Jean Richepin, La Glu
    Éditions Corti, 2010.



La Glu (1881) est, avec Miarka, le roman de Richepin (auteur bien oublié aujourd’hui, malgré une réédition récente des Morts bizarres à L’arbre Vengeur), qui fut le plus populaire.

Rebelle, bien que normalien, avec la volonté délibérée de sortir des sentiers battus, La chanson des Gueux lui vaudra la célébrité et un emprisonnement, mais rattrapé par les honneurs et le succès (il siègera à l’Académie française), Richepin fut classé dans les Indépendants de l’Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret à qui il écrivit :

« Il me semble que c’est après coup, longtemps après, quand elle est terminée, qu’une évolution littéraire peut donner matière à une enquête sérieuse. On la juge alors, non sur les théories, qui passent, mais sur les oeuvres qui restent, s’il en reste.Pour le moment, votre enquête ne m’a pas appris grand’chose. Elle m’a seulement évoqué le tableau d’un marécage pestilent, aux eaux de fiel, où se dressent quelques taureaux et où ruminent quelques boeufs, tandis qu’entre leurs pieds s’enflent des tas de grenouilles coassant à tue-tête : "Moi, moi, moi !". »

 Gageons que La glu restera. Jean Richepin y dresse le portrait d’une femme fatale aussi fascinante que celles des fins-de-siècle. Jean Richepin sait jouer avec les poncifs (la vie provinciale au Croisic et la vie parisienne facile, la bourgeoisie et la classe ouvrière, l’amour bourgeois et l’amour fou)





En vérité, il fallait être un original comme ce brave docteur Cézambre, pour s’en revenir ainsi nonchalamment, au simple pas de son bidet, sans piquer un temps de trot, par cette nuit de mars, sur la route en isthme qui va du Croisic à Guérande à travers les salines. À coup sûr la route était belle, avec ses bordures de marais fleuris de moisissure rose, et, d’autre part, le ciel de trois heures du matin n’était point laid non plus, avec son pailletis d’étoiles pâlissantes et son mince croissant de lune qu’une antique chanson bretonne compare à une rognure d’ongle angélique. Mais le docteur devait être blasé sur tous les détails de ce chemin paludaire, qu’il connaissait par coeur ; et, quant à ce joli ciel clair, l’agrément en était singulièrement amoindri par une petite bise aigre qui vous sifflotait aux oreilles en vous les pinçant. En outre, le docteur était las et courbatu, après l’accouchement laborieux qu’il venait de faire, et tout autre, à sa place, se fût hâté de rentrer à la maison, où l’attendaient son vieux rhum pur Jamaïque et son large lit chaudement garni d’une couette. En vérité, il fallait être un fieffé original pour ne pas se rendre à toutes les bonnes raisons qui conseillaient un prompt retour, et pour s’attarder de la sorte en rêvasseries nocturnes et éventées. Ainsi pensait sans doute, quoique plus confusément, le pauvre Biju, dans sa jugeote de bidet, et de bidet breton, donc entêté. C’est pourquoi, de temps à autre, il hennissait bruyamment vers l’écurie et le picotin, secouait la tête, s’ébrouait pour s’envahir, et tirait sur la bride afin de rappeler son maître à la sage réalité. Mais il n’y gagna que d’être enfin rappelé lui-même à l’obéissance, par un impérieux coup de rêne qui le fit s’encapuchonner, et qui lui prouva que décidément la consigne était de marcher au pas comme si l’on baguenaudait en juin le long d’un champ de luzerne. Le docteur avait battu le briquet, allumé sa pipe anglaise en bois de violette, enfoncé ses pieds à l’étrier jusqu’à la boucle des houseaux, et, installé sur sa profonde selle ainsi que dans un fauteuil, il songeait.



   

La pose sereine et bourgeoise de la maturité contredit le regard féroce des jeunes années : c’est ce qui surprend dans les quelques portraits de Jean Richepin (1849-1926). Le militant rebelle réputé anarchiste a laissé place à l’Académicien tenté par la politique et rattrapé par les honneurs. Très populaire de son vivant, l’écrivain aujourd’hui un peu oublié, a eu une vie littéraire foisonnante. Poète, chansonnier, romancier et dramaturge, il n’a eu de cesse d’évoquer ses grandes passions: la mer, le petit peuple.

Dans La Glu (1881), roman emblématique de cette fin de XIXe siècle, il décrit la chasse aux hommes menée par une courtisane. L’ogresse pousse ses victimes à la ruine, au déshonneur et à la folie. Celle qui se surnomme la Glu (comprendre aussi la goule ?) sait manier « les délicieuses tortures des désirs avortés » avec « la suavité endormeuse de certains poisons lents ». Le drame a pour cadre une Bretagne où l’on parle patois et s’habille en costume local. Du simple pêcheur au médecin et jusqu’au comte, personne ne résiste à cette icône de femme fatale à la sexualité sadique et perverse. Elle illustre le propos des philosophes misogyne comme Schopenhauer, qui décrit les femmes comme « le sexe second à tous égards ». Elle sert d’épouvantail dans la pure tradition des ro- mans d’apprentissage de l’époque où il s’agit de sauver un genre masculin exposé, pense-t-on, à la dépravation. La Muse des Romantiques s’est muée en Vampire des Décadents. Une pointe de mystère maléfique, l’attraction de l’androgynie (« une grâce équivoque » « moins de femme que d’hermaphrodite ») : tout y est, jusqu’au bestiaire diabolique traditionnel (la chienne, le serpent, le singe, la chèvre). La Glu n’a certes pas révolutionné la littérature, mais il illustre à merveille une misogynie paroxystique qui traverse les ans, dont Richepin s’est fait le héraut : « Ah ! les femmes ! Comme on serait heureux sans ces garces-là ! ».

Franck Mannoni, Le Matricule des Anges n° 116, septembre 2010    

 







Jean Richepin
La Glu

Les Massicotés

9782714310200


10 euro