Caroline Sagot Duvauroux, Köszönöm,
     éditions Corti, 2005.



    
« À Budapest, le jour du cinquantième anniversaire de l’insurrection, je ramasse le premier mot que j’entends : Köszönöm. Dans la plastique d’une langue et ses consonnes armées, se barricade : merci. Une intercession secrète. Il faudrait vivre jusqu’à la finale d’envol, jusqu’au délice d’un chant doux, mais j’en suis encore à l’attaque. Quelques semaines plus tard, à Besançon, un poète me montre une rondelle de métal qu’il garde en poche, première chose trouvée au sol, à Budapest. Kiskapu est gravé hâtivement dessus : petite porte. Kékséksa ? Une invitation au conte, c’est sûr. Mais le conte s’émiette dans la polyphonie, dévorée par sa propre faim et la mort de trop d’enfants sous la mitraille. Reste un brassage d’images et de mots, une langue magyare extrêmement étrangère, l’attente des métamorphoses.
Quand on a pas d’histoires, il faut un peu de géographie. Une partie plus ou moins autobiographique passe de la peinture à l’écriture, dit la métaphore à l’épreuve. Les lexiques jouent les personnages fictionnels du petit drame d’ici : la langue d’homme. Et la marche têtue sur la crête rocheuse syntaxe l’espoir fabuleux d’un poème premier. Mais il y a beaucoup d’épreuves jusqu’à l’estuaire de l’y. On se perdra d’ailleurs dans l’épreuve. » CSD

     Caroline Sagot Duvauroux publie son quatrième volume sous le nom de Köszönöm, vocable presque imprononçable comme le nom de l’aimé dans les contes, comme le mot merci.





    

Avant que tard dire en courant que ce qui fut
si pas tout à fait ce fut plus en presque
Et dans la renverse du vol
la proie fut souveraine du saisissement
Sobre nocturne /// chante de nuit
le jailli touche encore la bouche


Nous sommes cuits. Le mot meurt à l’épreuve d’image. On a voulu voir on a vu. Hâtons-nous. Le mot s’enfuit commençons. Le trou qui reste il faut passer, tends la main ! La dernière épreuve est typographique. Quoi ronge la réflexion des deux côtés. On réclame une gratitude à l’indicible. Un magyar dit köszönöm, on entend QUE SE NOMME. On ramasse le joli mot oui qu’il nomme

Son cri gorge elle / même mesure
douleur obscur / en quelle mesure
l’arôme
Où chasse la source
Exige
l’éversion de gueule et renverse de bouche
ah souveraine
la proie sous l’anneau / l’entraille claire


Et fer à gauche touchant à nuit, le conte renaîtra de ses secrets rongé par un poème à dextre, un emphysème. On entend QUE CE NEUME et c’est merci.

Toi la flagrance du doigt / Elle à perte d’existence où presque Je /
Un peu plus loin que la mue pendant à douleur /
plus rien et là c’est là / obscur /
Porte de gueule en sable sous l’anneau l’entraille


Merci encore l’homme qu’un souffle soit qui ronge le profit. Qui ronge l’usurpation des légendes. Köszönöm. Les voyelles coiffées saluent l’arsis tranchant le monde clos.

[...]

En pleine Europe bouturée rempotée, une toute petite langue magyare secoue le joug de la maroufle. Dans l’Europe planquée derrière ses libertés, une toute petite île édite la nécessité du singulier, édite pour demain la langue de nécessité, oui la morte, secoue le joug de la communication. Recueille les secrets d’analogie – Köszönöm –, la vigueur de l’étrange. Fourbit le secret si difficile à trouver, l’objet difficile à ramasser, d’être rien presque, d’être presque. – Are you Nobody too ? – (ah la petite cuiller en bois de rose ! mais y a-t-il autre chose dans les ronciers ?). Des coeurs montent aux lèvres refouler l’affreuse langue à tout faire. Se rejoignent les répudiés libérés des protections. Ça chuchote et remue sur l’îlot. Qu’est ce que ?









     Köszönöm de Caroline Sagot Duvauroux affronte, pour la vaincre, la parole stérile, celle qui dresse sa flamme de bois mort au bord du précipice où retombent tous les mots moulinés à vide, pour personne, coquilles creuses, carapaces de tortue, les mots du ressassement, du ressentiment, les mots marchands qui s’écrasent par terre et roulent à l’égout avec les ordures ménagères. - Voici du beau poème, t’en veux combien, dix mètres, trois kilos, je te les emballe dans un papier cadeau, j’te les colle avec l’huile de d’arachide, au fond du sac ? La parole a mis sa robe putassière et fait la folle au bord du charnier, mais elle ne danse plus, cette parole de misère, elle se tord comme les asticots, se rompt et de chacun de ses pauvres morceaux recompose une rengaine.
     Soudain Köszönöm s’avance. C’est un livre, mais c’est aussi une silhouette très rapide, ou le vent, qui s’invite autour de la fosse de silence où se serrent les mots. La silhouette immense, si haute qu’on la prend pour l’ombre des nuages, se met à danser, à haranguer la foule qui se presse, le regard mauvais, plongé en bas. Une voix s’élève et ricoche entre les mots plantés là, comme entre des quilles : - Ne sentez-vous pas, ne voyez-vous pas l’étrange, l’étranger, le poème porteur d’inconnu ?
    Mais les mots sans âme restent absorbés par le gouffre. Personne n’écoute, ni ne parle. Chaque mot est un gant retourné encore et encore, un masque de peau sèche. On déchiffre vaguement des figures humaines sur ces surfaces d’écailles, des visages peints sur les mots. Ce sont des caisses en bois, dressées autour du trou de silence, des coffres comme ceux qui tombent en poussière sous le sable du Fayoum. Non, pas des vivants, mais des fantômes, et chaque stèle sait par cœur le visage peint sur celle en face, de l’autre côté du charnier. Et Köszönöm s’avance et danse entre les mots-stèles, mais le sol s’effrite et les blocs basculent dans le vide, tous ces mots ressassés, toujours les mêmes : - Oh ! qu’il est beau, le poème, combien j’en mets, dix ou vingt kilos, j’emballe tout ça, ou c’est pour consommer tout de suite, comme la viande, et pas besoin de papier cadeau ? Les sinistres mots à flanc de précipice que personne n’entend, tant ils sont réservés au seul usage de la fosse, les squelettes gras, les mots bavards sont avachis, cerclés par un essaim noir de filaments de langue. Mais Köszönöm continue à danser pour eux.
    Car Köszönöm annonce l’événement qui nommera le silence, le retour du poème. Et ce retour se produit dans l’annonce même, il surgit d’un bloc, par le centre, au milieu de la fosse.
    Le surgissement est si beau, et fulgurant, que la foule se croit un instant en proie au mirage. Mais non, elle sait que l’heure est venue de renoncer à ses anciennes psalmodies. Le poème est de retour ! Elle sait désormais que les livres qui s’écriront ne seront plus les mêmes, que la poésie ne pourra plus se suffire en honorant ses morts, autour du charnier à ciel ouvert.
     Köszönöm se dresse à l’endroit même de la déploration. Ceux qui se tenaient là par habitude, qui laissaient tomber quelque chose dans le trou, eux-mêmes en rondelle de métal, en fleur sauvage ou, comme les plus vieux et les très jeunes, eux-mêmes en glaire, ou en nik ta mère et la police, sont frappés, s’émerveillent. Même ceux qui avaient fait le sacrifice de leurs yeux pour sonner plus vrai, les mots-stèles à grimace de douleur, arrachent leur peau morte, croient qu’ils sont des serpents, se détendent comme des flèches et entrent dans le ciel.
     Désormais, chacun voit les mots-stèles se couvrir de nouvelles fissures, lit et comprend les signes prophétiques qui s’inscrivent sur les coffres, les coquilles vides, les carapaces de tortue.
     Et chacun se met à rire, non pour se moquer, ou pour cacher des larmes, mais parce que la voix qui s’échange désormais d’un mot à l’autre est neuve. Köszönöm apporte la vie :

     Viens mon amour Reviens de mes mains dans mes mains Avec tes cuisses et tes bras Dans l’immensément vide un cheveux ! c’est lui ! je le reconnais tout tangue N’ai su choper première chose N’ai tendu que seconde main Quelles sont les armes dit le puîné s’il me faut en ôter le tranchant ? Je ne suis pas touriste dans ma solitude or je suis le second le désarmé Ma sœur aînée prit la blondeur et l’armure La seconde n’est qu’un instant
Donne ! qu’est-ce que ça donne ?

     Si quelqu’un prenait une photo du trou de silence, maintenant, il pourrait l’envoyer par email autour de la terre. On y verrait des cailloux, des chevaux et un trait clair horizontal par-dessus l’horizon : on verrait sourire la bouche herbeuse de l’oracle.
     Köszönöm de Caroline Sagot Duvauroux dispute la littérature à la mort et, pompant partout la sève dans les mots, les fait tenir dans l’air, vibrer, crépiter dans un bain d’étincelles pour annoncer l’imminence d’une apparition majeure qui « planque son nom sous les épines », d’une métamorphose qui rendra la tête à « la splendeur du corps ».
     Alors se lève un petit magyar derrière ses Carpates, dans une Transylvanie de légendes et de grandes forêts. Et le petit magyar regarde au loin si l’indien le regarde et lui dit : par ciel de brume je tiens ma parole dans sa langue jusqu’à ta venue, hâte-toi. Que tu puisses rencontrer l’étrange comme j’ai rencontré l’étrange dans ta langue. Et tant pis si c’est jour et nuit longs d’attente en serrant sa parole, sa petite parole d’homme d’un jour d’un pays d’il était une fois sur la terre : des langues. Janos le brave, viens sauver la reine de France, la belle langue de Rimbaud dans ce qui précède encore qu’il a braqué sur le lointain touffu. L’exode est ma genèse.
     Le langage, la parole dans ses langues, est de retour. « C’est si simple qu’on n’ose pas comprendre ». Un immense désir, ou une immense inquiétude, « chasse le doute et l’adhérence », pressent l’essor d’une voix aux timbres et aux graphes infinis, habitée par « le contemporain tout entier ».
     Köszönöm multiplie les vivants, les mots sont fécondés par la course diagonale de langues étrangères dont le tressage donne une voix absolument singulière. Qui parle ? Qui dit la vérité ? l’étranger, sa venue nécessaire, le poème.
     Le cheval va si vite qu’on ne peut rien trouver sous son sabot mais on le voit qui encercle l’horizon grâce à l’oeil du visage de pierre on le voit et l’horizon sous ses sabots on le voit serait-ce l’horizon que l’on cherchait à voir alors allons-y [...]
     Philippe Rahmy, Remue.net

   Comme dans le même temps coexistent sans se combattre ni s’annuler des durées qui avancent chacune son allure dans le lit de son fleuve, par exemple la durée d’une narration et la durée de sa lecture, la durée de cette lecture et un certain nombre de stations de métro
comme il existe dans la langue chinoise quatre tons fondamentaux - hauteurs stable, descendante-montante, montante, descendante - qui déterminent le sens d’un phonème
il y a, il me semble, dans les nombreuses typographies de Köszönöm - caractères, corps, italique et romain, avec ou sans majuscule, avec ou sans ponctuation - l’urgente nécessité de lancer des nappes de langage à l’assaut de la page et elles, sans signification en propre, établissent puis infléchissent les stratifications du texte - ce qui s’engouffre de la bouche et des mains, du regard dans les phrases, ce qui avale les certitudes, le tremblé qui s’offre du corps où vivre, ce qui se dit des mots et du poème, de soi, des autres.

     Chacun comprend les poèmes et c’est si simple qu’on n’ose pas comprendre. Et on a beau multiplier les voiles, opérer dans le secret, même ça c’est si simple qu’on n’ose y croire. Car c’est en existence première, et d’avoir roulé beaucoup de gorges d’avoir roulé de beaucoup de gorges, dire : je t’aime. Le poème relie avant d’être lu et nous savons que les relations qui existent existent l’inconnu alors la syntaxe du poème cherche dans un très petit temps : partout. Le poème sait qu’exister est un verbe transitif et transitoire. Et nous savons vaguement le pouvoir des mots que nous ignorons et pour ça nous ne tentons pas toujours de les lire : un, par terreur du vide où précipite le pas plus loin, deux, par appétit d’un mystère qu’on croit qu’une exigence de lecture, une exactitude, perdrait. On préfère que ce ne soit pas si simple. Ce serait sur le pas manquant poser l’insuffisance du pas. S’abandonner à moins. Dans un monde d’addition.

      À l’assaut de la page qui résiste parfois avec force parfois en souplesse, aussi ces courts traits parallèles qui résonnent avec la géomancie bambara pratiquée dans le sol de la région de Ségou (Mali) :
Dans l’oscillation ////// La tentation de la montagne ///// Pèse un peu ///// Le grand dehors // Et la menace passagère à perpétuité / Du grand dehors
[...]
Et ne savoir que faire d’un amour tant l’os / //////// / / / je est altéré / /////// Si seulement plusieurs / //// / Nombreux


Le texte qui abrite, recueille, offre un refuge aux cauchemars et aux gros animaux fuis par tous, chassés de partout, ceux approchés par Vol-ce-l’est probablement, ouvre sur une terre rouge, sableuse, qui ne craint pas que le sens tarde à venir ou ne se présente pas du tout.

Là où il y a à lire, il y a aussi, avant ou après, voilà les termes du débat, à voir
comme en peinture
il y a à entendre comme en musique.

Qu’apprendrait-on de savoir ce que signifie Köszönöm, qu’on ne sait pas bien prononcer, un mot dont on ne connaît pas le sens est-il déjà un mot, je fais partie de ceux qui aiment relire au déroulé des textes de Caroline Sagot Duvauroux les mêmes mots inconnus, je me garde d’ouvrir le dictionnaire qui les précipiterait dans le genre, la synonymie, la connotation, la réfraction à la surface d’un miroir des choses, ils signalent le rendez-vous insistant, la part d’enfance irréductible des apprentissages d’aujourd’hui.


Seul

À la fin on rencontrera bien quelqu’un À la fin on prononcera bien un premier mot pour quelqu’un et ce sera la fin Bonjour ou bonsoir si c’est le soir Ou ‘jour si on est essoufflé d’avoir abattu les adjectifs Ou Mongen’ si on est étranger Ou jo napot si on a suivi l’aigle Turul jusqu’au soleil Ého soleil !
On fera partie du chant de la montagne On fera partie de quelque chose On aura converti le chant de la montagne avec salut par exemple et tout son corps maigre stoppé par la parole dans la caillasse Et le corps de l’autre qui ne serait pas un rêve d’autre mais un vrai autre stoppé par la parole sur le rocher en contre-haut changeant complètement l’horizon Là véritablement chose première métamorphosant le profil rongé d’horizon Et voilà que c’est ainsi dirait-on Jo napot


     À l’assaut de la page partent les gestes et les récits du je « je peins », du tu « Ena Lindenbaur peint », du il ou elle « Jean-Pierre Héraud peint ». L’attribution personnelle est indécidable, sans enjeux. L’infinitif sait tenir droit les verbes. Ce n’est ni avant ni après, c’est pendant.

     Parcourent en compagnie Patrick Wateau et Christian Hubin
Van Gogh Cézanne Francis Bacon Jérôme Bosch
Hölderlin Rimbaud Tchekhov Proust Anne Carson Paul Celan Blanchot Lorca Bachelard et Leiris
pas seulement les noms, ces pierres qui marquent notre voyage.
     Dominique Dussidour, Remue.net
 






Caroline Sagot Duvauroux,
Köszönöm,
Corti, 2005
240 pages
ISBN : 2-7143-907-0
17 Euros