L'Inventeur de l'amour : un recueil de Gherasim Luca.
Le dernier recueil auquel Ghérasim Luca travailla est composé de deux grands textes publiés originellement en roumain en 1945 : L'Inventeur de l'amour et la Mort morte précédent immédiatement la rédaction du poème Passionnément, qui marquera l'entrée de Ghérasim Luca dans sa cabale phonétique, dans ce rapport physique avec les mots où les sons produisent des idées. L'Inventeur de l'amour propose dans un long monologue une libération de la condition dipienne par des voies sacrilèges : dans un monde où "tout doit être réinventé", il nous faut être "de plus en plus dédaigneux, cruels, irréconciliables". La Mort morte est un face à face avec la mort traumatique, qui se résout dans l'humour et le défi de cinq tentatives de suicide par l'impossible.
C'est l'écho du Premier Manifeste non-dipien, aujourd'hui disparu, qui résonne dans ces deux poèmes, expression surprenante et directement révélatrice d'une pensée révolutionnaire qui poursuit "la constellation spectrale du dépassement humain".
D'une tempe à l'autre
le sang de mon suicide virtuel
s'écoule
noir, vitriolant et silencieux
Comme si je m'étais réellement suicidé
les balles traversent jour et nuit
mon cerveau
Gherasim Luca
... Plus de bégaiement ici, plus de " cabale phonétique " et de dynamitage de la parole sacrée. LInventeur de lamour, hymne vampirique à la femme aimée absente de la réalité mais fragmentairement présente en mille femmes, à la femme dautant plus identifiée à la " merveille " bretonienne quelle nexiste pas, et La Mort morte, où lhumour noir affleure sans cesse, le fils du discours sinterrompant pour laisser place aux comptes rendus de cinq tentatives de suicide " impossible " (par rétention volontaire du souffle, notamment), sont tous deux des textes limpides, éloquents parfois, coupants toujours, qui suscitent en nous une admiration " hilare " pour parler comme le grand Giorgio Manganelli.
Maurice Mourier, La Quinzaine littéraire