu’une initiation à cette grande platitude lisse.» Cependant le diariste perd parfois son calme devant la bêtise des ordres et l’inorganisation de la structure, et apparaissent tout de même dans le texte des «f…» comme foutre ou foutu, «b…» comme baisé, «c…» comme connerie et «m…» comme merde. D’un point de vue biographique, Bernhild Boie cite dans son édition Pléiade un passage d’Armand Hoog, détenu en même temps que lui, sur Julien Gracq prisonnier - à une période, donc, qui suit immédiatement les événements évoqués dans les inédits et qui précède immédiatement leur écriture. L’écrivain y est conforme aux personnages, dans la cohue surpeuplée. «Seul parmi ces milliers d’hommes, un lieutenant d’infanterie demeurait couché paisiblement parmi le tumulte, c’était Julien Gracq. […] Au camp d’Hoyerswerda, il fut pour nous tous un sujet permanent d’irritation, d’admiration. […] Mais ce Gracq, le plus individualiste, le plus anticommunautaire de tous, le plus férocement antivichyssois, il passait là-dedans comme soutenu par son mépris, sans se laisser atteindre.» La littérature le lâche-t-elle ? La mort d’un de ses hommes qu’il n’appréciait guère laisse le diariste indifférent. Le lieutenant G. n’aime guère «la foule», fût-elle sous ses ordres. Un épisode est développé dans les deux textes, celui de motocyclistes allemands blessés et capturés sans que le lieutenant du récit ni du journal en ait motif de gloire personnelle. Le survivant, pour remercier le narrateur de l’avoir fait soigner, lui dit : «Ce sont des choses qu’on voit dans les livres.» Le diariste se contente de : «Scène un peu chromo, tout de même émouvante assez.» On retrouve partout le ton de Gracq, son intensité ironique, et c’est comme si lui-même en était étonné, que la passion s’évaporait dès que le danger était passé, que ce qui dure le plus est le calme pendant la tempête. «Je regarde ma montre, déjà midi, c’est incroyable. J’aurais juré qu’il était neuf heures. Il doit y avoir des périodes de calme beaucoup plus longues qu’on ne se l’imagine, qui filent en flèche, qui passent comme des secondes, dévorées par les nerfs.» Mais que les livres soient là, au coeur de la guerre, le surprend aussi. «J’ai déjà pu remarquer autour de moi qu’un déluge excessif de nouvelles sinistres finit par produire immanquablement une réaction joviale, quoiqu’un peu fébrile. C’est déjà le ton de Maldoror, l’humour noir ? "La journée ne se passera pas sans que quelque tragique événement ne nous ait tous les trois plongés dans le lac du désespoir." […] Curieux comme à ces heures qui devraient être en principe de tension grave et pesante, on vit légèrement - à fleur de peau. Sans penser à rien. / Et la littérature ne me lâche pas sur la ligne de feu, comme j’aurais pu croire, - au contraire. A certaines heures les pires, un peu plus tard, je me surprendrai à me répéter, comme un petit refrain mécanique : "Fanal de Maldoror, où guides-tu ses pas ?"» Comment s’écrit la guerre ? Une des conneries des Souvenirs, c’est le narrateur qui a vite conscience de l’avoir faite. Il refuse de se replier, lui et ses hommes qui finiront par l’abandonner, tant que ne lui en est pas parvenu l’«ordre écrit». Bernhild Boie rappelle que l’aspirant Grange d’Un balcon en forêt dira pareillement : «Pas d’ordre, pas de repli.» La guerre est présente dans l’oeuvre de Gracq, en particulier dans Un balcon en forêt et le Rivage des Syrtes, mais elle est comme présente par absence. Ici, elle rejoint le narrateur et le lieutenant G., vient le moment où ils ne peuvent plus l’ignorer, certaine distance abolie. La dernière longue phrase du Rivage des Syrtes dit le narrateur marchant dans un «silence de pierre»,«dans le gel insipide et sonore de cette nuit bleue»,«- mais un écho dur éclairait longuement mon chemin et rebondissait contre les façades, un pas à la fin comblait l’attente de cette nuit vide, et je savais désormais pour quoi le décor était planté». C’est comme si les Souvenirs et le récit plantaient le décor de l’oeuvre gracquienne à venir, s’accaparant la guerre pour que les textes futurs n’aient pas avec elle une complicité trop évidente. Et Jules Verne dans tout ça ? Quand le nom d’un «amiral Nord» surgit en pleine déroute, Julien Gracq en revient immédiatement à son auteur de prédilection et aux Aventures du capitaine Hatteras («nous commencions à raisonner comme des enfants de huit ans», écrira-t-il dans Lettrines en évoquant ces mêmes épisodes). Le lieutenant G. n’en revient pas de ce personnage «moitié Grand Guignol, moitié Père Ubu» qui grandit dans son imagination par manque de connaissance du vocabulaire militaire. «"Aux ordres de l’amiral Nord…" c’était une autre affaire ; on ne concevait pas cela - c’était inouï - cela dépassait Jules Verne.»
Il était singulier à tous égards: invisible et silencieux, fidèle à un unique éditeur, jamais édité en livre de poche, de son vivant publié dans la Pléiade. Lui qui éprouvait que «le germe d'un livre n'a pas plus d'importance que la bogue éclatée du marron», car «pour l'écrivain, le livre rature et résorbe ses origines», a cependant légué des manuscrits à la Bibliothèque nationale de France. C'est donc grâce à lui d'abord que nous avons la surprise heureuse de le lire à nouveau dans des pages à découvrir. Sous le titre Manuscrits de guerre, les Éditions Corti publient deux textes inédits. Aucun lecteur ne se défendra d'être ému par l'image du cahier d'écolier Le Conquérant, petit format, sur la couverture duquel, d'une écriture tremblée, Louis Poirier a écrit son nom, au-dessus de l'intitulé «Souvenirs de guerre» souligné à la main. Tout de suite vient l'impression d'une découverte qui force le respect, car on pénètre là le domaine personnel d'un être qui ne se livrait pas. Écrit après la captivité Julien Gracq a vingt-neuf ans lorsqu'il est mobilisé à la fin du mois d'août 1939. Il est lieutenant au 137e régiment d'infanterie. En octobre, il rallie son bataillon en Lorraine, fait la «drôle de guerre» en Moselle, part en renfort à la frontière belge où commence l'«incroyable débâcle» militaire, pour reprendre les mots de Marc Bloch. Souvenirs de guerre est le carnet de bord, au jour le jour, des trois semaines qui vont du 10 mai 1940 en Flandres au 2 juin à quelques kilomètres de Dunkerque, où la section tombe aux mains de l'ennemi. Louis Poirier se remémore et consigne sa campagne. Il n'écrit pas à chaud mais à son retour de captivité, entre l'automne 1941 et l'été 1942. Avec des faits précis, son témoignage raconte ce que fut la défaite de l'armée française: l'aventure ubuesque d'une troupe indifférente aux événements, qui n'a aucune envie de combattre et se soumet presque de bonne grâce à l'évidente supériorité de son adversaire. Le jeune lieutenant décrit en détail l'errance zigzagante de soldats ivres, abrutis et affamés, car l'intendance ne suit pas les manœuvres incohérentes d'un commandement défaillant. Le narrateur tire un seul coup de fusil, cherche la guerre dans cette guerre que l'absence d'ordres autant que l'ennemi rapide et invisible transforment en «un genre particulier de vacances». Le lieutenant Poirier pourtant n'est pas un officier dépassé, au contraire, on a le sentiment net qu'il est compétent. Son grand calme est une force. Le sifflement d'un obus au-dessus de sa tête ou la mort d'un soldat le laissent intact. Il n'est pas émotif et réfléchit sans confusion. Cette efficacité militaire chez un homme par ailleurs indépendant (insoumis au-dedans) contribue à la puissance du récit: intelligence et clairvoyance se conjuguent à l'humour ou la moquerie, le tout avec un recul que l'auteur note lui-même: «Je suis très détaché de cette aventure .» Son tempérament naturel se révèle déjà: observateur plutôt que participant. Changement de tonalité Le deuxième cahier, Récit, sans titre, est une fiction élaborée à partir des faits réels consignés. Julien Gracq transmue son expérience de la guerre en fiction. Au «je» se substitue le lieutenant G., et aussitôt la clef musicale change. Avec cet écrit jumeau, à la fois transformé et copié du journal, nous pouvons éprouver au plus près le passage de la «note», plus sèche quel que soit le talent, à «l'écriture», recherche et déploiement d'un style qui, par l'expression, approfondit les sensations. Est-ce la gémellité trop grande des deux cahiers qui conduisit Gracq à ne pas les publier? C'est Un balcon en forêt qui, en 1958, concrétisera le désir longtemps inaccompli d'«écrire quelque chose sur la guerre ». Lire ce qui a précédé en connaissant ce qui a suivi crée l'impression de découvrir l'inspiration, l'esprit d'origine, l'apprentissage, et quelque chose comme un écrivain au naturel. Un débutant, dirait Gracq. C'est retrouver les lignes de force à venir. La cadence de la phrase, plutôt lente, est déjà là, le vocabulaire, la connaissance et le goût des paysages aussi. La pudeur de Julien Gracq nous touche. Jamais il n'accentue. Pas de pathos, pas de drame, pas de sang, pas d'émotion, pas de morbidité: les faits. Parmi les motivations de l'écriture, Gracq évoquait «le goût défensif de donner forme et fixité à quelques images élues qui vont inévitablement s'étiolant». Voilà qu'il a épinglé la défaite et transformé l'impalpable temps en matière: un livre, témoignage désintéressé d'une histoire que nous n'avons pas fini d'explorer. J'ai fait la connaissance de Julien Gracq l'été qui a précédé ma première année comme professeur à l'Académie militaire de West Point, dans l'Etat de New York. Comme Gracq figurait sur la liste de lectures que j'allais distribuer à mes étudiants, une quinzaine d'élèves-officiers, je lui ai écrit pour demander quelques renseignements ; il répondit aussitôt, et m'invita à lui rendre visite. Depuis cette première rencontre en 1992, les entrevues se sont enchaînées, elles sont devenues régulières, plus nombreuses, surtout quand j'ai commencé à traduire ses oeuvres pour la maison d'édition new-yorkaise Turtle Point Press. Visites mémorables dont la dernière eut lieu trois semaines avant sa mort. Presque toujours en tête-à-tête : il redoutait les réunions où il savait qu'on s'attendait à ce qu'il prenne la parole devant les autres, à ce qu'il dise "je". Aussi, quelle surprise de retrouver ce "je" dans la phrase initiale du premier cahier de Manuscrits de guerre, qui est une sorte de journal : "(...) Je m'éveille dans ma chambre à carreaux rouges." Ce "je" si inattendu raconte la vie quotidienne du lieutenant Louis Poirier (le vrai nom de Julien Gracq), qui commande une section d'infanterie. Le texte s'ouvre sur les événements du 10 mai 1940, à Winnezeele en Flandre française, et se termine le 2 juin à Zyckelin, près de Dunkerque : "La porte de la cave s'ouvre. Je crie : "Ne tirez pas. Nous nous rendons."" Dans Récit, l'autre cahier de Manuscrits de guerre, l'auteur marque la distance entre lui et son protagoniste, le lieutenant G., par une narration à la troisième personne. Plus étoffée, plus soignée, elle débute le 23 mai, reprend l'épisode de "La nuit des ivrognes" (raconté aussi dans Lettrines, la stratégie brillante du lieutenant Poirier qui se réfugia dans un petit bois avec ses hommes lors d'une attaque et dont ils sortirent la nuit pour rejoindre leur unité), et s'arrête le 25 mai, avec celui d'un side-car allemand capturé. Presque rien de Manuscrits de guerre n'a survécu dans Un Balcon en forêt (1958), le roman de guerre dont le sujet s'apparente à celui des manuscrits et dont le héros s'appelle, lui, Grange. C'est la même guerre, mais présentée sous des angles très différents, transposée des plaines de la Flandre à la forêt hercynienne des Ardennes. Alors que les témoignages contenus dans Manuscrits ne couvrent que quelques semaines, l'action du Balcon commence en octobre 1939 avec la prise de commandement de l'aspirant Grange, et se termine le 13 mai 1940 avec le coup de canon qui a éventré le blockhaus, tué deux soldats de la garnison et gravement blessé Grange. Le Balcon en forêt décrit un univers à la fois réel et imaginaire où Grange, délesté de ses attaches, maître du blockhaus, est libre de s'enfoncer dans une solitude tant désirée. La guerre du Balcon est à la fois proche et lointaine, une superposition de la réalité et du mythe. Elle est inspirée par le concept d'une "guerre à poésie", esquissé par le lieutenant Grange à propos de la guerre de 1914 dont il regrette "la poésie des images d'une guerre tout de même un peu gagnée (et une guerre gagnée - on ne le croyait pas - cela signifie quelque chose)." Cette version tranche considérablement avec celle de Manuscrits de guerre, textes que Julien Gracq a écrits pendant et peu de temps après la guerre, encore en pleine fureur contre tout et tous, hommes politiques, officiers incompétents et arrogants, soldats sans esprit de corps et sans tenue. Scandalisé par le désintérêt des officiers ("depuis le début de la campagne de mai, il n'avait jamais vu un officier du bataillon regarder une carte"), ahuri par les hordes de pillards et de fuyards et, surtout, écoeuré par l'ivrognerie générale qui semble avoir atteint son apogée le matin du 23 mai : "La nuit avait été mauvaise... le train s'étant arrêté la veille de longues heures en plein champ près d'une distillerie... le bataillon... était reparti ivre-mort. A chaque arrêt de nuit, les officiers avaient dû longer le convoi... pour s'assurer qu'on ne laissait personne sur le ballast. Plusieurs d'ailleurs étaient eux-mêmes ivres." Pas de vision apocalyptique comme dans La Route des Flandres, de Claude Simon ; au lieu des quatre chevaliers au grand galop, un cheval de ferme attelé à une mauvaise voiture pour transporter ce qui reste du matériel du bataillon en retraite. Anecdotes navrantes, images de misère : le lieutenant G. achète, de sa poche, du pain dans une boulangerie belge pour ses hommes affamés ; déleste un prisonnier allemand d'un paquet de knäckebrot ; et, barricadé avec une poignée d'hommes au sous-sol d'une ferme, "se déculotte devant ses hommes pour se soulager dans un seau à couvercle", la veille du jour où les Allemands descendent l'escalier de la cave dont il sortira prisonnier. Bien que ces Manuscrits ne fournissent aucun renseignement précis sur la vie privée de Louis Poirier, ils contiennent des détails intéressants sur sa personnalité, que ce soit dans le "je" du journal, ou dans le caractère du lieutenant G. du Récit. C'est un homme solitaire. Il n'ose, ou refuse de s'ouvrir à autrui ; né taciturne, il préfère rester à l'écart, et peine à communiquer avec ses hommes. Autre particularité : une aversion profonde pour la proximité, le contact physique avec autrui, inévitable dans les circonstances. Incapable de cette camaraderie prônée par Saint-Exupéry dans Terre des hommes, il avoue que "vraiment je peux dire que je ne fais pas corps" ; "Devant tout événement, toute commotion un peu vive qui secouait ce groupe auquel il se trouvait collé, son premier réflexe était toujours de s'isoler." "Que me font, que me sont tous ces hommes... pour lesquels je n'ai ni ombre de pitié ni sympathie. De notre situation désespérée ne naît... ni communion ni cordialité. Chacun est seul... Eh bien ! Va pour la solitude, et tant mieux." Mais il tient bon. Chef de section d'une armée "sans avions, sans chars, sans pain, sans généraux, sans espoir au coeur", officier dont le bataillon avait traversé la Flandre "comme une tribu de Romanichels", il persévère. Il ne suivra pas l'exemple de ce "général commandant tué en essayant de s'échapper". Le film tiré du Balcon en forêt, nous l'avions regardé une dernière fois, peu de temps avant sa mort, en compagnie de sa cousine Odile ; et après, comme d'habitude, tarte aux fruits et verre de muscadet du verger du cousin André, dans la cuisine. Julien Gracq nous parle de la "familiarité inacceptable" dans son régiment. Je pense que Julien Gracq n'aurait jamais donné l'autorisation de publier ces textes. Par pudeur, par décence, par respect pour les morts et leurs familles et tous ceux qui, comme lui, avaient fait un effort héroïque afin de ne pas trahir un idéal, de rester fidèle à leurs convictions, et de sauvegarder, malgré tout et vaille que vaille, l'honneur de la patrie. Ces Manuscrits de guerre ne sont qu'un préambule à l'oeuvre proprement dite, mais ils en apprennent beaucoup sur le caractère de l'auteur, et contribuent à faire surgir cet autre "moi" du grand écrivain : "an officer and a gentleman". "Par quel livre, faut-il commencer pour lire Gracq ?" Cette question, Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz ne savent plus combien de fois elle leur a été posée. Peu importe d'ailleurs : pour les responsables de la librairie Corti, qui publie les oeuvres de Julien Gracq, le contact avec le client est une contrainte, mais aussi un luxe. "C'est le charme de l'endroit", reconnaissent-ils. Installés au 11, rue de Médicis, dans le 6e arrondissement, ils sont parmi les derniers libraires-éditeurs, perpétuant au coeur de Paris une tradition à l'ancienne, instaurée par José Corticchiato, dit Corti (1895-1984). Corse d'origine, cet ami des surréalistes André Breton, Paul Eluard, Louis Aragon, avait ouvert sa première librairie en 1925 et ne s'est fixé en face du jardin du Luxembourg qu'en 1938, année où il a rencontré Julien Gracq. L'auteur du Rivage des Syrthes lui est toujours resté fidèle, ainsi qu'à ses successeurs. En 1980, Bertrand Fillaudeau a commencé à travailler aux côtés de José Corti. Quelque temps après, l'éditeur-libraire et son épouse lui ont demandé de poursuivre cette aventure éditoriale singulière, ce qu'il a accepté. En 1997, Fabienne Raphoz a rejoint l'équipe qui comprend, en tout, quatre personnes, avec une compositrice et un libraire. "Nous n'avons pas de directeur commercial ni d'actionnaires", précise Bertrand Fillaudeau. Au fil du temps, leurs deux personnalités se sont révélées très complémentaires, Bertrand Fillaudeau, plus en chef d'orchestre, Fabienne Raphoz, tournée vers la création. Si la comptabilité lui revient, c'est elle qui a créé le site Web. "La Toile et la littérature ont en commun le dévoilement des secrets", dit-elle. Le site, qui n'est pas commercial mais informatif, présente tous les auteurs de la "marque" Corti, car la maison qui publie 35 titres par an, en comprend près de mille. Développer les collections Du fondateur, ils ont conservé la conception du métier, le goût pour la poésie, l'imaginaire et, surtout, la soif d'indépendance.Eux ont apporté leur intérêt pour les langues étrangères (José Corti ne maîtrisait que l'anglais, alors qu'à eux deux, ils parlent en plus l'espagnol, l'italien et l'allemand) et les collections qu'ils ont développées : "Merveilleux", "En lisant et en écrivant", "Ibériques". En 2012, Fabienne Raphoz lancera "Anima", une nouvelle collection sur l'animal et le vivant qui rassemblera des naturalistes, des philosophes, des romanciers. Au moment des 70 ans de la maison, en 2008, ils se sont aperçus que la poésie - en comptant les écrits sur ce genre littéraire - représentait les trois-quarts du fonds. Bien sûr, dans cet ensemble très littéraire, l'oeuvre de Julien Gracq occupe une place à part. "Elle est comme une ombre portée, mais avec le côté lumineux de l'ombre", remarque Fabienne Raphoz. A l'origine, le lien entre Gracq et Corti ne reposait sur aucune clause d'exclusivité."Ils se faisaient simplement confiance. A mon arrivée, Gracq m'a accordé sa confiance, puis à Fabienne, c'est maintenant au tour de Bernhild Boie, son ayant-droit. Nous ne savions pas qu'il y avait des inédits qui pouvaient être publiés", ajoute-t-il. Pour les libraires-éditeurs, ces Manuscrits de guerre apportent un éclairage inédit sur ce qui "fait" un écrivain. "Le lecteur a sous ses yeux le passage de Louis Poirier à Julien Gracq, il assiste à la métamorphose d'un écrivain", note Bertrand Fillaudeau. Avec Fabienne Raphoz, ils ont eu la chance, non pas de bien connaître l'écrivain, mais d'avoir eu avec lui des conversations passionnées. Gracq parlait sans afféterie, racontent-ils, il avait beaucoup d'humour et un grand sens de l'ironie. "Corti-Gracq, Beckett-Minuit, la plupart des gens fonctionnent par clichés. Cela fait oublier que nous avons beaucoup d'autres auteurs au catalogue", constate Bertrand Fillaudeau. Chaque auteur arrive avec sa singularité, que ce soit Caroline Sagot Duvauroux pour la poésie, Claude-Louis Combet, Robert Alexis, Georges Picard, Jacques Gélat, Tatiana Arfel, etc. De fait, dans leur choix, les éditeurs se montrent volontiers éclectiques. "Nos préférences apparaissent à notre insu", note Fabienne Raphoz. En septembre, ils publieront le premier roman d'un auteur vaudois, Julien Maret, arrivé par la poste, comme 90 % des manuscrits retenus. Mais pour un de sélectionné, c'est, à chaque fois, plusieurs centaines de textes qui sont refusés. Sur son prestige, l'enseigne Corti continue en effet d'attirer de 700 à 900 manuscrits par an. Or Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz ne découvrent un nouvel auteur que tous les deux ou trois ans. Après, ils font le choix de l'accompagner. Pour eux, l'édition reste un pari de long terme, et le temps demeure leur allié.
10 mai 1940 : voici donc notre jeune officier (il va avoir 30 ans) aux prises avec une guerre qui tarde à se déclencher, spectateur à la fois engagé et circonspect, ne négligeant aucun de ses devoirs, mais stupéfait par l'incurie du commandement sclérosé par le défaitisme. Il voyage, à pied, en camion, en train, à travers la Hollande, la Belgique et le nord de la France, traînant derrière lui des soldats démotivés, anéantis par avance devant un ennemi dont ils pressentent la supériorité, davantage portés vers la bouteille que par le désir d'en découdre. L'écriture de l'officier Poirier est instinctive, rapide, à vif, tendue par l'impatience d'un militaire en temps de guerre et qui note tout : « Décidément, l'affaire s'engage », les balles et les obus font « vjoû oû oû » ou « vjîîî... vjîîî ». Mais l'écrivain est toujours aux aguets, ne pouvant délester son écriture de ces images qui font mouche. Ainsi, ces balles traceuses au-dessus d'Hazebrouck qui montent « avec la courbe gracieuse d'un jet d'eau », ou cette troupe qui erre comme « un convoi silencieux de contrebandiers ». Gracq est parfois comme Fabrice à Waterloo, ignorant du lieu précis où se déroule la bataille, mais tirant quelques coups de revolver sur des Allemands en side-car. Rédigeant ce document exceptionnel sur la débâcle, il en décrit le tragique comme le loufoque : « Les hommes appellent le pinard du "mazout". Mais dans cette armée, il n'y a malheureusement guère que l'argot de motorisé. »
Dans ses manuscrits, dont cette belle édition offre aussi le fac-similé, Julien Gracq tisse une superbe correspondance entre l'événement brut, les paysages et les sensations de l'homme en guerre.
Pris dans la défaite de 1940, Julien Gracq composa, à chaud ou presque, deux récits, jusqu’à ce jour inédits, qui reviennent tels des boomerangs Julien Gracq (1910-2007), aussi méticuleux que secret, avait gardé, sans en faire état de son vivant, deux textes rédigés sous le choc de la défaite française du printemps 1940 face à l’Allemagne nazie. Le premier se présente comme des Souvenirs et prend la forme d’un journal. Le second se hisse jusqu’au «récit» avec des allures de nouvelle. Distraites des manuscrits de l’écrivain légués à la Bibliothèque nationale de France, ces trouvailles enchantent aujourd’hui le lecteur tout en lui offrant les clés d’une oeuvre. Du 10 mai au 2 juin 1940, de la Flandre aux environs de Dunkerque où il sera fait prisonnier, un lieutenant français assiste au désastre. «Nous avons appris que les Allemands sont à Amiens. Merlier m’annonce maintenant qu’ils sont à Abbeville. Nous voilà cernés. C’est une vraie fantasmagorie. Au point où nous en sommes, je me sens presque une avidité de surenchère, de nouvelles catastrophiques, et le besoin de triompher de l’angoissant par l’inouï. (Là a été, je crois, dans cette guerre, un des germes insidieux du “défaitisme”).» (22 mai.) Tout Gracq gît dans cette notation. D’abord le moteur d’une écriture qui passe par le filtre du temps et s’avère toujours transposition, même là où semble régner l’instantanéité. Dans son avant-propos, Bernhild Boie, exégète officielle du maître (elle l’introduisit dans la Pléiade), affirme: «Souvenirs de guerre: d’emblée le titre signale que les événements appartiennent au passé, qu’ils ont été notés après coup. Mais le texte tout entier dénie cette postériorité.» Erreur ! Il arrive à Julien Gracq, au détour d’un paragraphe, de laisser entrevoir au lecteur attentif le laps de temps qui s’est écoulé pour que pût naître la littérature, transmutation du réel, celui-ci semblât-il croqué sur le vif: «Tout à coup une puissante odeur de moutarde flotte autour de nous. Un de ces ballonnets d’ypérite dont on a parlé!? Mais non rien personne n’est incommodé. L’odeur se dissipe au bout de dix minutes. Encore maintenant cet incident me reste inexplicable.» (17 mai.) «Encore maintenant»… Les deux esquisses inédites offrent une passionnante leçon de style. Le témoin spontané devient observateur hiératique lorsqu’il passe du «je» au «il», du pseudo-journal à la prétendue nouvelle. L’économie de la langue et celle du regard ont changé. Il y a bien les mêmes soldats ivrognes, les mêmes coups de canon, les mêmes Anglais qui traversent le canal à la nage, le même duo d’Allemands blessés dans un side-car ; et pourtant le point de vue se modifie, plus altier, cotonneux et complexe. Les onomatopées se raréfient et se transforment, les «froissements de branches» deviennent «un craquement de branche». Et même si des expressions passent d’un texte à l’autre («ne dire rien qui vaille», par exemple), «les couleurs de la défaite» obéissent à ces miroitements si bien captés par Claude Monet face à la cathédrale de Rouen. Imprégné, l’artiste imprègne… Par-dessus tout, ce surgissement de la guerre dans la vie et l’art de Julien Gracq donne à comprendre comment l’écrivain, qui poursuivait le rêve surréel avec Au château d’Argol (1939), sera ensuite hanté par le trauma de la déroute qui donnera le la au fictif, en de magistrales variations sur ce même thème de l’ombre portée guerrière. Dès 1945, Un beau ténébreux apparaît telle la serrure du songe : «“Quel silence!” murmura Henri. Ce silence soudain lui rappelait le rêve, le rêve qui le matin au réveil l’avait laissé hagard. Il se trouvait au milieu d’une armée en guerre dans un très ancien château perdu parmi les forêts tristes de la Baltique.» La désastreuse campagne de France pointe le mufle même dans le pamphlet La Littérature à l’estomac, quand Gracq oppose la diffusion de l’imprimerie, «poste émetteur trop faible», au «bruit de fond» des médias et de la publicité avec leur «luxe de moyens mécaniques à la fois simplifiants et grossissants», qui rappellent donc l’irrésistible Wehrmacht du mois de mai 1940… «La poésie d’une guerre, c’est l’ennui quand on la fait, met des dizaines d’années à distiller ses pures essences», notait, presque sur le coup, Julien Gracq dans son «récit». En 1958 paraît Un balcon en forêt, fabuleux produit d’une telle distillation. L’aspirant Grange, héros du roman, semble l’aboutissement du «lieutenant G.» du récit, lui-même procédant en partie du simple «G.» des souvenirs de 1940. À la fin de ce texte: «G., plus curieux que moi, monte assez souvent observer la campagne du grenier.» Au début d’Un balcon en forêt, Grange, «embarqué dans cette guerre qui tournait à petit bruit, au point mort», gagne sa chambre, «un grenier assez étroit dont les fenêtres donnaient sur la Meuse». Dans Un balcon en forêt, les branches qui continuent de craquer, l’humus, le froid, le calme, la nuit, la tension, la peur, l’attente et la quiétude signent un magnifique roman organique, en formation dans les croquis de 1940. Le plus beau texte de Julien Gracq peut-être parce qu’il maintient l’équilibre entre l’organique et l’onirique , Le Rivage des Syrtes, donne aussi ses premiers signes de vie en ces travaux d’écriture menés dans le sillage de la débâcle. Au long du roman paru en 1951 et baignant dans l’angoisse d’une guerre attendue, l’élément liquide, à la fois limite et passage, joue un rôle obsédant: «“Tu ne sais pas la délivrance que c’est : un état au-delà duquel il n’y a rien.” Il fit de la main un geste vers la grève. La mer montait, lissait près de nous déjà en crissant sur le sable des bourrelets plats d’écume baveuse.» Le 14 mai 1940, l’écrivain consignait, hors d’espoir mais envahi par la beauté rimbaldienne des choses: «À gauche, en contrebas, quelque chose miroite vaguement sous des bancs de brumes: les polders? de l’eau? Par là souffle faiblement un air immense et salubre, l’air du large, l’air de l’eau.» Lire ce Gracq d’avant Gracq, c’est découvrir l’origine des phrases, c’est comprendre la dignité d’une vie accrochée aux mots, c’est savoir qu’une langue tenue témoigne de toutes les hauteurs à terre. Une surprise : deux inédits de Julien Gracq, publiés sous le titre global de Manuscrits de guerre (Paris, José Corti, 2011, avec une belle couverture). Berchtild Boie, qui a donné dans la Pléiade une excellente édition de ses oeuvres, présente ces textes : deux petits cahiers légués par l’écrivain à la Bibliothèque nationale, le premier contenant un récit de sa campagne dans les Flandres en mai-juin 1940, le second ébauchant une fiction, la vie du lieutenant G. pendant deux jours de guerre. Elle en date la rédaction dans les mois qui ont suivi le retour de captivité, entre fin 1941 et début 1942. Elle en montre l’intérêt, sans le majorer. À la lecture du premier cahier, je pense ceci : il est écrit par le lieutenant Louis Poirier, homme libre, intelligent, sachant écrire, comme cela eût sans doute été le cas de pas mal d’autres. Ceux qui l’ont connu le reconnaîtront à plus d’un trait ; d’autres les surprendront, comme la décision, à deux reprises, de tenir sur place, de façon assez irrationnelle, parce que l’on n’a pas reçu l’ordre de se replier. Et de temps en temps, un passage est de Julien Gracq, reconnaissable entre mille ; un seul exemple : « Ces bombes lointaines et ce mystérieux assoupissement, c’est étrange comme des coups maladroits frappés à la porte du château de la Belle au Bois Dormant » (p. 110). La description sans excès ni pudeur de la pagaille générale, de la nullité du commandement et de la mentalité déplorable des soldats constitue un document d’une importance non négligeable. Reprenant en les amplifiant certains passages du premier, mêlés à d’autres, le second texte est beaucoup plus écrit il suffit de mesurer la longueur voulue des phrases et même un peu chargé ; il est parsemé cette fois de traits gracquiens. Mais ce n’est pas encore cela, et la distance même me le rend moins attachant que le premier. Pourquoi a-t-il fallu qu’Ingeborg Kohn, qui a traduit Gracq en américain, après avoir dans Le Monde des Livres du 08/04.2011 rendu compte du livre de façon assez positive, ait ajouté ceci : « Je pense que Julien Gracq n’aurait jamais donné l’autorisation de publier ces textes. Par pudeur, par décence, par respect pour les morts et leurs familles et tous ceux qui, comme lui, avaient fait un effort héroïque pour ne pas trahir un idéal, de rester fidèles à leurs convictions, et de sauvegarder, malgré tout et vaille que vaille, l’honneur de la patrie » ? Si Gracq n’a pas détruit ces textes, c’est manifestement qu’il s’en est remis à ses légataires. Bertrand Fillaudeau et Bernhild Boie peuvent difficilement passer pour ayant voulu « faire de l’argent » avec eux au détriment de la mémoire du romancier ! S’il a dit du mal des écrits autobiographiques directs, il a tout de même pratiqué la chose à bien des reprises ! Quant au couplet vertueux et patriotique, passablement grotesque, il faut n’avoir pas réellement connu Gracq pour ignorer que de telles pensées ne lui sont jamais venues à l’esprit ! Jean-Pierre Jossua Un balcon sur la guerre
Lieutenant en mai 1940, Julien Gracq raconte, dans ses carnets intimes, la déroute de l’armée française. C’est, couché dans un cahier d’écolier le Conquérant, le récit méthodique d’une débâcle. La statue du cavalier victorieux, reproduite en couverture, ajoute à l’ironie de l’Histoire. Car ici la bataille est perdue sans même avoir été menée. L’officier qui tient, sur des pages quadrillées, les minutes de cette déroute s’appelle Louis Poirier et il a 30 ans. Ancien élève du pacifiste Alain et professeur d’histoire-géo à Quimper, il a publié, deux ans plus tôt, sous le pseudonyme de Julien Gracq, son premier roman, Au château d’Argol. Affilié à la CGT, il vient de déchirer sa carte du Parti communiste à l’annonce du pacte germano-soviétique. Mobilisé en août 1939, le jeune lieutenant du 137e régiment d’infanterie est envoyé sur la frontière belge le 10 mai 1940. En fait de guerre, il va participer pendant trois semaines à une manière de jeu, qui tient de la partie de cache-cache ou de colin-maillard et qui, pour ce jeune disciple du surréalisme, emprunte parfois au cadavre exquis. On pense au mot célèbre de Clemenceau : « La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires. » « Une odeur de désastre » Jusqu’au 2 juin, à la tête de sa section, le lieutenant Poirier tourne en rond. Il arpente le nord de la France, la Belgique, la Hollande, et revient finalement d’où il était parti, non loin de Dunkerque. Il marche au-devant d’un invisible ennemi, reçoit des ordres contradictoires de ses supérieurs, et traîne derrière lui une section de soldats ivres morts. D’ailleurs, la petite troupe assoiffée et affamée zigzague comme si elle avait perdu la boussole. Elle ramasse ici et là des paquets anglais de Craven A et des boîtes allemandes de Knäckebrot de seigle. La nuit, des balles traceuses évoquent « la courbe gracieuse d’un jet d’eau ». Le jour, des avions allemands lâchent des bombes au loin. Mais tout paraît si calme, dans ce printemps « alcyonien » aux douceurs coupables. «On se demande ce que nous venons faire dans ces campagnes oniriques, vautrées dans un sommeil noble. » Car la Wehrmacht ne se montre pas sur le terrain, sauf à la toute fin, où elle apparaît sous la forme ubuesque d’un side-car dont les deux motocyclistes seront blessés, et que Poirier fait aussitôt soigner par un médecin de quartier. On dirait une armée fantôme, dont seule la rumeur, précédée d’une « odeur de désastre » et suivie par les « couleurs de la déroute », signale l’irréfutable progression. Drôle de guerre. Même pas peur. Ni angoisse ni pitié. Trop de simulacres, trop de grotesque. « Je suis très détaché de cette aventure », note- t-il le 12 mai. Et le 24 mai : « Comme je me sens jeune, vide, léger, insouciant comme je respire bien dans cette nuit complice et fraîche, au creux de l’imprévisible. » Avant l’arrivée des chars allemands à Zycklin, dont il fait sauter le pont et qui est l’apogée de son service militaire, Louis Poirier n’a pas l’occasion de faire usage de son arme. Il préfère laisser à son double, Julien Gracq, le soin de décrire, en poète géomorphologue, les paysages traversés : plaines, forêts, polders, fleuves. Sur les bords de l’Escaut, il en appelle à « Lohengrin », ailleurs aux « Chants de Maldoror » ou au « Grand Meaulnes ». Il dit que, même sur la ligne de feu, la littérature ne le lâche pas. Elle semble le dédommager du remords qu’il éprouve à ne pas se battre et du sentiment qu’il a, même au milieu de ses hommes, d’être seul « Va pour la solitude, et tant mieux ». À la manière étonnée de Fabrice à Waterloo, Julien Gracq est bien obligé de conclure : « La guerre, nous l’avons traversée. » La suite est connue : fait prisonnier le 2 juin 1940, il est envoyé dans un stalag en Silésie, et puis libéré en février 1941. C’est à Saint-Florent-le-Vieil qu’il rédigea ses « Souvenirs de guerre ». Julien Gracq n’avait pas souhaité les voir paraître, encore moins les ajouter à la Pléiade de ses « Œuvres complètes », mais il prit soin de les léguer à la Bibliothèque nationale. Un second cahier y était joint, appelé « Récit », qui est la version brève et romancée des « Souvenirs » où, glissant du « je » au « il», l’écrivain prête au lieutenant G. sa propre expérience de l’errance et de la débâcle. On comprend mieux, à le lire, pourquoi Julien Gracq, sans le détruire, ne l’a pas publié. Autant le texte autobiographique est précis, concis, lapidaire, autant la fiction est chargée de fioritures inutiles, drapée dans un lyrisme théâtral. Il abuse des phrases longues, des tirets, des points-virgules, et surtout des métaphores (on ne compte plus, à chaque page, les « comme » et autres « on eût dit que »). Il sur-écrit. Il est n’est plus dans l’action, mais dans la pose. Au contraire, les « Souvenirs », premiers carnets du grand chemin, nous restituent Julien Gracq dans toute l’étendue de ses jeunes dons : ceux de l’historien d’une guerre sans nom, du géographe des pays froids, du climatologue de l’expectative, du musicien du « silence magique », et du romancier wagnérien de l’attente, posté à la frontière du réel et du fantastique. Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 14-20 avril 2011 Bernhild Boie, qui avait établi l’édition des Oeuvres complètes de Julien Gracq pour la « Bibliothèque de la Pléiade », en 1989, vient de faire une découverte majeure dans les archives déposées à la BNF après la mort de l’écrivain, en 2007 : deux cahiers d’écolier renfermant respectivement une manière de Journal de guerre et un récit non titré. Le premier couvre la période du 10 mai au 2 juin 1940, le second resserre l’objectif sur les journées des 23 et 24 mai 1940. L’un et l’autre, rédigés selon toute vraisemblance entre octobre 1941 et juillet 1942, peuvent être considérés comme le matériau premier du roman qui paraîtra en 1958, Un balcon en forêt, l’un des grands textes de « l’écriture du désastre », avec les Communistes d’Aragon et la Route des Flandres de Claude Simon. L’aspirant réserviste Louis Poirier, qui a inscrit son nom sur chaque couverture, s’est donc appliqué à reconstituer après coup les trois semaines pendant lesquelles il erra avec sa section depuis la région d’Hazebrouck jusqu’en Belgique et aux Pays-Bas, avant de revenir en France et d’être fait prisonnier, le 2 juin, dans la poche de Dunkerque. La « drôle de guerre » s’était achevé pour lui le 10 mai à l’aube, dans le village de Winnezeele, où soudain avait retenti le fracas des armes. Louis Poirier opère un retour, au jour le jour, sur cette équipée et les impressions qu’il en retira. L’élément factuel se combine ici avec le rendu des sensations et les fulgurances de la vision, qui annoncent les ambiances du roman à venir. On y voit le jeune réserviste, tout juste trentenaire, à la tête d’une vingtaine de troupiers bretons, qui ont sur lui l’avantage insigne d’avoir connu déjà l’épreuve du feu. Les appréciations qu’il porte rétrospectivement dans son cahier montrent une relation ambiguë avec eux, faite de laisser-aller, d’indifférence et d’une condescendance ne s’effaçant que dans de rares instants de proximité. Mais ce qui l’intéresse se situe ailleurs : dans l’ambiance d’irréalité, plus tard évoquée dans Lettrines, et dans la sensation de vacance éprouvée durant ces semaines. La guerre selon lui arrache l’homme à son monde et le ramène à l’enfance, conçue à la façon freudienne comme un état antérieur à la civilisation. Le narrateur qui zigzague à la tête de sa section ressemble fort au lieutenant G., figure centrale du récit contenu dans le second cahier. Et celui-ci se présente lui-même à son tour comme la frappante première ébauche de l’officier Gange d’Un balcon en forêt, qui, cette fois non plus à Dunkerque mais dans les Ardennes, éprouvera une semblable coupure avec le monde : « Si légèrement qu’il se sentît engagé dans la vie, la guerre avait tranché le peu de liens qu’il se reconnût. » Le récit poétique, tel qu’il prendra forme dans le roman, est déjà en place. Les métaphores suggèrent des êtres réduits à la posture des hommes primitifs devant les forces de la nature. Ainsi G. se figure les chars ennemis « avançant épaule contre épaule en moutonnant comme les bisons d’Amérique », alors que Grange voit les unités françaises prises « dans la coulée terreuse, grondante, d’un troupeau de buffles serrés de trop près dans l’incendie de la jungle ». La similitude est flagrante. C’est donc un véritable système d’écho qu’on peut ici repérer. Entre les récits des deux cahiers, comme entre ceux-ci et le roman à venir. On tient désormais les textes à partir desquels la poétique gracquienne prit un nouvel essor. Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 14 avril 2011
Lorsque paraissent les "Œuvres complètes" d’un écrivain, elles n’attendent que de s’enrichir d’inédits : Sade en est un frappant exemple depuis trente ans. Du vivant de Julien Gracq, ses dites "O.C." se virent éditées dans la Pléiade en 1989 et 1995, sous forme de deux volumes établis par les soins de Bernhild Boie (avec le concours de Claude Dourguin pour le second). Ils contiennent les fictions - romans, récit, théâtre - et les essais du discrétissime auteur qui, pour "Le Rivage des Syrtes", refusa le prix Goncourt en 1951, hostile qu’était et resta Gracq, obstinément, à ce qui s’écarte de l’œuvre strictement dite. Julien Gracq - de son véritable nom Louis Poirier - naquit le 27 juillet à Saint-Florent-le-Vieil, en Maine-et-Loire, et mourut à Angers, le 22 décembre 2007, ayant partagé sa (longue) vie entre l’enseignement (agrégé d’histoire-géographie) et l’écriture, s’étant toujours tenu à distance de la "littérature à l’estomac" qu’il dénonça dans un pamphlet fameux. Proche du surréalisme, sans pour autant adhérer au groupe constitué autour d’André Breton (qui l’admirait et qu’il admirait), Gracq n’aura jamais été un écrivain qui "plaît" au grand public, ses romans et récit ne renvoyant guère aux questions d’actualité (après le pacte germano-soviétique en 1939, il se détachera de la politique à jamais). Dans ses fictions - s’inscrivant dans le sillage d’un romantisme noir -, Gracq nous conduit au cœur d’univers qu’armurent les brumes et le silence (qui est de l’opéra pétrifié), où les couleurs automnales sont chair de rêves. Aujourd’hui, splendidement préfacé par Bernhild Boie, paraît un volume qui réunit deux cahiers dont la mise en écriture définitive se situerait entre 1941 et 1942; le premier, "Souvenirs", est un journal et le second, un récit; Louis Poirier, alors officier au 137e régiment d’infanterie, relate son expérience militaire en mai 1940, à l’heure où les troupes françaises rejoignirent la Belgique livrée à l’invasion allemande. Le narrateur du "Récit", le lieutenant G., préfigure l’aspirant Grange du seul roman d’amour de Gracq, "Un balcon en forêt", qu’il publiera en 1958. Ce qui surprend dans ces pages de l’alors jeune auteur de "Au château d’Argol" (récit paru en janvier 1939 chez José Corti, après avoir été refusé par Gallimard), c’est d’y entendre une voix réaliste qui évoque et recrée de périlleux jours de guerre qui, littérairement, inspireront aussi le Robert Merle de "Week-end à Zuydcoote", le Claude Simon de "La Route des Flandres" ou l’Aragon du cinquième tome des "Communistes". Faut-il tout publier d’un écrivain ? La question occupe beaucoup les esprits, ces temps-ci. Milan Kundera, dont les romans viennent d’être rassemblés dans la Pléiade, professe qu’il faut « balayer » autour de son oeuvre, ne pas tolérer d’accès à ses ébauches et essais, ne révéler que les textes « achevés » ou jugés tels par l’écrivain. Par ailleurs viennent de paraître chez José Corti, son éditeur emblématique, les Manuscrits de guerre de Julien Gracq. Pour mieux souligner qu’il s’agit bien de manuscrits, une version en fac-similé est proposée aux amateurs, qui ont le plaisir de déchiffrer l’écriture fine et régulière de celui que l’on a appelé le dernier « classique » des lettres françaises. A-t-on ou n’a-t-on pas eu raison de les livrer au public ? Sa traductrice américaine a déclaré au Monde qu’il n’aurait probablement pas consenti à cette divulgation. Le fait est qu’il n’a cependant pas pris la précaution, si ç’avait été son intention, de détruire ces deux cahiers écrits à propos de sa brève expérience militaire, dans les semaines qui ont suivi le 10 mai 1940. Lieutenant, il conduisait un petit détachement de recrues vouées à une errance hagarde dans le nord de la France, la Belgique et cette Flandre zélandaise qui le fascina tant qu’il y consacra plus tard un sublime poème en prose, repris dans son recueil Liberté grande. Car si la valeur documentaire de ces textes est indéniable voici un témoignage de première main sur la « drôle de guerre » par un témoin des plus attentifs , ils sont surtout, pour les chercheurs et les admirateurs de cet écrivain d’exception, une occasion de voir à l’œuvre le processus de mise en forme littéraire. Les deux textes diffèrent en effet par leur degré d’intensité esthétique. Le premier, Souvenirs de guerre, reprend les impressions mi-objectives, mi-ironiques de Louis Poirier (le vrai nom de Gracq) sur ses mésaventures, qui vous ont quelquefois un ton « bidasses en campagne » des plus savoureux. C’est plaisant, mais aussi peu intégrable dans son œuvre que l’est dans celle de Marcel Thiry écrivain proche de Gracq l’évocation de son périple en autocanons durant la Grande Guerre. Il en va tout autrement du « récit » qu’il a au demeurant signé de son pseudonyme. Il contient des pages magnifiques, qu’on lit dans le ravissement et dont aucun fan de Gracq ne pourra plus jamais se passer. Cette petite centaine de pages compte parmi les plus belles qu’il nous a heureusement ! laissées.
Le premier texte est un Journal, qui commence le 10 mai et se termine le 2 juin 1940, écrit à la première personne. C'est un moment crucial de la guerre puisque, après la fameuse « drôle de guerre » et l'inaction qui a commencé à éprouver le moral des Français, l'offensive éclate, brutale. Le lieutenant Poirier (Julien Gracq) a été affecté sur le front et, avec ses hommes, se retrouvent d'abord le long de la frontière belge puis, soumis à des mouvements et des ordres contradictoires et souvent incohérents. Ce qui fascine dans ce Journal, tenu à chaud, c'est son aspect inéluctable et prémonitoire. Comment, en un temps aussi court, la défaite militaire a-t-elle été aussi rapide et totale. Comment se sont comportés les soldats français, belges, anglais sur ce mouchoir de poche. Comment est-on passé aussi rapidement à une véritable débâcle, les alliés étant encerclés dans la région de Dunkerque (Les Pays-Bas ayant capitulé le 15 mai, les Belges le 28. Seule une partie du corps expéditionnaire britannique et une petite partie des troupes françaises échapperont à l'étau allemand). Ce qui étonne enfin, outre cette description palpable d'une défaite annoncée, c'est l'acuité de la perception, tant des choses de la guerre que des rumeurs qui l'entourent, tant des comportements humains que du cadre où elle se déroule. Le second texte est un récit qui part de la réalité de ces souvenirs pour en faire une fiction, passionnante dans la mesure où l'on voit concrètement comment Julien Gracq passe de la réalité à la fiction (le récit commence le 23 mai) et pourquoi une distance beaucoup plus grande était nécessaire dans le temps, comme dans les circonstances, pour aboutir à la vision plus ample du Balcon en forêt, et non plus comme ici une interrogation sur le basculement des événements et le destin, sensibles dans les trois dernières phrases : « Pour devenir un reître, il lui semblait soudain qu'il ne fallait peut-être pas tant de choses. Non, vraiment pas tant de choses. Seulement trois ou quatre instantanés bien choisis. »
Écrivain et ami de Julien Gracq. Cette parution des Manuscrits de guerre de Louis Poirier,est-ce une surprise ? En effet ! Ces manuscrits, même les intimes ne les connaissaient pas. Julien Gracq a toujours affirmé ne pas avoir tenu de journal. C'est Bernhild Boie, titulaire du droit moral sur l'oeuvre, qui a révélé l'existence de ces deux textes : un journal de trois semaines de campagne, du 10 mai au 4 juin 1940, de Winnezeele en Flandre française, à Zyckelin, près de Dunkerque. Ce journal de guerre, signé Louis Poirier [le vrai nom de Gracq], est augmenté de sa transposition en fiction. Cette publication est-elle justifiée ? L'expérience de la guerre a des retentissements dans toute l'oeuvre de Gracq. Cette publication est justifiée : ces manuscrits sont une passerelle entre l'homme Louis Poirier et l'écrivain Julien Gracq. Ils laissent pressentir la suite. Nous voyons comment l'expérience se transforme en littérature. Quelle est la différence entre ces manuscrits de 1942 et les futurs romans de guerre ? À la différence de ses personnages de militaires, Grange dans Un Balcon en forêt et Aldo dans Le rivage des Syrtes, l'écrivain laisse ici bouillir sa révolte contre la faillite du commandement. On sent nettement le militant CGT anti-hiérarchie militaire. Gracq disait lui-même qu'il avait été maintenu à l'arrière, au conseil de réforme de Quimper, parce qu'il avait été communiste [jusqu'à la signature du pacte germano-soviétique en 1939]. Cette guerre éclair, on le sait peu, fit beaucoup de morts. Des « troupes fraîches » montèrent au front. Louis Poirier fut mobilisé comme lieutenant au 137e régiment d'infanterie basé à Quimper. Il rejoignit en octobre son bataillon, en Lorraine. Sa campagne débute à l'entrée des Allemands en Belgique. Ainsi, ce livre éclaire à la fois l'homme et l'oeuvre ? C'est une clef de lecture en marge de l'oeuvre. Mais ici, on approche un peu mieux Louis Poirier. Ce récit dissipe le cliché d'un Gracq « passe-muraille » et nous montre un homme attachant, sans la morgue de l'officier. Et l'on voit comment la fantastique mémoire de Gracq fonctionne : il n'oublie jamais un paysage. Nous voyons se former les images fondamentales qu'on retrouvera ensuite dans les romans futurs. Cette parution évitera-t-elle à Gracq le « purgatoire » de tous les grands écrivains ? Oui, il y avait un risque de purgatoire pour cet écrivain de référence dont on parle parfois plus qu'on ne le lit. Ce livre sera l'occasion de le lire. Il reste vivant. C'est un Gracq jeune et spontané, qui emploie volontiers le parler courant et trivial. Ce texte est un bel exercice de liberté. On y entend Gracq au naturel, tel qu'on pouvait l'entendre parler de la chose militaire. Mais ça ne dispense pas de lire Un balcon en forêt ! Recueilli par Daniel MORVAN, Ouest France
Lorsqu’il est mobilisé, en 1939, Louis Poirier vient à peine d’achever « Au château d’Argol ». Publié sous le pseudonyme de Julien Gracq, ce premier livre n’annonce pas seulement l’œuvre future, il en est un des fleurons. Sa forme est parfaite, son imaginaire bien spécifique ; le romantisme allemand et son culte de la nature, la mythologie de la forêt, les légendes maritimes et les tours qu’elles jouent à des héros somnambuliques que leur pouvoir hypnotise. L’écrivain Gracq existe donc déjà quand la guerre éclate, et même si elle ne l’« inspire » pas, il sent confusément qu’il doit en tirer quelque chose. C’est la raison d’être de ces « Souvenirs de guerre » et du « Récit » qui les accompagne, écrits pendant et après son retour de captivité mais restés inédits de son vivant. Disons-le, le premier des deux textes (signé Louis Poirier) est un document passionnant sur la campagne de France, comme sur Gracq. Bien qu’intitulé « Souve- nir », il s’agit d’un journal, dans lequel l’auteur raconte, au jour le jour, et à la première personne, les pérégrinations de sa section, emportée dans le maelström de la défaite, subie avant même que d’être consommée. Pendant les trois semaines de cette débâcle, où, « sans chars, sans pain, sans généraux », ils marchent, au gré des ordres et contrordres, à travers la France, la Belgique et la Hollande, le lieutenant Poirier et ses hommes se révèlent dans leur humanité la plus profonde, et la plus fruste. Lui est un solitaire (« Je ne fais pas corps », répète-t-il) qui se récite du Lautréamont et s’enivre des bruits de la forêt, eux vien- nent de la France rurale et se saoulent à la moindre occasion (« Beaucoup de soldats ivres, titubants »). Solidaires, mais minés par « les germes insidieux du dé- faitisme », ils assistent, impuissants, à leur propre déroute devant un ennemi invisible (thème dominant du « Rivage des Syrtes », 1951), errant comme « une tribu de romanichels », dans la plus grande ignorance de ce qu’ils doivent faire. D’où l’abondance de formules comme « il paraît que », « il faut supposer que » ou « le bruit court que », qui soulignent leur désarroi. « Récit », le second de ces « Manuscrits de guerre », se veut la version romanesque du journal qu’on vient de lire : même décor, mêmes personnages, même événements (ramassés sur deux jours et deux nuits), mais racontés à la troisième personne. On s’attend donc à un vrai saut dans la fiction, et à retrouver le magicien d’« Argol », aux prises avec la grande Histoire. Hélas, loin de transformer ce précieux matériau, l’auteur ne fait que le transposer dans le « cadre » du roman. Comme s’il n’avait pas réussi à s’émanciper des « Souvenirs », allant même jusqu’à en reprendre de nombreux passages ou images. Ainsi, dans le journal : « Cette troupe imbibée de défaite comme d’eau une éponge » ; et dans le « Récit » : « La troupe avait absorbé les couleurs de la défaite comme une éponge boit l’eau », etc. Un point, cependant et il est crucial dans le cas de Gracq , sur lequel ces textes s’affranchissent de la contrainte événementielle ; l’attention portée aux paysages traversés, comme au bruissement des arbres et des rivières, à tout ce fourmillement de la nature. L’auteur y révèle une sensualité pénétrante, laissant entrevoir, et dans un style qui est déjà le sien, le rêve qu’elle peut inspirer aux hommes, au risque de les emporter. C’est de cela qu’il sera question, quinze ans plus tard, dans une œuvre purement onirique : « Un balcon en forêt » (1958). Ces années de guerre, trop littéralement retranscrites dans les deux inédits, Gracq saura cette fois les transmuer en expérience de la nature, de l’attente et de l’oubli. Igor Capel, Le Canard enchaîné, 11 mai 2011 |
||||||||||||||||||||
![]() Julien Gracq, Manuscrits de guerre, Présentation de Bernhild Boie avril 2011 Édition ordinaire : 256 pages 978- 2-7143-1057-6 19 Euros Édition avec fac-similé du manuscrit : 336 pages 978- 2-7143-1058-3 29 euros [Il a été tiré de cet ouvrage 110 exemplaires sur vergé conquéror blanc, tous justifiés par l'éditeur. |
||||||||||||||||||||