Frédéric Cosmeur, Les locaux
     éditions Corti, parution 4 février 2005.


    Qui sont ces cinq Locaux, qu'est-ce qui les rassemble, les unit, les différencie ? Le domaine du Reposoir où ils sont enfermés est-il une montagne magique, un lieu de cauchemar, un banal hôpital psychiatrique ?
    La narratrice, B., celle dont on a réparé le corps cassé en oubliant de soigner l’esprit, est hantée par un écrivain qui lui fait revivre une partie de son passé américain et lui fait écrire d’autres histoires : celle de Yuma, à l’enfance incestueuse, celle de Lucia, obsédée par le fantôme de son amour mort, celle de Bawa, à l’esprit fracassé.
     Frédéric Cosmeur quitte ici la forme du trio, qui était celle de son premier récit, Jean, pour se lancer dans ce troublant quintette, fait de glissements successifs, où il laisse au lecteur le soin de reconstituer le puzzle en lui faisant toucher du doigt ce que la réalité peut avoir de morcelée, de floue, d’ambiguë.
     Dans cette étrange quête identitaire, les époques, les lieux (l'est et l'ouest) se succèdent à un rythme frénétique. Le récit, servi par une écriture dense et sobre, maintient jusqu’au bout le secret qui unit ces personnages.

   
  
    Ce livre est le deuxième récit publié de Frédéric Cosmeur, après Jean (Corti, 2001).

  





     C’est un rêve. Dans une vaste salle lumineuse, entièrement peinte en jaune, j’écoute un orateur invisible, au milieu d’un groupe d’inconnus, les yeux rivés sur un mur vide à la perpendiculaire d’une fenêtre rectangulaire à guillotine close. L’orateur ne s’exprime pas en langage intelligible, il émet des sons flûtés soutenus par une basse continue, tandis que, reliés télépathiquement entre nous, nous traduisons son discours en mots. Une onde de plaisir me parcourt le corps tandis que j’interprète volontairement ce que je vois. Nous sommes la matérialisation d’une figure mathématique : nous formons un espace vectoriel d’une infinité d’espaces affines invisibles lui correspondant, créé par un langage. À l’intérieur du rêve, il me semble savoir que je rêve ; je dois m’imprégner le plus fidèlement possible de ce langage afin de pouvoir le restituer une fois réveillée, ayant, à l’intérieur de la salle peinte en jaune, non seulement le souvenir de toutes les fugacités du retour du rêvé, au réveil, mais encore la très précise impression que je suis choisie pour en référer. Soudain, dans ce brouhaha intelligible des consciences mêlées, surgit du mur une horloge comtoise qui marque deux heures moins dix tandis que, progressivement, le balancier lyre efface de son rythme sourd à deux temps l’harmonique à l’aigu de nos conversations. Ce sourire des aiguilles me terrorise et m’attire en même temps. Il me dit quelque chose, il me dit de sortir de la pièce en jaune. À présent, tous les regards sont tournés vers moi. La terreur. Je sens une sueur glacée couler le long de la colonne tandis que le sommet de mon crâne est en feu, quelque chose semble vouloir arracher une partie de mon cerveau ; je me dirige vers la sortie, saisis le pommeau en laiton, entrouvre la très lourde porte et me fais aussitôt happer par le néant, littéralement ; je vois mon corps disparaître, les pieds d’abord et jusqu’à la ceinture, quand je me rappelle savoir que je rêve. Je jette ma tête en arrière, m’extirpe ainsi de force hors du rêve. Les draps du lit collés à mes jambes, j’ai la furtive impression d’être toujours en cours d’anéantissement, puis me réveille tout à fait, quitte le lit avec frayeur – serais-je l’incarnation de mon rêve d’exclusion ? – me retrouve dans le couloir ; la pendule du dortoir indique deux heures moins dix exactement.





 
    Raconter des histoires est difficile quand l’esprit, après qu’on a soigné le corps, doit à son tour se réunir. Les manifestations en sont si violentes qu’elles peuvent confondre la vie avec la non-vie, le corps avec le hors-corps, la plainte avec le cri, l’appel au secours avec la blessure qu’on inflige. La douleur en est si insupportable qu’elle peut obliger, pour sauvegarder sa propre intégrité, à dissocier le récit en autant d’éclats narratifs : B. est-elle Béatrice ? est-elle Barnard ? est-elle Bawa ? ou les trois à la fois, successivement ?
     Le cerveau léprosé révèle la pensée nue. Il n’est pas malade, il est épluché. La pensée n’est pas un diamant, elle se raye au premier effleurement. La seule manière de résister est de mettre toutes les nudités en paquet, les unes protégeant les autres à tour de rôle et aléatoirement, cellules qui s’agrègent, se détachent puis s’agrègent à nouveau, cellules dont la seule fonction est de s’agréger et de se détacher puis de s’agréger à nouveau dans une télépathie amniotique.
     Frédéric Cosmeur n’intervient pas dans le récit. Il s’en est retiré avec pudeur, on ne fait pas commerce du retour à l’existence. Et le centre du récit ne se tient pas dans le texte mais à l’écart.
     Les Locaux se déroule dans cette double discrétion, d’un centre qui recueillerait ou irradierait, d’un auteur qui souhaiterait ou espérerait donner du sens, signifier quelque chose. Sa force est dans le mouvement invisible et sans ombre d’une ellipse qui se déplace horizontalement d’un chapitre à l’autre, d’une histoire à l’autre, veillant seulement qu’ils et elles adviennent à leur terme sans se briser.
     Dominique Dussidour, Remue.net


     Je ne saurais dire ce texte autrement que par l’effet qu’il provoque, avec le sentiment très vif que cet effet ne doit rien, ou si peu, aux caprices de la sensibilité, à mes propres facultés de voir, de sentir et de comprendre... tout se passe au contraire comme si la réception des Locaux de Frédéric Cosmeur se trouvait neutralisée au profit d’une lecture absolue, d’une exigence d’empathie que relaie, et que garantit, l’obsédante transparence de voix narratives qui se répondent, s’apostrophent, se manquent.
     Obsédante transparence, gluante comme la chair, puante comme les excréments, vaine comme le langage, nécessaire comme le songe... le songe, non pas celui de Caldéron, qui joue à concurrencer le réel, mais le rêve blanc, dépourvu de regard et de projet, de l’espèce de ces hébétements qui écrasent l’humain dont on saccage l’amour. L’emprise d’un tel rêve dépasse celle du cauchemar, on n’en revient pas, c’est un phénomène visuel et sonore, comme une décharge électrique qui signe la fin de la vie et laisse le corps pantelant, et froid.
     Le dernier éclair de conscience dont se souviennent les morts, et qui oriente leur dérive... 
     Philippe Rahmy, Remue.net


     La vie est un songe, la fiction est une folie. Les Locaux du titre sont aussi bien des personnages que des lieux, qu'il est question d'habiter avec un corps "réparé" mais un "esprit fracassé". La lettre B. joint et disjoint les prénoms des héros, on se promène entre références artistiques et France profonde, "le voyage dure le siècle d'un quart d'ehure et me voilà avec le butin", forcément poétique.
     Libération, 10 mars 2005.

     Les Locaux se trouve bien éloigné du genre pittoresque ou ethnographique que son titre pourrait suggérer. On n’y croise guère que de très loin des « autochtones» et ceux que l’on y croise, on ne sait au juste de quel cru ils peuvent être. Pourtant, on trouve bien, dans ce déconcertant récit, des histoires de terre, de pays et de filiation. Ces histoires, c’est B. qui nous les raconte. Ou plutôt, c’est Yuma, Lucia et Bawa, qui, à travers elle, se déchargent du trop-plein d’images qui les encombre. Les « locaux », ce sont ainsi les habitants du Reposoir, lieu à la fois carcéral et lumineux, où, dans le salon ocre de l’étage, non sans parenté avec le réfectoire de La Montagne magique, dans la lumière décisive de l’aurore ou du crépuscule, les uns et les autres prennent la parole: « Il prit mon visage entre ses mains, posa ses lèvres sur les miennes et tout un geyser d’images m’assaillit de sa bouche, des centaines et des centaines d’images que je voyais naître puis disparaître en essaims compacts dont j’isolais les fragments cohérents : Yuma parle à travers moi. » Ils racontent leur jeunesse, leur famille, leur territoire, ou ce que la narratrice parvient à en deviner. On entrevoit un certain monde en dislocation, un monde dont les trains disparaissent, remplacés par des autobus qui écrasent les grand-mères. Les souvenirs sont parfois un peu attendus, mais il y a dans le ton de ces histoires, quelque chose d’ébréché, de dissonant et pourtant mélodieux, comme le duo qu’entame seul Yuma et dont les deux voix résonnent, qui les rend poignants. Ils disent les paysages, les précoces douleurs, les intenses joies. Ils rêvent. Les histoires sont parfois énigmatiques, partielles, mais elles tissent entre elles, ces voixvacillantes et brisées, des liens fragiles. Au lecteur de les remonter, patronymiques et géographiques, pour deviner une constellation familiale éclatée. En contrepoint, entre chaque histoire, quelques images du passé de B. dans un hôpital américain au-dessus de l’Hudson. Ces souvenirs, traversés de lumières américaines, établissent un nouveau pôle géographique, l’un de ceux entre lesquels le lecteur égaré circule. La langue elle-même est un territoire travaillé de toutes parts d’étrangetés: les noms familiers s’exotisent (Yann, par exemple, devient Yuma), les langues se ritualisent pour devenir des chants incompréhensibles ou des murmures incantatoirés, et le texte est pénétré par intermittences par de nombreuses locutions anglaises. C’est cette étrangeté, quelque chose de délicat et d’évanescent qui domine à la lecture du livre, et l’impression troublante, confirmée par la clôture du roman, que ses personnages ne sont que les victimes d’une sorte de supercherie. Ce que ces « locaux » semblent nous dire, travaillés qu’ils sont tous de lumière et de souffrance, à la fois hallucinations de la narratrice mais aussi singulièrement réels, c’est que nous aussi ne sommes que les locataires égarés d’une vie sur laquelle nous n’avons guère prise, un songe nous agit plus que nous ne le vivons. « Trop d’images, trop d’images... » dit la narratrice, c’est d’elles dont il faut se défaire par l’écriture, et pourtant: « Et me voilà ici, à ne pas cesser de le confier ce secret et de m’apercevoir que trop dire, tout dire, c’est toujours ne rien dire. »
     Lize Braat, La Revue Littéraire, mai 2005







Frédéric Cosmeur,
Les Locaux,
Corti, 2005
128 pages
ISBN : 2-7143-0885-6
14 Euros