Claude Louis-Combet, Le livre du fils,
     éditions Corti, 2010

     

« Voici le livre du fils. Il témoigne par le souvenir, la rêverie, le fantasme, du rôle joué par le corps de la mère – présence charnelle d’abord ravissante et englobante avant de devenir hostile et répulsive – dans l’initiation à l’érotique amoureuse et par là dans la destinée spirituelle de l’homme du texte. Modèle des modèles de tout corps de désir et d’amour, le corps maternel appelle la fusion, entretien la confusion et nécessite le rejet. Sur le fond de cette aventure de l’intimité, le fils assure son projet, de lier sans hiatus l’écriture et l’existence. » C. L.-C.

Ce livre aurait pu tout aussi bien s’intituler « Naissance d’une vocation d’écrivain », car c’est bien de cela qu’il s’agit. Point d’aboutissement en même temps que point de départ, tel est le paradoxe de ce grand livre qui sera à l’œuvre de Louis-Combet ce que furent Les Mots pour Sartre, Enfance pour Sarraute, L’Âge d’homme pour Leiris et, si l’on remonte dans le temps, Les Confessions pour Rousseau.






     

Toujours il avait aimé le contact des mousses gorgées d’eau, des algues de rivière et de toute cette végétation spongieuse, drue autant que molle, ondoyante et déliquescente, qui prospère dans les terres marécageuses et forme l’instable tapis du monde d’où jaillissent, ici et là, par bouquets, les tiges affûtées des joncs et des roseaux. Constamment, dans son enfance, il avait trempé ses bras et ses jambes dans les eaux bourbeuses, grouillantes de bestioles, insectes, têtards, larves, vermisseaux. Sa mémoire d’homme, toujours hantée des impressions les plus lointaines et toute nourrie des traces laissées par les sensations élémentaires, le tenait disposé à tout instant à retrouver, comme pour les revivre, des images d’enfoncement et d’absorption, d’indistinction et de participation à la vie universelle – comme s’il avait été, lui-même, à l’origine, un corpuscule enfanté par le brassage de l’eau, du limon et des plantes. Cette source première, pré-humaine, de son existence, pour le moins inconsciente, lui prodiguait les éléments d’une rêverie sans cesse régénérée qui le conduisait jusqu’aux confins de la béatitude.





     

En 1993, le premier texte de Louis-Combet  pour Corti, Augias et autres infamies, mettait en scène un narrateur nettoyant sa mère,  géante et monstrueuse, de l’intérieur, comme une écurie. Revenant dans cette courte autobiographie sur son adolescence, où « la mère et le fils vivaient, ensemble, une promiscuité très phy- sique, excitante, troublante, mais aussi pleine de pièges et de déception », l’écrivain, âgé de 78 ans, trace la genèse de son écriture, récusant toute interprétation psychanalytique, à ses yeux « trop lourde et [qui] risquerait de m’entraîner sur un ter- rain pour lequel je n’éprouve aucune appétence ». Ici, c’est plutôt le souffle qui s’exerce : « Au commencement, la sensation – la phrase qui va son train, le texte qui se porte au plein ont d’abord, lointainement et essentiellement, germé dans la mé- moire sensorielle et sensuelle, avant toute intellectualisation possible de l’expérience. »
Eric Loret, Libération, jeudi 2 septembre 2010


L’origine de l’écriture

II suffit de rappeler deux précédents titres de Claude Louis-Combet, Écrire de langue morte (1985) et L’Enfance du verbe (1976), pour comprendre qu’une question traverse son oeuvre : d’où vient l’écriture? Et de la même manière qu’on ne prouve le mouvement qu’en marchant, Claude Louis-Combet ne trouve de réponse qu’en écrivant : d’où ce nouveau livre qui vient de paraître aux éditions José Corti, Le Livre du fils. À l’intérieur, l’écrivain n’hésite pas à se perdre magnifiquement dans la mémoire, aimanté par un point d’origine qui est tout sauf un point. Plutôt de la vase, un envasement, une vasière ou un marécage « de spongiosités et de gluances ». Rien ne l’effraie, ni ses futurs lecteurs : Claude Louis-Combet écrit le sexe sans le décrire, séjournant à vif dans l’incendie de ses torsions et de ses toisons. Tout l’attire et l’inquiète de ce sexe de femme qui est à son origine. Mais Le Livre du fils est un livre si obscur et si illuminé qu’il ne peut avoir été écrit que dans l’expérience moniste de ce fils et de cette mère : si belle, veuve légère, malade et toujours déjà saoule.

« Il avait conscience que son âme – son âme filiale – était en grand danger de perdition pour peu qu’il poussât plus loin, et jusqu’au bout, son désir de voir, de contempler, de posséder par le regard. Mais l’imminence du risque le terrassait. L’audace absolue repliait ses ailes. Il ne dirait pas les mots qui lui brûlaient la bouche : Mère, montre-moi, Sésame ouvre-toi, je suis sorti de toi, ramène-moi à toi et, si ce n’est pas possible, laisse-moi seulement regarder le lieu de mes origines.

La censure n’existe pas en littérature : on le découvre en plongeant dans ces longues phrases extatiques, qui ne visent qu’à reproduire cette frasque avec les sels et les aisselles de la mère. Réminiscence d’avant le temps des interdits ; prévenance des sucs et de  « l’intime agité comme des fanions » ; effeuillage des linges, qu’ils soient ou non de soie : la mère est une odeur, une saveur, avant d’être une présence vivante.

Notre tête de lecteur est posée dans le grand V de ses cuisses. Cela ne dure pas, car l’enfant apprend à se tenir debout, et la mère en profite pour s’éloigner : dé- bute alors l’attente impossible, où le fils n’existe plus que pour le retour de la mère, avec son rai de lumière et ses offrandes. (L’attente seule caractérise l’enfance des fils.) À l’adolescence, la solitude donne au sexe sa raideur, et le miroir de l’armoire le reflète froidement. Cela non plus n’est pas caché. À quoi bon? Rien ne peut finalement avoir lieu. Viennent les liens adultes et adultérins, les amies qui sont amantes : le fils est moins triste qu’«émerveillé ». La rédemption combetienne n’advient heureusement pas. Aucune pénitence qui vaille : refus de soin, la mère peut crever ;  et d’ailleurs ne crève pas, forçant le fils au bord du gouffre.

II y a dans ce livre la douceur et la douleur des naissances infinies, mais la mère qui ne meurt pas part tout de même en morceaux, et c’est la Faculté de médecine qui se chargera du découpage. Faute de cérémonie, ce récit de cent pages consacre la figure du consacrant. Car l’écrivain Louis-Combet, en scribe scrupuleux de la crypte, continue d’écrire à l’infini : c’est du corps que sort l’écriture, comme la parole et comme tous ces mois arrachés à l’ordre des peaux, des organes et de la chair, ces mots inscrits dans un livre aux pages plus fines que des lèvres. Claude Louis-Combet convoque le goût de ce que nous avons tous goûté : de surcroît son livre expose le double corps sacré de la mère, obsédant et répulsif, obscène et fabuleux — dans le même temps qu’il révèle le corps du fils, qui a dû aller voir ailleurs, affamé par mille promesses, rassasié d’aucune. Il aura nommé toutes les bifurcations que l’adolescence, puis la religion, et enfin l’âge des amantes arriment au « puits sexuel » dont chacun est l’infini puisatier, et dont la seule certitude est qu’il n’a pas de fond. Louis-Combet origine récriture, évidemment ; le relais de la mère par les amantes montre que cette odeur-là, ce goût-là, non seulement ne se perdent pas, mais restent dans l’esprit jusqu’au bout. Jusqu’au bout de la plume. Ultime preuve, s’il en fallait une, que, pour écrire, l’écrivain plonge dans ce sexe, et que l’écriture scelle et recèle ce corps maternel jamais totalement possédé par le fils.

Gilles Cervera, Le Magazine Littéraire, décembre 2010.










Claude Louis-Combet,
Le livre du fils,
Corti, 2010
128 pages
978-2-7143-1037-8
14,50 euros