Georges Picard, Journal ironique d'une rivalité amoureuse,
     éditions Corti, octobre 2009.

     

Ce journal est tenu par un homme encore jeune, coursier de son état, en concurrence avec son ami Vasco pour séduire Cymbeline, la fille qui habite au-dessus de chez lui. Séducteur maladroit et exagérément imaginatif, il fait de cette rivalité un prétexte pour satisfaire son penchant à l’ironie et son goût de la dérision souriante. Il a pour confidents de ses humeurs monsieur Tho, un cordonnier vietnamien qui parle à peine français, Djahid, un jeune « sans papiers », coursier le plus rapide de Paris, un vieux lion du zoo de Vincennes et un chat errant.

 

Mélange d’humour et de mélancolie existentielle, ce livre donne au monde un air poétique, un peu désabusé, à mi-chemin entre le sentiment d’irréalité illustré par un Fernando Pessoa et la fausse ingénuité d’un Robert Walser.






 

Vasco en est sûr, il me l’a assez répété : c’est lui qui tombera le premier Cymbeline. Étrange expression que cet argot qui compare une conquête amoureuse au gaulage de noix ! Depuis quelque temps, je me familiarise avec une certaine vulgarité de langage, ayant compris que la pudeur et la subtilité sont plutôt des entraves. C’est un véritable impair que l’excès de finesse dans un monde grossièrement façonné où l’on confond facilement retenue et pusillanimité. Sur ce point, Vasco a une bonne longueur d’avance sur moi, car il n’a jamais été paralysé par la timidité ni embarrassé par des indécisions psychologiques. Ce fonceur de Vasco ! Ce blagueur qui voudrait me faire croire que je n’ai aucune chance dans la concurrence que nous nous livrons pour avoir Cymbeline. Et Cymbeline, comment voit-elle nos deux désirs fléchés vers elle ? Je n’ai pas encore osé l’inviter à prendre un verre faute de trouver un prétexte qui ne me rende pas ridicule à mes propres yeux. Vasco n’a pas besoin de prétexte. Je les ai vus ensemble au bar des Indigènes, assis face à face, elle l’écoutant avec le sourire, lui pérorant comme un petit dieu de l’Olympe descendu faire la leçon aux humains. En tout cas, elle s’amusait. Je suis passé devant eux sans les regarder en espérant qu’ils m’interpelleraient et m’inviteraient à me joindre à eux. Heureusement, je n’ai pas eu à décider quelle attitude adopter, jovialité, ironie calculée, agressivité, que sais-je, les formes du dépit sont multiples. Ils ne m’ont pas remarqué. Ou plutôt si : Vasco a eu comme une hésitation rapide et un rictus amusé, pour autant que son reflet dans la vitrine de la terrasse ne m’ait pas trompé. La scène fut si fugitive. Je me suis éloigné en jetant un coup d’oeil une dernière fois derrière moi, sans porter attention à un tourniquet publicitaire dans lequel je suis allé buter et qui s’est renversé sur le trottoir avec un fracas métallique.








L’écrivain poursuit l’œuvre facétieuse et sceptique d’un moraliste, entamée depuis quinze ans chez José Corti.

Il est toujours plus prudent d’observer « une distance de sécurité avec le réel ».

Ce précepte, qui aurait sans doute plu à Henri Michaux, résume beaucoup des livres de Georges Picard pour qui l’on ne se garde jamais trop d’une promiscuité déplacée avec les choses. D’où ce livre, au titre musical, qui paraît : Variations sur le réel. C’est aussi ce qui caractérise le narrateur du Journal ironique d’une rivalité amoureuse qui fait partie de ces prudents pour qui les prestiges de l’imaginaire valent bien mieux qu’une prosaïque idylle. Un beau jour, il se met donc à sublimer sa voisine du dessus, rebaptisée par ses soins d’un prénom aussi clinquant qu’il est bizarrement shakespearien, mais prometteur de possibles héroïques : Cymbeline.

Georges Picard n’a pas besoin de plus pour faire acte de littérature que ce léger, que cet imperceptible décollement du réel. Le Journal ironique... s’annonce dès lors comme la chronique dilettante d’une impossible conquête amoureuse par laquelle le héros s’aventure peu à peu loin des rives du réel avec un ravissement sans égal. Toute adhésion au monde écartée, place à la lutte contre un fourbe de comédie (son meilleur ami, Vasco) qui, lui aussi, a aperçu la belle et qui, suprême insulte du pragmatique au rêveur, projetterait même de l’inviter au restaurant. Et, en fond de scène, servant d’adjuvants : un lion pelé du zoo, un cordonnier vietnamien, et un coursier sans papiers, « Il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont vraiment, des morceaux de vie à la dérive » : on devine, à lire les lignes du Journal ironique..., ce que l’écriture de Georges Picard doit à la généalogie des personnages du renoncement, de l’ennui, de la paresse ou du refus de participer au monde, à tous ceux qui ont « aimé mieux pas », ou « être petit, et le demeurer » : les Oblomov, Barrelby, Jakob von Gunten, et autres Plume.


Ce que le Journal ironique... offre sous forme d’une fable, Variations sur le réel le décline sous la forme d’une suite de textes brefs, poèmes en prose, aphorismes, ou de ce que l’on a envie de qualifier d’exercices spirituels : « II y a un abîme sous les choses. Et même sous les choses les plus familières ». Rien de chrétien, bien sûr, dans le détachement du monde auquel ces lignes invitent. Notre auteur est trop philosophe de formation pour se prendre dans ces miroirs aux alouettes. Si Georges Picard entrouve la question ontologique, c’est comme Michaux ou Oblomov, depuis son lit, c’est avec la naïveté pascalienne, à défaut de sa foi, c’est, enfin, en poète solipsiste : « l’essence de la vie se dévoile surtout quand aucune illusion factice ne déroute cette conscience qui vaut par elle-même ». Ou encore : « Le péché humain, c’est le manque d’attention, notre cerveau se laissant accaparer par des préoccupations dérisoires ».


S’il sait glisser dans tous ses textes la pointe subtile qui en rend la lecture si drôle, Georges Picard n’est pas un chantre du sarcasme. Certes, son ironie fustige au détour d’une phrase la misère contemporaine et prend en aversion le confort de tout définition (il était l’auteur d’un De la connerie, en 2004). Quand il semble rire, c’est en recourant à cet ironique « sourire de la raison », toujours teinté d’indolence et de sympathie pour ce qu’il fustige. L’ironie picardienne n’est pas celle de Socrate, c’est celle de Jankélévitch, elle caresse ce qu’elle moque, elle « sépare et elle réuni(t) », elle est diastole et systole, à l’image de son héros transi de désir, à la fois médiocre et sublime lorsque sa grisaille douillette de bureaucrate s’illumine de velléités héroïques : « Alors quoi ? l’ennui bureaucratique jusqu’à la fin ? Autant partir pour le Harar ! ». Voilà tout l’esprit des écrits de Georges Picard : Pécuchet se rêvant Rimbaud. Or, perçue comme telle, l’ironie n’est plus un rire mais une mise en congé du sens définitif : « Il faudra vous faire à l’idée que le Sens, dont l’orbite est légèrement inclinée et elliptique, a pour vocation de devenir un objet astronomique à l’usage des nouvelles générations, invitées à en commémorer le passage régulier, sur notre horizon (...) tous les dix-sept ans ».

C’est sous cet horizon que Georges Picard prend place parmi les moralistes ironiques et autres contempteurs de la bêtise humaine que sont les Flaubert, Rimbaud, Bloy, ou encore La Bruyère, avec qui il partage un style à l’économie redoutablement efficace, plus proche de l’outil de l’entomologue que de la plume. « Oh je sais bien dans quelle drôle d’histoire je me suis empêtré. Drôle, parce que plate comme un feuilleton et dans le même temps, ouverte sur ce que, pathétiquement, je pourrais appeler une énigme ». Le monde a besoin de ces virtualités de l’esprit, comme des antidotes offerts à sa – bien trop réelle –virtualisation en cours.

Étienne Leterrier, Matricule des Anges, novembre-décembre 2009


   






Georges Picard,
Journal ironique d'une rivalité amoureuse,
Corti, 2009
128 pages
978-2-7143-1003-3
14 Euros