 |
Georges Picard, Mais dans quel monde vivez-vous !,
éditions Corti, parution 6 septembre 2007.
Dans cet essai d’autobiographie circonspecte, Georges Picard tâche de dégager les traits marquants d’une personnalité confrontée dès sa naissance à l’agressivité d’un monde peu disposé à l’accueillir.
« Le sentiment m’habita très tôt de ne pas vivre tout à fait dans le même monde que la majorité des personnes qui m’entouraient, en maison d’enfants, au lycée, plus tard dans la société. Nous n’avions ni les mêmes antennes, ni les mêmes récepteurs émotifs et intellectuels. Le quiproquo était permanent. Pour y échapper, je sondais chez autrui la capacité de s’émouvoir pour ce qui me touchait le plus, et que je peux résumer par une généralité : un certain goût de l’aventure intérieure, ce qui supposait le mépris ou l’indifférence vis-à-vis de ce que l’on prétend le plus réel, l’utilité, l’efficacité, la matérialité de l’action quotidienne ramenée à son niveau le plus prosaïque. »
Élevé dans une pension d’accueil pour les enfants juifs de l’après-guerre, l’adolescent devra à la lecture et à la musique les moments de grâce d’une jeunesse sauvée par un idéalisme revendiqué et provocateur, dans un milieu où la survie sociale était la principale urgence.
Ce livre de confidences et de réflexion, écrit dans des registres contrastés - cocasse, ironique, mélancolique ou grave -, tente le portrait psychologique d’un garçon par le double versant de vérités intimes (dessinant la cartographie d’un monde intérieur) et d’engagements collectifs (guerre d’Algérie, Mai 68). Mais il est aussi une méditation sur l’improbabilité de cerner de façon rigoureusement cohérente toute identité individuelle. « Hors tout mysticisme, je tiens à l’idée que la vie de chacun est une énigme et, bien sûr, d’abord pour lui-même (…). Ce que peut espérer de mieux celui qui s’autobiographie, c’est de moins bien se comprendre après qu’avant, en étant plus près du noyau brumeux de son être.»

Dans la passacaille du concerto pour violon en la mineur de Dimitri Chostakovitch, enregistré en 1956 et interprété par l’orchestre philharmonique de Léningrad sous la direction d’Evgueni Mravinski, David Oistrakh nous offre l’expression musicale la plus sublimée, illustrant comme une suspension du temps qu’on aimerait définitive, mais qu’un retour d’orchestre, pourtant attendu, finit par interrompre, laissant l’auditeur hagard. Aucune audition ne nous restituera avec la même intensité l’impression d’arrachement de la première écoute, car le mouvement final du concerto, qui est un burlesque, jette brutalement l’âme dans un monde de haine convulsive. L’intrusion de la violence et du ricanement ne pourra plus être oubliée : elle est comme une blessure dont la douleur vigilante rend toute nouvelle audition de l’œuvre par avance désabusée.
Que signifie ce brillant final ? Chevauchée joyeuse pour les uns, danse mortifère pour les autres pour moi, conjuration de l’effroi d’une certaine modernité hargneuse, magistralement rendue par l’agressivité débridée du violon. Les contemporains durent apprécier diversement cette provocation dans le contexte politique de l’époque avant que leurs descendants, c’est-à-dire nous-mêmes, n’en saisissent la portée universelle. J’y entends les affres hilares d’une agonie, j’y perçois l’incroyable haine de soi, peut-être le vrai drame caché du monde contemporain, monde masochiste dont l’odeur nauséabonde de religion, de pétrole et de fric intoxique jusqu’aux derniers confins.
Et pourtant, peut-on être sûr du pire ?
C’est par un acte de volonté que j’ai décidé de trancher la question pour moi-même en profitant des dernières années qui me restent pour cultiver la faculté des plaisirs calmes et des bonheurs de circonstance. On ne peut pas finir une vie dans l’amertume : quoique les raisons de se révolter ne manquent pas, quel gâchis d’user ses forces à égratigner une réalité trop cuirassée pour s’émouvoir de ce chatouillement.
En fait, je ne suis pas si âgé, j’ai même en moi une grande jeunesse qui ne parvient pas à s’épuiser. J’ai atteint ce que l’on pourrait appeler un âge philosophique, qui dépend moins du nombre des années que d’un certain état intérieur où se réhabilite la volonté, si longtemps restée en jachère après une jeunesse qui l’idolâtrait. Il n’est jamais trop tard pour réaliser que l’on tient son sort entre ses mains, même si, par un dessaisissement de routine, on en est venu à croire que notre existence dépendait surtout d’autrui.
L’importance que l’on accorde aux autres, à la pression de leurs sentiments, à l’influence de leurs idées, est proportionnée au désir d’engager sa liberté prioritairement au profit de soi-même. En étant libre pour soi, on peut le devenir pour les autres, alors qu’en s’imposant des charges et des devoirs sociaux factices, on perd son autonomie, on reproduit l’éternelle dépendance qui plombe toute possibilité de montrer à son entourage plus que le reflet conventionnel d’un rapport de surface. C’est le semblable qu’attend l’autre, mais c’est le dissemblable qui l’enrichit. J’ai mis longtemps à en tirer des leçons utiles. Une grande partie de ma jeunesse s’est passée à essayer de ressembler aux personnages que l’on supposait que j’étais garçon sage et réservé, étudiant studieux, avide et rigoureux, militant politique virulent, journaliste efficace, esprit ponctuel, lucide et vaguement ironique , alors que je m’accrochais à la vie avec une inquiétude qui aurait mérité des résolutions moins caricaturales. Mais il me semblait que ces apparences correspondaient aux aspirations que mon entourage nourrissait à mon égard. Je répondais à ce cahier des charges où la psychologie n’est plus qu’une fournisseuse de poncifs sociaux. Quand on croit trop bien savoir qui l’on est, c’est que l’on a bouclé l’habit. Le décor est en place, les rôles distribués, l’existence est balisée d’étapes identifiables, il n’y a plus qu’à aller. Peut-être ne saura-t-on jamais qui l’on aurait mérité d’être, et la vie que l’on croira s’être choisie n’aura été que la résultante de malentendus convergents sanctifiés sous le nom de nécessités les fameuses nécessités de l’existence. On aura joué une bouffonnerie croyant à une simple comédie.
Quand je m’applique à lier des moments épars de mon existence pour recomposer une sorte de cohérence biographique, je vois bien quel arbitraire je substitue à l’apparente anarchie de mon temps subjectif. En fait d’événements captables, je ne discerne que des banalités, des redondances. Mon terrain d’aventures est intérieur. Ainsi, ce qui est important pour moi n’influence que très peu ma condition sociale et matérielle. Je regarde ma vie concrète, sociologique, avec indifférence. Mon métier de journaliste sert surtout à rendre confortable ma rêverie d’écrivain. J’aurais pu gagner mon salaire en exerçant une activité très différente ; je ne mets aucune passion dans ce qui n’est à mes yeux qu’une obligation vaguement ennuyeuse.
La mince culture philosophique que m’a donnée l’université me prédisposait sans doute à prendre les événements futurs sous l’angle du dilettantisme, tout en aspirant à une lucidité sur les choses et les personnes que je croyais à portée de quiconque a relativement médité. Il ne m’a pas fallu trois ou quatre ans autour de la trentaine pour me débarrasser de ce devoir de clairvoyance, ce qui n’est peut-être, après tout, qu’une autre face de la lucidité savoir que ce que l’on sait n’est qu’une simplification subjective du réel, une approximation de parti pris allant parfois jusqu’au comique. Je n’ai pas renoncé à comprendre ce qui se passe autour de moi et en moi, mais rien ne me fera plus croire comme jadis que les illusions de l’existence peuvent être dissipées par une quelconque déconstruction intellectuelle ou psychologique.
L’échec de l’explication marxiste fut pour moi l’épreuve de référence. Cette idéologie, qui ne se considère pas tout à fait comme telle, a vu que les idées sont des croyances liées en systèmes, et que les systèmes organisent leur propre logique dans le but de servir des intérêts (en l’occurrence, de classes). Comment rester insensible à un décapage aussi violent des interprétations séculaires du réel, et notamment des abstractions idéalistes ? Il fallut quelques décennies à ma génération, celle de l’après-guerre, pour réaliser que le marxisme s’était engrené à son tour dans la chaîne infinie des illusions dont il ne représentait qu’un maillon intellectuel de plus, certes assez génial à sa façon.
Mon adhésion au marxisme m’avait contraint à une grande sécheresse d’esprit. Pour l’assouplir, je me suis adonné quelque temps à la fumisterie sympathique du surréalisme. Au moins, lui ne prétend pas dissiper les brumes : il les pulvérise au contraire abondamment et poétiquement sur tout objet présentant des angles durs. Pour lui, le réel est un obstacle, pour ne pas dire une aliénation. C’est l’ambiguïté, le vague qui l’inspirent. L’ironie, c’est qu’il moula ses penchants lyriques sur le modèle coriace du fanatisme, ce qui lui donna les caractéristiques ridicules d’une secte. À titre personnel, j’en ai sauvé une capacité à rêver le monde un peu au-delà de ce qu’il est.
Le freudisme a eu une certaine importance pour moi, comme pour une partie notable de la jeunesse étudiante des années soixante et soixante-dix, surtout en tant que levier déstabilisateur d’une morale sexuelle trop simpliste. J’en aime encore l’audace conceptuelle, la gabegie de notions puissamment fumeuses, souvent en rapport avec certaines de nos intuitions intimes. C’est un enchevêtrement arbitraire d’idées de moins en moins expérimentales. Ce porte-à-faux persistant avec le quotidien l’a fait passer en un siècle d’une vocation thérapeutique à une destinée philosophique et esthétique. Ses dogmes et son vocabulaire ont déserté en partie les cabinets analytiques pour pulluler dans les revues et les catalogues d’art contemporain.

Du bon usage et du bonheur d'écrire sur soi...
« L'autobiographie, même fragmentaire, est un genre que je juge risqué, notamment lorsque le narrateur s'efforce d'enluminer une existence sans éclat, sans témoignages intéressants, sans péripéties dignes de retenir l'attention du public. Seuls, les écrivains au-dessus de la moyenne devraient avoir le droit de nous détourner de notre passionnant ego pour considérer un peu longuement le leur. » (Georges PICARD)
Avant d'être un livre de souvenirs d'un homme mûr qui se penche sur le cours de son enfance pour tenter de tracer le portrait de l'enfant qu'il fût, cet essai est d'abord une brillante démonstration en acte des pièges et des limites de l'entreprise autobiographique. Dès le Prologue lumineux qui, à lui seul, est un morceau de bravoure, l'auteur pose les préliminaires indispensables à une saisie lucide de son passé dans ce que celle-ci comporte de risqué et d'arbitraire. « Quand je m'applique à lier des moments épars de mon existence pour recomposer une sorte de cohérence biographique, je vois bien quel arbitraire je substitue à l'apparente anarchie de mon temps subjectif » (14).
Réflexion libre sur les conditions et les présupposés épistémologiques de toute narration autobiographique en même temps que récit retraçant les étapes significatives qui ont jalonné une existence, ce livre soulève la question de la possibilité de se raconter à soi son passé et d'y insérer les « signets » qui en marquent les moments capitaux. Georges Picard accepte d'emblée de composer sans complexes avec l'illusion biographique, celle-ci consistant à projeter post hoc une cohérence rétrospective sur le passé et à établir un lien déterministe de nécessité tel qu'interprété par le moi du présent, alors que s'élever contre cette illusion se ramènerait à ne voir partout que de la contingence dans l'enchevêtrement touffu des événements vécus. En réalité, la manière dont l'auteur définit le processus biographique est autrement plus subtil : « il constituerait, nous dit-il, une sorte de tautologie de la personnalité se développant sans perspective définie, mais non sans cohérence [..] plus ou moins reconstituable rétrospectivement » (19). Autrement dit, l'identité personnelle, telle qu'elle se façonne au fil du temps, est le produit de nécessités plurielles inscrites dans le jeu dialectique de la durée où la part de hasard et de liberté fait advenir lentement ce qui formera plus tard "l'essence" de l'individu. Mais précisément, prendre acte de la dimension fondamentalement contingente de l'histoire biographique de chacun rend problématique non seulement toute possibilité de définir qui l'on est, mais aussi qui l'on aurait pu être : « Peut-être ne saura-t-on jamais qui l'on aurait mérité d'être, et la vie que l'on croira s'être choisie n'aura été que la résultante de malentendus convergents sanctifiés sous le nom de nécessités » (14).
Bien sûr, l'on pourra toujours après coup, en ressaisissant a posteriori ce qu'on a été, faire le partage entre ce qui relève de l'accidentel et ce qui appartiendrait peut-être à l'essence propre de l'individu et réduire ainsi l'indétermination intrinsèque à la vie à mesure qu'elle se vivait. N'empêche que la connaissance de soi par voie autobiographique constitue dès le départ une démarche hasardeuse et incertaine, ce qui fait opter l'auteur pour ce qu'on pourrait appeler un principe d'incertitude : « Ce que peut espérer de mieux celui qui s'autobiographie, c'est de moins bien se comprendre après qu'avant, en étant plus près du noyau brumeux de son être » (22). De fait, au terme de ses déambulations dans cette odyssée biographique, Georges Picard saisira encore plus concrètement que « la connaissance de soi est un cheminement, pas un aboutissement. Le miroir qui capte les souvenirs ne prend que des leurres » (241). C'est à la lumière d'une telle sagesse sceptique et circonspecte que l'auteur peut revenir sur son destin d'écrivain. Il avoue par exemple avoir manqué de cette ambition qui anime certains écrivains à carrure médiatique. Cela procède de sa part, nous assure-t-il, d'« un manque d'ambition » (18) qui est une « fuite devant les traquenards du jeu social » (19). Mais inversement, il ne verse pas dans un cynisme de frimeur qui serait en quelque sorte l'envers à miroir renversé de l'arrivisme tapageur qu'il déplore : « Si je n'ai jamais été un apologiste de la Réussite, et pour cause, je me suis toujours gardé de me laisser séduire par l'idéal misanthropique. La fascination pour l'Échec, la complaisance envers la figure cioranesque du Raté, relèvent d'une dialectique inconsciente de l'orgueil révulsé » (19).
Une fois les préliminaires posés en toute clairvoyance dans ce magnifique Prologue, Georges Picard peut enfin entamer son projet de se raconter en vadrouillant au gré de sa fantaisie dans les méandres de sa mémoire. Tout en faisant mine de musarder librement et de façon non chronologique à travers les arcanes du temps, l'auteur parvient à nous restituer le portrait du jeune homme qu'il a été en conférant malgré tout à son récit une impression d'unité assez homogène. A le suivre dans son voyage dans son passé d'enfance, on découvre comment par exemple, très jeune, le jeune Picard, immergé dans ses lectures de jeune adolescent, fût la proie d'une imagination « hyperactive », rebelle et étrangère aux servitudes de la réalité adulte. Très vite et très tôt, il s'imprègne de lectures qui le mettent à l'abri de la mesquinerie du monde adulte, et baigne intégralement dans « la culture des sensations » (60) - ce qui, soit dit en passant, n'est pas sans l'apparenter au personnage de Musil, dans Les désarrois de l'élève Törless - en s'initiant à ce monde épuré et quintessencié incarné par la littérature : « J'ai trouvé dans la littérature une terre sacrée où le monde peut approfondir le sens qu'il est incapable de fonder par lui-même, faute du recul nécessaire... Sans mes échappées imaginaires dans les livres, à quoi aurais-je pu me raccrocher ? » (101-102).
Cependant, les escapades dans le domaine platonique des livres ont tôt fait de renforcer chez lui le sentiment d'inadéquation et de polariser les deux mondes entre lesquels il oscille : « Comment n'aurais-je pas souffert du décalage incessant entre des mondes imaginaires où tout avait un sens, où les personnages avaient une raison d'être et des motivations que le lecteur pouvait partager [..] et le monde dit réel dont je ne connaissais que les petites passions, les petits conflits et les petites routines ? » (198-199) Ses « réflexes de marginalité » (40), sa « tendance à [s]'abstraire du contemporain » (202), joints à une intransigeance puérile par rapport à la société qui l'environne, fait de lui dès son jeune âge un être idéaliste, vélléitaire et déphasé par rapport à la réalité de son entourage. Sa sensibilité naît à elle-même en marge de la médiocrité ambiante, s'accrochant aux livres et à la musique qui sont le dérivatif de prédilection des âmes sensibles, et se plaçant dans un état qui accentue le divorce entre elle et le monde.
Ce qui n'est pas sans attirer la remarque suivante sur le gamin contemplatif enfoncé dans des rêveries « sans débouchés pratiques » (203) : « "Mais dans quel monde vis-tu !", sous-entendu : "Sors de tes bouquins, la vraie vie est ailleurs" » (85). Confronté à l'incompréhension d'un monde imperméable aux joies sans prix de la lecture, exposé au manque de raffinement de l'intelligence de ses semblables que seule la littérature permet de porter à maturation, le jeune garçon se résout à la réalité de sa différence et au gap entre lui les autres : « Nous n'avions ni les mêmes antennes, ni les mêmes récepteurs émotifs et intellectuels. Le quiproquo était permanent », ce qui le pousse à nourrir « le mépris ou l'indifférence vis-à-vis des centres d'intérêt les plus communément recherchés » (201). Innombrables sont enfin les passages éloquents où Georges Picard revient sur l'exutoire salvateur qu'a toujours représenté pour lui l'Art en général qu'il dresse comme un rempart pour résister au prosaïsme de la vie de tous les jours: « Très jeune, je fus conscient de l'irréalité de ce que l'on prétendait le plus réel, l'utilité, l'efficacité, la matérialité de l'action quotidienne ramenée à son niveau le plus prosaïque » (101-102)
Mais dans quel monde Georges Picard a-t-il vraiment vécu ? Quels sont les événements décisifs qu'il rapporte dans son livre ? Quels épisodes singularisent cette existence qui, selon les dires de l'auteur, ne comporte « en fait d'événements captables » que des « des banalités, des redondances » (15) ? Rien digne de mention à vrai dire, puisque son terrain d'aventures, comme il le rappelle tout au long du livre, est d'abord intérieur. L'écrivain décrit pêle-mêle la relation qu'il a vécue aux côtés de son père, évoque une mère alcoolique qu'il a à peine connue, sans oublier de narrer parfois dans le menu les incartades et les désarrois de l'élève Picard dans l'établissement d'enfants où il grandit et où se fit sa formation pour tenter de dégager sa propre physionomie morale. Arrive ensuite le moment de Mai 68 où l'atmosphère surréaliste et la « magie très quotidienne » sont rendues dans de très belles pages qui comptent assurément parmi les plus réussies du livre. Il y a aussi l'engagement passager dans le Parti communiste qui est l'occasion, pour lui, de tenter de mettre en lumière les mécanismes psychologiques qui entrent en jeu dans la participation à ce type d'aventure collective. Mais la grande partie du livre est consacrée à élucider les tropismes caractéristiques de son ancien moi en tâchant de comprendre dans quelle mesure l'enfant qu'il fut est "le père de l'homme " qu'il est devenu (selon le mot de Wordsworth qu'il cite) et de discerner sous les sédiments que le temps a déposés les couches profondes de sa personnalité. Ainsi, que l'événement soit tiré de la grande Histoire, ou appartienne à la petite histoire de la vie de l'écrivain, nous suivons pas à pas un homme d'une lucidité exemplaire qui sait assigner avec nuance la part de liberté et de déterminisme qui joue dans le projet de vivre et qui tente de reconstituer avec une grande honnêteté les divers chemins ou les errements qui ont pu joncher son parcours (parfois ses toquades aussi, comme la boxe, l'art dramatique, etc.), sans qu'à aucun moment nous le soupçonnions de se complaire dans le portrait qu'il ressuscite de lui-même, d'enjoliver plus qu'il ne faut, de se rengorger ou de se donner le beau rôle. En ce sens, il défie avec succès les pièges classiques de l'autobiographie tout en assumant pleinement la part inévitable de projection - inséparable du processus de connaissance de soi - qui entre dans un tel exercice de mémoire. En même temps, il n'entre pas du tout dans son propos de faire le procès de certaines des conceptions parfois candides qu'il est arrivé au garçon qu'il était de former. L'adulte n'adopte pas la posture qui consisterait à juger de haut et de façon condescendante les illusions entretenues dans sa jeunesse : son regard décalé et serein d'homme mûr est plutôt tendre sans être indulgent, mais sans être réprobateur non plus. En s'efforçant par exemple de se remémorer la vision de l'amour franchement idéaliste qu'il a pu avoir sous l'effet de ses lectures, il nous confie ceci : « Je ne parvenais pas à connecter l'idée et la réalité de l'amour » (147).
Ici comme ailleurs, Picard ne tient à faire renaître le passé que pour saisir sa propre évolution de manière dialectique à travers une approche non sans analogie avec ce que Hegel appellait l'aufhebung, c'est-à-dire en conservant et supprimant à la fois ce qui reste de son ancienne personne. Au terme de cette entreprise, il se sera en définitive mieux compris dans la mesure où il sera parvenu à détacher la silhouette du vieil homme de l'ombre de l'enfant en parcourant les âges de la vie dans leur ordre naturel sans rien déranger : « Je ne fais pas partie de ceux qui aspirent à revivre le passé dans son état initial comme si les distances temporelles étaient abolissables. Au contraire, c'est en respectant ces distances que je me discerne le mieux » (248). Ce n'est pas par hasard finalement si la délicatesse et la circonspection qui s'imposent lorsqu'il s'agit d'interpeller son propre passé sont celles-là mêmes qu'il invite son lecteur à manifester à la lecture de ses confessions. S'il nous fait partager ses souvenirs d'enfance et sa philosophie personnelle, toujours le fait-il sans intrusion et avec une pudeur qui réussit à convoquer la complicité du lecteur et à l'intéresser sans l'encombrer : « Il est vrai qu'à examiner son moi sous le regard des lecteurs, on occupe unilatéralement la place centrale. L'écriture est aussi une forme de stratégie conquérante. Mais cette conquête est entièrement pacifique et passive, fondée sur la participation volontaire de celui à qui appartient la décision d'ouvrir et de fermer le livre. » (167)
Quel type d'écriture est requis justement pour mener à bien cette recherche du temps perdu ? A lire Georges Picard, comment ne pas être sous le joug de cette prose limpide, posée et d'une maîtrise parfaite, qui révèle une grande maturité autant dans la pensée que dans la voix qui nous est donnée à entendre. A aucun moment un ton faussement grandiloquent ne s'élève ou n'agresse les oreilles du lecteur : la pureté absolue de l'écriture n'a que faire des détours stylistiques ou des circonlocutions guindées qui sont l'apanage des jeunes écrivains se cherchant un style pour se démarquer et briller. Rien de tout cela ici : on se laisse entraîner par cet écrivain qui nous emmène dans les labyrinthes de son passé sans jamais déployer de poses plastiques pour épater ni rechercher des effets de style gratuits. La sobriété et la placidité de son style n'ont d'égales que la pudeur et la franchise de l'homme qui sait déjouer les artifices de la pensée et de l'écriture pour avancer non masqué et exprimer nettement et sans fard le fond de ses idées. Picard avance d'un pas sûr et se laisse guider par le fil noueux de sa mémoire qu'il démêle à sa guise sans se soucier que sa narration suive un ordre logique ou linéaire : les lignes thématiques qu'il déroule devant nos yeux sont esquissées de manière spontanée et on le suit comme on suivrait une arabesque à la Montaigne qui s'étendrait dans l'espace par courbes successives : « Cette réflexion, écrit-il, me dissuade d'essayer d'organiser plus qu'il ne faut ce que j'ai à dire de mon passé, le hasard des associations d'idées et des souvenirs ayant au moins le mérite d'éviter l'illusion de la profession de foi autobiographique » (24).
Le « vagabond approximatif » (titre d'un autre livre de l'auteur) qu'il s'emploie à être dans ce roman biographique obéit aux caprices de sa méditation et emprunte la pente de ses rêveries d'adulte à l'instar de l'enfant qu'il essaie de retrouver lorsque celui-ci se perdait dans les recoins mélancoliques de son imagination. Que découvre-t-on finalement dans Mais dans quel monde vivez-vous ! si ce n'est une occasion rare de se chercher un allié de coeur et d'esprit, une rencontre marquante avec un philosophe avec qui la convergence sur les valeurs sacro-saintes de l'art, affirmées en marge du monde unidimensionnel qui est le nôtre, est enfin possible avec beaucoup de réalisme. Homme rompu au régime supérieur et ascétique de l'art, en même temps qu'adepte des « jouissances inconfortables » que procurent la fréquentation des livres et des arts en général, Georges Picard a trouvé son petit bonheur en compagnie de la douce mélancolie qui enveloppe partout sa vision humaine, lucide et supérieurement pessimiste de la nature humaine : « A mes yeux, la tristesse n'a pas moins de droit à exister que la joie, pas moins d'efficacité vitale. Les promoteurs du Bonheur ou du Salut cherchent à exclure tout un pan "négatif" de la réalité humaine [..] Etre toujours heureux est un rêve qui confine pour moi à un cauchemar rosé. » (267) Enfant de Schopenhauer et de Cioran, Picard a su toutefois transcender, sans l'occulter, la part de négativité et d'ombre de la condition humaine dans la lumière souveraine du détachement désabusé et ironique, source réellement conductrice de bonheur authentique dénué d'amertume. Car « on ne peut pas finir une vie dans l'amertume : quoique les raisons de se révolter ne manquent pas, quel gâchis d'user ses forces à égratigner une réalité trop cuirassée pour s'émouvoir de ce chatouillement » (12).
Ego lector ( Christian Adam )
CRITIQUESLIBRES.COM CANADA
*****
Paradoxal, stimulant, agaçant (tel un fruit astringent qui agace la muqueuse), cet essai réflexif, plus qu’une autobiographie circonstanciée, est l’autoportrait intellectuel, vif et sensible d’un écrivain de la seconde moitié du XXe siècle, assez représentatif de son époque. Entre déterminismes (sociaux, historiques) et liberté individuelle (révoltes, affirmations, engagements), marqué par une enfance digne des romans de Huymans (qu’il admire très tôt), mais sauvé par une sensibilité artistique et un appétit dde lecture lui ouvrant d’autres horizons, un trajet existentiel s’est accompli, partiellement reconstruit dans ces pages, et emblématiquement du cheminement de sa génération révolte contre le monde bourgeois, engagement communiste (malgré le stalinisme), puis reniement et quête d’une autre liberté, individuelle, finalement propriétaire l’adulte aurait-il fait des choix que l’adolescent aurait combattus ? Est ce donc cela, mûrir ? Faire son deuil d’un idéalisme aux relents totalitaires pour s’orienter vers des choix plus « réaliste » ?
Au-delà des nombreux thèmes (artistiques, existentiels, politiques) qu’il aborde avec vivacité, l’intérêt de ce texte réside dans la tension subjective et créatrice a l’intérieur de laquelle se déploie ce travail. Derrière son titre exclamatif, la vraie question qu’il se pose n’est-elle pas finalement dans quel monde a débarqué ce garçonnet de 4 ans, photographié souriant, innocent et placé en nourrice par son père, abandonné par sa mère qu’il n’a jamais voulu rencontrer ? Ce garçonnet dont l’homme mûr contemple l’image, cinquante cinq ans plus tard, en écrivant pour conclure cette phrase terrible « Nous ne pouvons rien l’un pour l’autre ».
Le livre refermé, je me demande si Picard ne se trompe pas. N’est ce pas justement cet enfant révolté et furieux, blessé et fier, sentimental et souffrant, et surtout indomptable, qu’il soigne ici en lui donnant subrepticement la parole ?
Le bulletin des nouveautés, n° 30/2007

 
|
|