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La frontière de Silvia Baron Supervielle.
Seul sur une longue étendue de sable entre mer et ciel, un jeune garçon, qui na jamais été vu par quelquun et qui ne connaît sa physionomie que par les profils de son ombre, sélance, bondit continuellement dans lespace, comme pour tenter de franchir un obstacle invisible. Ainsi dessine-t-il dans lair des figures qui cherchent à sélever chaque fois plus haut : il danse, pour répondre à lélan qui lanime et quil ne sait pas exprimer autrement.
Seule aussi, dans une petite localité qui pourrait être une île et qui a été désertée par les enfants, une femme suit les mouvements du danseur, lequel, à la manière dune apparition, est survenu un jour sur les vitres de sa fenêtre et, depuis, y revient comme le soleil.
Entre-temps, laissant derrière lui la plage, le jeune garçon traverse une forêt. Là, en marchant, il ressent une présence qui laccompagne. Peu à peu, cette présence deviendra une image qui lui ressemble, presque tangible, et quil rejoindra de lautre côté des arbres sur létendue du début.
Lhistoire réside principalement dans son rythme et sa trame. Graduellement, toutefois, sans se le proposer, elle met en lumière la ressemblance entre lécriture et la danse, le passé et le présent, le rêve et la réalité, le miroir et lamour, la lecture et la contemplation.

La contemplatrice est la seule qui, lors des partances successives, a conservé le centre. Singulièrement, lorsque les bateaux mirent le cap sur le large, il lui sembla quils abordaient, que le sourire commençait, que le soleil naissait sur la mer, et tandis que les enfants séloignaient du rivage, elle recevait sur elle leur joie. Puis, lorsque, agitant le bras, ils se fondirent dans les brumes de la distance, sy figeant progressivement, elle se retourna, sécarta des autres afin de dissimuler lexpression de son visage et de donner libre cours à cette joie : une flamme était née en elle, et sévadait, transparente, de leau de ses yeux.
Ces jours-là, elle sen souvient, au moment de lappareillage, elle fut prise dun grand désir de senvoler avec les oiseaux sur le sillage des poupes. Après cela, elle ressentit la plénitude dun accomplissement. Une à une les rides senlevaient de son visage, comme si la brise les eût emportées. Encore quelle se défendît de ce bonheur jamais expérimenté, et quelle le préservât comme elle le pouvait, serré à elle.
La contemplatrice a lhabitude de se réserver. Avec le temps, à force de se tenir sur la réserve, elle avait été amenée à sortir de chez elle de moins en moins. Peut-être que la couleur de son voisinage ne se conformait pas à la sienne, bien quelle ne mît pas en doute que celle de ses voisins était la seule valable.
Si ce nest quavec la sienne elle voit dune autre façon. Ses yeux ont une couleur indescriptible. De cette couleur elle se préserve, elle contemple, elle est seule, et tellement au fond de son être quon ne la remarque pas et quon loublie facilement. Dailleurs, cette couleur remue : elle change de densité, propage ses transparences, remonte à son visage pour lui offrir un regard. Cette couleur éclairait et dirigeait son regard, la liant en secret à la mer et à ceux qui la prenaient pour ne pas revenir.
Si des choses la quittent, dautres, incomparables, la rejoignent. Les départs des enfants font partie des images enchantées quelle accueille. À présent quils ont apparemment pris fin, elle se les remémore et refait souvent le chemin qui conduit jusquau port. Là, tout est calme : les enfants ont réussi à partir. Tout est bien : ils se trouvent déjà loin, ailleurs, à labri. Il ny avait pas un ailleurs qui ne fût préférable à cet ici où lon reste.

Figure du voyage et de l'écriture, de la solitude, mais d'une solitude sereine qui cherche son cheminement dans l'univers, qui pose ses repères, qui jalonne la carte du monde, l'enfant devient, pour reprendre un beau mot de Deleuze à propos de Foucault, un cartographe : le cartographe d'un monde de la pure écriture, sans noms, sans identités, un monde de gestes, de sens, d'orientation déterminées mais inqualifiées, d'élans, de mouvements. (...)
Peu de livres donnent, avac autant de force, de simplicité et d'assurance, forme à l'impalpable matière de la rêverie.
René de Ceccatty, Page des libraires, N°36, sept-oct 1995.

 
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