L'auteur, Georges Picard, subitement atteint par la révélation de son manque de génie, part à la recherche de cette perle rare. La trouvera-t-il auprès de son ami Szabo qui prétend que "l'imbécillité et le génie sont les deux tentations extrêmes de l'esprit ?" Le secret du génie lui sera-t-il révélé par le docteur Aba, "penseur spéculatif et transcendantal" ?
     Cette quête insolite et fébrile conduit l'auteur à soupçonner du génie ches des personnages de rencontre : Lisbeth, collectionneuse de cages vides ; son ex-mari, un clochard qui se nourrit principalement de sardines à l'huile ; Léna, une fillette pratiquant la magie ; Sosie, un chat atteint d'une maladie de l'âme...
     Ce récit humoristique, entrecoupé de réflexions intempestives sur le thème su génie, est le sixième livre de Georges Picard. Il est dédié à tous ceux qui sont candidas au génie, "moins pour le salut de la pensée que pour savourer égoïstement les délices du vertige et de l'exception". Sans se prendre au sérieux, bien sûr.


     Ce matin, je me suis réveillé avec l’atroce, l’insupportable conscience de ne pas avoir de génie.
     Pas une once.

     Tout, dans la chambre, semblait me le crier : pas de génie ! Les livres sur les rayons, la lampe jaune sur la table, la fine fente de l’épaisseur d’un cheveu lézardant la peinture du plafond au-dessus de ma tête. Une véritable conspiration du cri, un hourvari de clameurs accusatrices.

     La journée commençait mal.

     Tandis que je me rasais, ce fut une nouvelle douche de lucidité glaciale. Ah, une tête sans génie !

     Je décidai de mettre une cravate, ce que je ne fais jamais. Je choisis la rouge comme mieux assortie à la brutalité des circonstances. Puis je glissai mes pieds dans des chaussures étroites qui m’écrasaient les cors.

     Un quart d’heure plus tard, j’étais dans la rue.

     J’eus la confirmation de l’horrible évidence. Les passants faussement indifférents, les pigeons à l’œil niais, et jusqu’aux immeubles qui semblaient de la partie, tout l’environnement me soufflait au visage : pas de génie ! J’imaginai que le trait mortel perçait la galaxie avec la sûreté imparable d’une flèche aimantée vers sa cible. Je bousculai un type qui me lança une injure. Il aurait pu aussi bien m’en lancer dix.

     Je m’accoudai à mon comptoir quotidien et bus un café sans sucre. Le patron essuyait avec une lavette les miettes de croissant et les cercles poisseux des pieds de verres. Il prenait son temps, passant et repassant au même endroit la maudite lavette à l’odeur de vinasse javellisée. J’observai quelque temps son manège, surtout la lavette qui allait venait, allait venait, allait venait… Je devais être pâle ; j’eus soudain mal au cœur. Je me précipitai vers les lavabos.

     À mon retour, la lavette avait cessé sa course. Elle reposait sur le comptoir, molle et grise. Je n’osai pas approcher. Je poussai une pièce de dix francs du bout des doigts et filai sans attendre la monnaie.

     Il y avait un banc à quelques mètres de là. Je m’y assis et fixai le trottoir entre mes pieds.

     Il fallait aviser. J’ai un ami, Szabo, qui est de bon conseil. Oui, j’allais aller le voir sans attendre. C’est ce que je me dis tout en regardant mes chaussures. Mais je n’arrivai pas à me décider, comme si une charge pesait sur mes épaules. Je restai un moment sans bouger, même quand un homme vint s’asseoir à côté de moi, sortit une boîte de sardines de sa musette, l’ouvrit et avala les poissons un par un, sans pain, et presque sans mâcher. Après quoi, il s’essuya les doigts sur sa jambe de pantalon et repartit silencieusement.




     Provocateur et plein d'humour, ce conte philosophique biaisé nous fait retrouver avec bonheur la tonicité ironique d'un auteur qui s'amuse à poser des énigmes. Qu'attend-on pour trouver Georges Picard "génial" ?
     Pierre Kyria, Le Monde, 18 juillet 1997.




©1996


Réédition,
mai 2004, 10 €,
256 pages,


ISBN 2-7143-0873-2