Julien Gracq, La Littérature à l'estomac
José Corti
Texte célèbre datant de 1949, publié dabord dans la revue Empédocle, La littérature à lestomac demeure plus que jamais, cinquante ans après sa sortie, dactualité.
Ce qui énervait Julien Gracq dans le milieu littéraire, tant celui des critiques que de certains écrivains, na fait que prendre, depuis, une plus grande ampleur car ce qui fait aujourdhui dabord un livre, cest le bruit : pas celui dune rumeur essentielle qui sourdrait de luvre elle-même mais celui des messages accompagnant sa sortie. Linextinguible besoin de "nouveau" et la vitesse se sont ligués contre lui.
Ce texte figure en édition séparée et dans le recueil Préférences.
La première chose dont la critique sinforme à propos dun écrivain, ce sont ses sources. Hélas ! (mais cette vérité navrante, il ne faut la glisser quà loreille), voici qui lui complique la vie: lécrivain nest pas sérieux. Le coq-à-lâne, en matière dinspiration, est la moindre de ses incartades. Jen donnerai un exemple personnel. Quand je fis jouer une pièce, il y a une quinzaine dannées, la suffisance des aristarques de service dans léreintement (je ne me pique pas dimpartialité) me donna quelque peu sur les nerfs, mais, comme il eût été ridicule de men prendre à mes juges, une envie de volée de bois vert me resta dans les poignets. Quelques semaines après, je me saisis un beau jour de ma plume, et il en coula tout dun trait La Littérature à lestomac. MM. Jean-Jacques Gautier et Robert Kemp, faisant de moi très involontairement leur obligé mavaient fourni le punch qui me manquait pour tomber à bras raccourcis sur les prix littéraires et la foire de Saint-Germain, qui nen pouvaient mais cas classique du passant ahuri, longeant une bagarre, qui se retrouve à la pharmacie pour crime de proximité.
Julien Gracq, Lettrines, p. 33 et suivante.

[...] le Français, lui, se classe au contraire par la manière quil a de parler littérature, et cest un sujet sur lequel il ne supporte pas dêtre pris de court : certains noms jetés dans la conversation sont censés appeler automatiquement une réaction de sa part, comme si on lentreprenait sur sa santé ou ses affaires personnelles il le sent vivement ils sont de ces sujets sur lesquels il ne peut se faire quil nait pas son mot à dire. Ainsi se trouve-t-il que la littérature en France sécrit et se critique sur un fond sonore qui nest quà elle, et qui nen est sans doute pas entièrement séparable : une rumeur de foule survoltée et instable, et quelque chose comme le murmure enfiévré dune perpétuelle Bourse aux valeurs. Et en effet peu importe son volume exact et son nombre ce public en continuel frottement (il y a toujours eu à Paris des " salons " ou des " quartiers littéraires ") comme un public de Bourse a la particularité bizarre dêtre à peu près constamment en " état de foule "): même happement avide des nouvelles fraîches, aussitôt bues partout à la fois comme leau par le sable, aussitôt amplifiées en bruits, monnayées en échos, en rumeurs de coulisses[
].