Kiki de Montparnasse, Souvenirs retrouvés,
     préface de Serge Plantureux
     © éditions Corti et Serge Plantureux, 1er avril 2005.



    
1929, Paris s’amuse… avant la crise.
Une petite fille de rien du tout est élue Reine de Montparnasse. Man Ray publie d’elle des photos coquines et Ernest Hemingway rédige une préface pour l’édition américaine de ses Souvenirs. Kiki a vingt-huit ans, a déjà connu Modigliani et Soutine, Desnos et Kisling…

     La censure américaine ne supportera pas le style leste de ses histoires et le livre entrera dans la légende, interdit comme Ulysse de Joyce.

     Et pourtant le texte de 1929 nous semble bien édulcoré, très en deçà de l’extraordinaire version définitive rédigée neuf ans plus tard et disparue depuis 65 ans. Le manuscrit gisait au milieu de milliers de cartons avec, sur une petite étiquette de bristol, cette simple mention « infiniment précieux ».

     Voici donc enfin les Souvenirs retrouvés de Kiki de Montparnasse, dans une version intégrale au style inégalable et que l’on n’est pas près d’oublier. N’ayant plus rien à prouver, ni quiconque à ménager, Kiki se livre sans fard et sans arrière-pensée.


   
    
  




     Ma naissance

     Je suis née le 2 octobre 1901 dans un joli coin de la Bourgogne.
    Ma mère avait dix-huit ans et son amant, mon père, dix-neuf ; elle était pauvre, il était riche ; beaux tous les deux.
     Mon père fut obligé, plus tard, par ses père et mère, de faire un mariage de raison avec une fille de ferme qui avait du bien.
     Quant à ma mère, elle cacha "sa faute" à son père jusqu'au dernier moment. Mon arrivée n'était pas désirée !
    Quand je m'annonçai, ma mère était à quelques mètre de chez elle ; les douleurs l'ont forcée à s'asseoir au bord du trottoir.
     J'avais déjà la tête dans le ruisseau, mais ma mère s'obstinait toujours à ne pas me laisser passer. Le cordon autour du cou, je commençais déjà à violacer quand le hasard a voulu que j'aie une chance pour moi.
     Mon futur parrain qui venait aux nouvelles a vu le tableau ; il a engueulé ma mère et lui a dit :
     "Marie, laisse-la donc passer, l'Alice."
     "L'Alice, c'était moi !
     Mon parrain a enlevé ma mère dans ses bras et l'a portée dans son lit.
     Comme il était contrebandier d'alcool, il lui a foutu une de ces cuites ! Et moi, j'en ai profité, j'avais aussi mon pompon en arrivant.




     Kiki, née Alice Prin, quasiment dans le ruisseau, écrivit une première partie de ses souvenirs, qui devaient paraître aux Etats-Unis en 1929, avec une préface de papa Hemingway (dont l'unique autre préface fut celle des Mémoires d'un barman du Dingo, rue Delambre !). Mais ces propos innocents furent censurés par les services de J. E. Hoover, dans la même charrette que l '« Ulysse » de Joyce.
     Elle les compléta jusqu'en 1938, mais le manuscrit vient tout juste de reparaître. Elle y évoque sa naissance d'une mère de 18 ans, qui la fera venir à 12 ans à Paris, où elle travaille dans un atelier de brochage qui relie le Kama-Sutra : « Il me fallait bien ça à moi qui avais déjà le feu entre les jambes. » Elle parle de sa silhouette « à couper le vent », de son nez qui la fait surnommer « quart de brie », et pourtant, raconte-t-elle dans son inimitable style « nature », c'est fou comme elle resta vierge longtemps, même en vivant avec différents jeunes gens !
Un hiver où elle n'en peut plus de crécher sous le pont Edgar-Quinet, avec une copine elle va demander à Soutine de les loger pour la nuit. Soutine leur offre son lit, et brûle quelques meubles. Modèles et rapins squattent littéralement le café La Rotonde, où règne le débonnaire « papa Libion », à qui chacun vole quelque chose. Le jour où Modigliani vend sa première toile quelques centaines de francs, il invite tout le monde pour tout claquer dans une fête. « Papa » Libion vient aussi, mais, apercevant une bonne partie de la vaisselle de La Rotonde, et même un guéridon, il s'en va… pour revenir avec des bouteilles. Modi mangeait d'une main, dessinait de l'autre, jurait en même temps contre ses trois maîtresses.
     Tout en rinçant des bouteilles consignées chez Félix Potin, Kiki pose nue pour Foujita, dont la famille de samouraïs la fascine. Elle a l'impression qu'il la déshabille une deuxième fois : « Oh ! ce n'est'ien ! Toi, glin de beauté ligolo ! Moi pensé puce ! » Puis il s'approche de son sexe : « Melveilleux, toi pas avoil molpions ! » Cela ne pouvait pas passer aux Etats-Unis en 1929 !
Curieusement, les quelques lignes convenues sur Man Ray, dans le manuscrit publié en 29, ont disparu, remplacées avantageusement par des photographies sans commentaires (publiées dans l'ouvrage). De Desnos, elle garde le souvenir d'un type toujours en train de courir, comme s'il se dépêchait de vivre. « Te souviens-tu, vieux Robert, de cette chambre où tu logeais (avant de rencontrer Youki), si minuscule que tu devais te déshabiller sur le palier avant de te coucher ? »
Elle raconte l'ouverture de La Coupole, du cabaret de nuit le Jockey en 1921, dont elle décrit la faune et les folles nuits de façon irrésistible. À l'aube, elle va manger à Montmartre, autre village, avec des copines. « Si j'avais été un tout petit peu grue, qu'est-ce que je pouvais avoir ! » Chaque soir, devant le Jockey, l'attend une Hispano. Chaque fois, elle envoie une copine à sa place.
Puis Kiki chante et danse au Concert Mayol, engagée par Varna, elle expose chez Bernheim, elle grossit, tape un peu trop dans la coco, tandis que son amant devient fou et que sa mère meurt. Avant d'aller animer un cabaret à Saint-Tropez, Alice nous livre sa philosophie : « Ma mère est morte, mon fou aussi. Mais moi je vis ! Il faut que je vive ! » Elle vécut, jusqu'au 23 mars 1953, après avoir connu le grand amour avec un accordéoniste agent des contributions indirectes ! Kiki for ever !
     Le Canard enchaîné, 30 mars 2005, Dominique Durand


     Elle naquit en 1901, elle était pauvre comme on pouvait l'être à cette époque, c'est-à-dire sans l'espoir d'une aide «humanitaire» ou d'une charité de l'État. Elle a eu froid, elle a eu faim, sa mère ne l'aimait pas beaucoup. A quinze ans, elle s'engage comme bonne – elle dit «boniche» – chez un boulanger. Il faut être debout à 5 heures du matin pour préparer le petit-déjeuner des mitrons. Elle a des jambes maigres, elle est fluette, elle est sale, elle s'y reprend à trois fois pour perdre son pucelage. Avec tout cela une curiosité de la vie et une énergie extraordinaire.
     Certaines personnes ayant un don ou une vocation semblent être tombées n'importe où sur la terre : il leur faut plusieurs années pour arriver à l'endroit que le destin avait choisi pour elles. La petite Alice Ernestine Prin, connue aujourd'hui sous le nom de Kiki de Montparnasse, fait partie de ces voyageurs sans le vouloir.
     Grâce à ses copines, au quartier qu'elle habite, aux petits métiers qu'elle fait, elle se retrouve un jour à Montparnasse, qui était le coin de terre que lui avaient réservé les dieux. Bientôt, elle ne va plus s'appeler Alice mais Kiki, et ce surnom deviendra célèbre. En 1928, c'est une jolie jeune femme. Son récit est captivant : on dirait Mimi racontant La Vie de bohème. Et elle la raconte d'autant mieux que son style est tout simple, tout nu, presque élémentaire. Cette vie-là est aussi rude que celle décrite par Murger et Puccini.
     A sa façon, Kiki est une sorte de muse pour les rapins qui l'entourent. Elle les décrit à peine mais on les voit beaucoup, avec leurs violences, leurs gaietés, leur goût des boissons fortes, leur existence aussi, à la fois créatrice et désordonnée. Puis les années passent et l'on apprend le nom des rapins : ils s'appellent tout simplement Modigliani, Pascin, Soutine, Kiesling, etc. Les cafés : Le Dôme, La Coupole, La Rotonde, Le Jockey tournent au musée.
     Montparnasse devient le plus haut lieu de l'art et Kiki en est la reine. Cela fait beaucoup de chemin depuis le boulanger. Ce chemin-là a été assez vite parcouru en somme puisqu'il n'a fallu qu'une douzaine d'années à la pauvre souris étique pour devenir une jolie femme célèbre, une vraie figure parisienne. Elle publie ses souvenirs en 1928. L'édition américaine est préfacée par Hemingway. Il paraît que c'est la seule préface qu'il ait jamais écrite.
     Il y aura eu quelques femmes de génie en France au début du XXesiècle. En lisant les souvenirs de Kiki, on ne peut s'empêcher de penser à deux d'entre elles : l'une est Marguerite Audoux, pauvre couturière, qui, avec Marie-Claire, écrivit un roman dépeignant les petites gens et les petites ouvrières d'autrefois avec une vérité et une sensibilité uniques dans la littérature française. L'autre est Suzanne Valadon, qui était modèle comme Kiki. En se bornant à poser et à observer le travail des peintres qui l'employaient, elle devint elle-même un des grands artistes de son temps, aussi savante et originale, sinon davantage, que ses inspirateurs.
     Kiki, dans son genre, me semble mériter d'être comptée parmi les animatrices de Paris. Elle a été au centre même du dernier grand mouvement artistique de notre époque et point indigne d'y être.
     Jean Dutourd, Le Figaro Littéraire, Jeudi 7 avril 2005.

     L’austère éditeur José Corti sort un très rigolo et émouvant inédit : Souvenirs retrouvés, de Kiki de Montparnasse. Hemingway avait préfacé une édition expurgée de 1927. Celle-ci, plus corsée, date de 1938. La misère de son enfance et d’années de bohème était terrifiante, mais il y a un personnage sublime, c’est le patron de La Rotonde, qui se laissait piller par les Montparnos, non seulement du pain et du saucisson, mais aussi des chaises et des tables. Kiki posait nue, mais elle prétend être restée vierge longtemps : ses portraits par Man Ray sont magnifiques ; hélas, avec les années et la drogue, elle est devenue une grosse dondon ridicule : il y a plein d’illustrations fascinantes. L’écriture est d’une totale naïveté, avec des points d’exclamation à chaque phrase, mais que c’est reposant: aujourd’hui, un nègre aurait rewrité ça dans la convention journalistique. Une fois élue « Reine de Montparnasse », Kiki devient une sorte de Régine, et les souvenirs sont plus banals : elle les dicte à son amant, agent du fisc le jour, son accordéoniste la nuit. Elle mourra à 52 ans, en 1953. J’ignore s’il existe des disques d’elle.
     Lisez-la: vous n’oublierez pas la gamine qui couchait sous les ponts ou dans les mansardes glacées de ses amis peintres.
    Charlie Hebdo, 13 avril 2005


     Kiki de Montparnasse fut un des soleils de l'âge d'or de Montparnasse. Menant vie de bohème, entre le Dôme et la Coupole, elle a côtoyé de nombreux artistes, posé pour certains peintres. Ils avaient pour noms Soutine, Utrillo, Kisling, Foujita, Modigliani, Derain, Desnos et autres surréalistes. Kiki a peint, chanté, conciliant vie précaire et vie de fête, ne redoutant pas les excès de l'alcool et les voies de la drogue. Voici ses souvenirs qui glissent, des temps de l'enfance à la découverte de Paris. Un livre, écrit en 1939, qui se clôt en 1932 : des souvenirs écrits au fil de la plume, avec la gouaille qui était la sienne. C'est un document de première main, indispensable pour qui voudrait mieux connaître cette époque, un livre d'un drôle d'oiseau de nuit dont le cœur tendre semble battre à chaque page. Un beau livre que les nombreuses illustrations rendent plus précieux encore – des documents intimes aux superbes photos de Man Ray. Un livre qui fait revivre le passé et croire en l'avenir.
     Pierre Hild, Page, avril 2005


     KIKI ET SES DADAS
     Née Alice Prin (1901-1953), la reine de la bohème fait revivre cette « grande famille d’affamés » qui sévissait à Montparnasse

     Préfacés par Hemingway, censurés aux États-Unis en même temps que l’Ulysse de Joyce et publiés une première fois en 1929, le manuscrit de ces Souvenirs remanié en 38 avait disparu dans les années 50 avec son auteur. Il est réapparu récemment, étiqueté de la mention « infiniment précieux ».
     Précieux, le témoignage de Kiki, modèle et peintre dans le Montparnasse des années 20, l’est sans nul doute à travers ses anecdotes. Avant de se mettre au travail, Foujita, dans l’ « accent japonais (…) lui interdit de prononcer les “r” » inspectait ses modèles pour vérifier si elles hébergeaient des « molpions ». Modigliani, l’homme aux « trois maîtresses dont il n’arrivait pas à se dépêtrer (…) mangeait d’une main et de l’autre dessinait ». Pour Kisling, « très sensible sous une écorce rude », toutes les filles s’appelaient « salope » et il l’accueillait d’un « magnifique coup de pied au cul » si elle arrivait en retard pour la pose. Man Ray, Soutine, Desnos… la « grande famille d’affamés » se retrouvait dans les cafés de Montparnasse. « C’est là que nous nous réunissions tous, là que s’échafaudent les grands espoirs », écrit Kiki dans des élans de nostalgie à nous arracher des larmes, nous qui voyons arts et lettres désormais se produire sur les plateaux télévisés.
     Mais qu’on ne se méprenne pas : ce n’est pas pour se prévaloir d’avoir fréquenté des célébrités qu’elle offre à chacun son chapitre mais plutôt pour remercier ces amis de ne l’avoir jamais laissée tomber. Car l’égérie des Montparnos avait du cœur. Parfois un peu trop et au détriment de ces Souvenirs retrouvés. « Si j’avais été un tout petit peu grue, qu’est-ce que je pouvais avoir ! … Pouah ! Faire ça pour de l’argent ! … Je suis restée la fille très sentimentale et pleine d’affection que j’ai dû comprimer toute ma jeunesse. »
     Mais comment devient-on égérie ? Bâtarde recueillie par sa grand-mère, Alice Prin quitte sa Bourgogne natale pour Paris où, à 13 ans, on lui confie son premier travail intéressant : relier le Kama-Sutra. Les belles images inspirent à ses « entre-cuisses des mouvements d’oiseau qui n’arrive pas à s’envoler » mais rendent la réalité amoureuse bien fade en comparaison, d’autant qu’une anomalie physiologique la prive longtemps de son dépucelage. Une fois cet obstacle franchi, la faim et un goût certain pour l’art – « Poète, peintre ou théâtreux. En dehors de ces trois professions, je n’admettais aucun autre mortel » – la conduisent tout naturellement à devenir modèle, unique alternative à l’atelier ou au métier de « boniche » pour une jeune fille pauvre et déraciné. Quand Alice devient Kiki, Kiki de Montparnasse parce que c’est là que tout se joue. « Je vais la gueule au vent et fais ma visite à tous les bistros du coin » : La Rotonde, Le Dôme, La Coupole…Le Jockey, aussi, cabaret où elle entame une carrière de chanteuse quand les kilos l’obligent à se recycler. Mais la fin des années vingt et la Grande crise sonnent bientôt le glas de cette terre de bohème intra-muros. Tournées à Saint-Tropez et à Berlin, sa mère et son amant devenu fou, meurent, drogues et alcools, l’étoile de Kiki commence à pâlir. Les surréalistes, « ces grands gamins crédules », prennent possession des lieux. La cote des peintres réunis sous l’appellation École de Paris s’envole. On retape les cafés.
     « Montparnasse ne se signale pas spécialement » conclut Kiki en épitaphe. Fin d’une époque, début d’une légende.
    Françoise Monfort, Le Matricule des Anges, mai 2005

     Elle est née Alice Prin en 1901, « la tête dans le ruisseau », autrement dit chez les pauvres. Elle deviendra vite Kiki, égérie du Tout-Paris artistico-intellectuel, et « reine de Montparnasse » en 1929.
C'est l'année où paraissent ses Souvenirs, préfacés par Hemingway. Mais la censure américaine ne supporte pas ces confidences encanaillées et en fera un livre maudit. Or la version définitive qu'écrit Kiki neuf ans plus tard, qui se révèle autrement plus leste, est restée introuvable pendant soixante-cinq ans. Voilà enfin publié le récit jubilatoire de cette « délurée » partie de rien mais dont la personnalité et la beauté séduiront Man Ray, Modigliani, Picasso, Prévert, Desnos, et autres « grands gamins crédules » de surréalistes. Un témoignage culotté d'une gouaille magnifique.
     France Soir, 14 avril 2005






Kiki de Montparnasse, Souvenirs retrouvés,
Corti, 2005.

256 pages
ISBN : 2-7143-0903-8
19 Euros