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Georges Picard, l'Humoriste,
éditions Corti, septembre 2010
Un humoriste gai comme une porte de prison.
Un original qui cultive sa laideur, ce qui ne l’empêche pas de plaire aux femmes.
Un collectionneur de miroirs obsessionnel et mégalomane.
Une amoureuse qui confond ses amants entre eux.
Une mythomane géniale.
Un clown métaphysique.
Trois jeunes femmes délurées qui sèment la terreur dans un village.
Un roi, intoxiqué par les sermons de Bossuet, qui s’enfuit de son palais pour devenir mendiant…
Telles sont quelques-unes des figures que l’on croisera dans ces pages où l’ironie côtoie la poésie, et le tragique l’humour débridé.
Soit, au total, soixante dix-huit histoires et portraits, subtils et percutants, ciselés à la pointe fine par l’auteur de De la Connerie et du Petit traité à l’usage de ceux qui veulent toujours avoir raison.

L’humoriste
[Texte intégral]
Son best-seller Comment draguer les femmes de ses amis sans se fâcher avec eux lui avait établi une réputation d’humoriste dont il ne parvenait plus à se débarrasser. Dès qu’il entrait dans un salon, les yeux se fendaient, les bouches se mettaient en croissant de lune et tout le monde croyait de son devoir de lui taper sur l’épaule en s’écriant : « Sacré Peter, vous nous avez bien fait rire ! À quand le prochain ? »
Peter Lolly n’en pouvait plus. C’était à regretter d’avoir écrit ce livre, malgré les droits d’auteur qui n’en finissaient pas de tomber (déjà vingt-trois traductions). Il se souvenait des circonstances qui l’avaient décidé à s’essayer dans une veine comique. Ses trois ouvrages précédents n’avaient eu aucun succès : un roman au dénouement tragique, un autre plus léger, d’une couleur finement nostalgique, dans lequel il avait pourtant mis le meilleur de lui-même, et un essai sur la poétique de la nature. Pas une ligne dans la presse. Alors, il s’était dit : 9 « Essaie une pochade, on verra bien. » Il s’était pris au jeu et beaucoup amusé à écrire ce livre sans conséquence littéraire, publié sous le pseudonyme de Peter Lolly. Aujourd’hui, il ne voulait pas le renier, seulement prendre ses distances, car son vrai talent, croyait-il, n’était pas de faire rire, mais d’émouvoir et de faire réfléchir.
Ainsi se voyait-il, au rebours de ses lecteurs. Ces derniers n’en démordaient pas : un humoriste, et rien d’autre. Ce qualificatif qu’on lui renvoyait sans cesse lui pesait comme une armure. Dans les premiers temps après la parution de l’ouvrage, il n’avait pas mal pris la chose, il avait assumé sa nouvelle identité littéraire avec un brin d’ironie fataliste. Mais de se voir continuellement invité dans les médias et les salons pour ce seul statut d’humoriste l’agaçait de plus en plus. Il lui semblait qu’on voulait réduire sa personnalité à une dimension marginale, en ne conservant que sa partie la plus allègre. Il ne récusait pas son don d’amuseur ; il aurait espéré qu’on ne l’y ramenât pas toujours.
Les sourires qui s’ouvraient comme des corolles empoisonnées sur son passage le rendaient malade. Il commença une dépression. Le regard sinistre, le teint gris, la lippe dégoûtée, les deux mains ouvertes devant lui pour freiner les effusions, il s’avançait entre deux rangées d’admirateurs avec l’apparence d’un fantôme. Ses manières faisaient rire, on les croyait étudiées. Les 10 lieux communs tombaient : « Les humoristes sont des gens tristes dans la vie », « L’humour est la politesse du désespoir », et autres fadaises qu’il ne pouvait plus entendre sans avoir envie de tuer. Un jour, il renversa une table dans un restaurant où un jury littéraire fêtait l’attribution du Grand Prix de l’humour dont il était lauréat. Il insulta les personnalités présentes, cracha sur le président, et sortit en cassant une rangée de verres. Après une seconde de stupeur, l’assistance éclata de rire et se mit à applaudir. Alors, il essaya une carte qu’il croyait maîtresse : il publia un Traité du suicide sous son pseudonyme de Peter Lolly. Cette fois, on ne pourrait plus s’y tromper, on verrait quel métaphysicien profond il était. Le seul article qui en rendit compte commença à avertir les lecteurs de ne pas confondre ce Peter Lolly avec l’humoriste bien connu. Et poursuivit en reconnaissant des mérites à ce traité original qu’il valait mieux, cependant, ne pas mettre entre toutes les mains, contrairement au livre si tordant de son homonyme.
Humoriste à vie : c’était donc le sort qui lui était réservé. Le dégoût qu’il en eut lui fit abandonner définitivement la littérature. Il se lança dans les affaires où il acquit la réputation d’un spéculateur intraitable et cynique, gai comme une porte de prison.

Brèves histoires du rire philosophique
« L'ironiste ne veut pas adhérer, ni peser ; mais il touche le pathos d'une tangence infiniment légère, et quasi-impondérable [..] Il badine avec tous les sentiments, mais n'insiste jamais [..] La conscience ironique ne désire pas étreindre : elle préfère papillonner d'anecdote en anecdote, de plaisir en plaisir, et goûter de tout sans se poser nulle part ; elle sait la préface de toutes les passions, mais la préface seulement, car elle part toujours avant la fin [..] Au lieu de se griser uniquement du même vin, au lieu de poser sa coupe, l'ironie préfère se composer une ivresse multicolore avec tous les alcools de la passion ; de chaque philtre elle boit une gorgée, et elle est la première à s'amuser de ses propres ivresses.» (Vladimir Jankélévitch, L'Ironie)
L'Humoriste est un livre délicieux qui stimule l'appétit de lecture dès qu'on l'empoigne à la première page. Ce recueil de nouvelles très brèves et de portraits ciselés avec brio réjouira aussi bien les lecteurs friands de grande littérature que les amateurs de bonnes idées enrobées de sensations. Avec un art consommé du raccourci, Georges Picard bricole des textes riches en relief en explorant avec concision toutes les raies possibles du spectre narratif. En quelques pages, il s'amuse tantôt à tisser des intrigues curieuses pleines d'ingéniosité, tantôt à attraper dans les mailles de ses mini-récits croustillants des destinées singulières qui viennent piquer notre attention. Quelques coups de pinceaux sobrement appliqués suffisent pour que l'on voie s'animer des idiosyncrasies à la fois saisissantes et saugrenues qui tiennent en haleine l'imagination. Dans un style truculent d'une grande virtuosité, l'auteur parsème subtilement ses phrases d'une pincée de drôlerie, au grand régal du lecteur qui se laisse chatouiller les papilles mentales par les saveurs espiègles de l'auteur qui sait appuyer là où il faut pour déclencher la bonne humeur. Loin d'une facture narrative qui sent la recette, Picard séduit par cette faculté qu'il a de ne jamais se répéter ; il étonne par la large palette de tons qu'il emprunte - preuve d'une intarissable inventivité - et qu'il déploie dans ses contes en déjouant chaque fois l'anticipation du lecteur par les retournements de situation et les dénouements parfois inattendus qui tombent comme des cerises sur un gâteau. Esprit vagabond possédant plus d'un tour dans son sac, c'est d'abord dans la versatilité d'une prose ondoyante que Picard aime butiner son bon plaisir qu'il refile ensuite au lecteur complice, impatient de goûter le festin littéraire auquel le convie d'emblée l'aveu liminaire de la Préface : « En tant que lecteur de moi-même, je trouve plaisant de sauter d'un portrait à une anecdote, d'une esquisse presque évanescente à une pointe sèche, d'une histoire tragique à une fantaisie cocasse, d'un récit plausible à un conte surréaliste.» (7)
On part dans L'Humoriste à la rencontre d'une flopée de spécimens étranges et excentriques auxquels la plume détendue de l'auteur donne toutefois un visage drôlement familier, comme si nous avions toujours côtoyé, par exemple, cet incorrigible misanthrope reclus dans sa « sauvage thébaïde », regardant « les événements contemporains de loin en se bouchant le nez » (Un chevalier) ; ou ce vieux couple enclavé dans un confort technologique futuriste, dans la « plénitude douillette de leur chez soi » (Cocooning). Ailleurs, on entre en ricanant chez un bibliothécaire maniaque, obsédé par les classements de ses classiques, ces « monuments littéraires dans lesquels on n'entre jamais, sinon pour piquer un roupillon dans le vestibule » (Sa bibliothèque). Quelques pages plus loin, on est pris de pitié - sans pouvoir réprimer notre sourire.. - pour un « ectoplasme insignifiant » qui a du mal à se faire remarquer par la foule et à « sortir de son anonymat existentiel » (L'anonyme). Plus loin encore, nous croisons un type un brin poseur, « un chevalier de l'Inutile », dont les cauchemars sont peuplés par « les affairés, les positivistes, les volontaristes de la vie », persuadé qu'il est que « toute activité intéressée flirte avec une certaine mesquinerie existentielle » (Passion de l'inutile). Et puis, après quelques plongées dans des ambiances feutrées, embuées de sueur éthylique (Sur le coup de minuit, Au club), après l'évocation d'une « pauvre bonne femme inoffensive » un peu toquée et autiste, aux manières insolites (Bonne femme), et le portrait d'un « esthète avant-gardiste » qui se demande pour un moment « s'il n'était pas passé à côté de la Beauté » avant de se rattraper à temps en rejetant son « accès de sentimentalisme » (Un avant-gardiste), voilà que nous glissons dans la vie souterraine et onirique d'un chat (un bijou littéraire, ce texte..) : une vie « grouillante, profonde, reviviscente comme une mare qui ne se laisse pas assécher » (Un chat). Parmi les soixante dix-huit textes qui composent L'Humoriste, figurent aussi des récits à la première personne : on entend la confession d'un adhérent d'une société secrète qui se justifie de son incapacité à garder le secret sur son appartenance à celle-ci (Un secret) ; la rétractation d'un « cerveau à thèses », dont la carrière s'est résumée à mâcher de « l'intellectualité rance », et qui se demande s'il n'eût pas mieux valu préférer le goût des « fraises sauvages » à la sécheresse des concepts (Les fraises sauvages) ; ou encore, les mésaventures relatées par un réceptionniste zélé, obligé de se plier aux lubies les plus fantasques de ses clients d'élite. Enfin, on ne peut pas terminer ces brefs aperçus du livre sans citer la délectable parodie de conte licencieux style XVIIIième siècle (Partie carrée) ; ou l'histoire édifiante - à faire lire à nos dirigeants politiques.. - du Roi qui abdique son titre après avoir appris, à la lecture de Bossuet, qu'il “n'est rien”, et que les honneurs et les richesses ne sont que vanité : « Il peut enfin réaliser son rêve : n'être rien. Les grandeurs lui pesaient depuis qu'il avait découvert Bossuet. Il lisait les sermons en cachette et s'en démoralisait jusqu'au fond de l'âme..» (Sa Majesté)
À travers ses histoires et portraits, Picard brasse sa comédie humaine avec un bonheur d'écriture et une jubilation de style palpable. Maître de la forme brève et de l'intrigue ramassée, il ouvre des tiroirs sur des vies minuscules dont il révèle avec un zeste de dérision subtile les secrets fuyants. En posant avec doigté les briques de ses petits édifices existentiels, il laisse flotter tout autour la « poussière animée » (99) du drame humain qui les rend si attachants, sans omettre de ménager des brèches d'humour où viennent s'incruster, l'air de rien, ses fines remarques. On sent que Picard aime assez ses personnages pour les châtier, sans craindre qu'au détour, les clins d'oeil empreints d'affection qu'il leur adresse ne passent inaperçus. Même lorsqu'il prend un malin plaisir à percer au fleuret d'une ironie pointue la petitesse des vanités humaines qu'il épingle cependant avec tendresse, sa caricature des travers humains caresse les figures sans les abîmer : elle demeure souriante, dégagée de toute morgue, encore que le rire ne soit pas chez lui l'ennemi de la profondeur. Bien au contraire : l'humour, loin de desservir l'intuition philosophique, se montre ici plus que qualifié pour mettre à poil le ridicule des hommes attifés de toutes sortes de prétentions, mais qu'une pointe acérée, décochée de biais, suffit pour en déchirer le tissu et faire dégonfler la baudruche. À tout moment, Picard penche davantage pour l'observation amusée, fleurant la bonhomie facétieuse, que pour l'esprit de sérieux engoncé dans la posture moralisatrice. Il a bien compris qu'il fallait éviter de poser sur les êtres un regard idéaliste posé en surplomb, manière d'en tirer des leçons “édifiantes” : cela gâterait à coup sûr le goût acidulé du trait satirique. Du reste, les hommes étant ce qu'ils sont, il vaut mieux, en effet, tisonner malicieusement leurs tares que de chercher naïvement à les redresser. Sous cet angle, le conteur s'exécute avec un tour de main qui force l'admiration : qu'il narre des histoires loufoques sur un ton pince-sans-rire, ou qu'il trace des portraits colorés en jouant de tous les registres, son humour discret arrive presque toujours sur la pointe des pieds ; il se faufile en catimini derrière les rideaux de la scène, tout en s'assurant, par souci de réalisme, de laisser les choses en leur état. Au passage, il n'oublie pas de déposer au coin des pages des saillies cocasses, de bons mots d'autant plus savoureux qu'ils sont anodins en apparence, disséminés ici et là comme si de rien n'était. Maniant avec souplesse cet « art d'effleurer » (Jankélévitch) qu'on appelle l'ironie, Georges Picard prélève l'essence des choses en quelques traits de plume bien ficelés, capte des bribes de vie à vol d'oiseau, discerne des silhouettes fugitivement illuminées par sa vision lucide des êtres. Décidément, chez ce grand écrivain l'esprit de finesse a de beaux jours devant lui. Quand on pense à tous les livres qu'il lui reste à écrire (pour paraphraser Jules Renard), on a la certitude d'être encore heureux..
Christian Adam, Critique libre.com

 
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