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Jean-Baptiste Charcot, Le Français au Pôle sud,
éditions Corti, octobre 2006.
Pour quelles raisons lire aujourdhui, et prendre plaisir à lire, ce « récit anecdotique » dont Charcot lui-même nous dit malicieusement dans lAvant-propos quil na « aucune prétention littéraire » ? Cent ans après son édition, et soixante-dix ans après la mort de son célèbre auteur, Le Français au Pôle Sud de Jean-Baptiste Charcot pourrait bien être lun de nos plus grands livres daventure. Le « Journal de lexpédition antarctique française, 1903-1905 » offre un concentré dune rare densité de létat scientifique de lépoque fin de siècle, et un des plus étonnants et des plus romanesques récits de voyage de lère symboliste.
Louvrage est bâti en trois parties. Le « Journal », pure uvre littéraire, en est le centre. Il est ourlé dune solide Introduction qui donne tous les éléments historiques du contexte de lexpédition, puis de longues annexes. Quand Charcot, dans lavant-propos, déclare que lexpédition est « essentiellement scientifique », cela signifie quil y a autre chose derrière ce prétexte, et que lessentiel est décidément ailleurs.
Cartographier linconnu est lobjectif du Français : la science se nourrit du mystère, comme dans les romans de Jules Verne. Mais, ici, lauteur vit son voyage dans le champ de la réalité. Il va à la source réelle de linconnu. Cette source, cest le continent blanc, les « Terra Incognita Australis » dont parle Buffon, « cette partie du globe égale au sixième des continents reconnus» dont le Capitaine Nemo devint le maître un 21 mars 1868.
Charcot entreprend la première expédition française dans les mers antarctiques, retrouvant en cela un esprit de découverte délaissé depuis les expéditions australes de Dumont dUrville en 1838-1840. Il sagira du premier hivernage français dans les glaces australes, cinq ans seulement après le Belge Gerlache de Gomery, auteur du premier hivernage jamais réalisé.
Le récit de voyage conte tout autant quune expédition « essentiellement scientifique » une aventure intérieure et métaphysique.
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Jean-Baptiste est né le 15 juillet 1867 à Neuilly-sur-Seine. Son père, Jean-Martin Charcot, le célèbre aliéniste, est professeur à la Salpêtrière « lhôpital des fous ». La jeunesse de Jean-Baptiste est agréable, entre la société brillante qui se presse dans la propriété familiale et la vie sportive intense dun jeune gentleman aviron, rugby, yachting. Enfant têtu, il souhaitait être marin et découvrir le monde, à sa manière. Le père souhaite que son fils soit médecin ; Charcot fils le sera donc. Mais à la mort du père en 1893, héritant une immense fortune, ses rêves peuvent se réaliser. Le 16 septembre 1936, Charcot à bord du Pourquoi pas rencontrera son destin au nord ouest de lIslande. |


Les pingouins mélomanes
27 Janvier 1904. À 8 heures du soir, nous avons appareillé quittant la baie Orange et nous dirigeant vers le Sud. Notre court séjour dans ce coin perdu a été comme une sorte de transition entre la vie civilisée et le monde nouveau et désert vers lequel nous nous dirigions. LExpédition commence pour de bon et les pensées qui, depuis de longs mois, ne mont pas quitté, se pressent et massaillent avec plus de force et de ténacité que jamais.
Réussirons-nous ? Et parviendrons-nous à justifier la confiance de ceux qui nous ont soutenus et aidés ? Cest une dure partie que nous jouons et les critiques si largement prodiguées au départ le seront encore plus au retour si nous revenons bredouilles.
Il ne sagit même pas ici de « vaincre ou mourir », il faut à tout prix réussir, car notre perte même justifierait tout ce qui a pu être dit et ne compenserait pas les sacrifices consentis. Si lExpédition revient, combien, hélas ! de ces braves compagnons maintenant si pleins de vie et dardeur, si heureux de se lancer dans les aventures de linconnu, répondront alors à lappel ?
Cest une formidable responsabilité que jai assumée, et dont je sens plus aujourdhui que jamais le poids énorme ; jai seulement un but à atteindre, mais encore dois-je y parvenir en ménageant les dix-neuf existences de ceux qui maccompagnent.
Mes collaborateurs sont décidés et travailleurs, léquipage admirable, plein denthousiasme, comme le prouve ce souhait du 1er janvier fait en me serrant la main : «
que vous nous emmeniez très très loin, plus loin que les autres ». Nos vivres, nos approvisionnements en général sont abondants et supérieurs à ceux de la majorité des expéditions, la coque du bateau est bonne à tous les points de vue, nous sommes suffisamment bien montés pour nos travaux scientifiques, but de lexpédition, mais la voilure, un peu trop petite et mal équilibrée, nous empêche de virer de bord vent debout, et la machine, déjà beaucoup trop faible, me cause de sérieuses inquiétudes sur son bon fonctionnement. Cest bien entendu à moi, et à juste titre dailleurs, que seront faits tous les reproches, si quelque accident arrive, et cependant était-ce possible de remettre encore un départ déjà trop tardif ? Était-ce ma faute si, largent manquant, jai dû agir avec économie ? Nest-ce pas un tour de force dêtre arrivé à ce résultat avec les faibles moyens dont je disposais au milieu des ennuis et des entraves qui massaillaient dans le temps si court que javais devant moi ? Cest déjà bien beau de pouvoir partir enfin, malgré toute la malchance des débuts de lexpédition qui, jusquà Buenos Aires, semblait ne pas vouloir nous quitter.

CHARCOT, FILS DE NÉMO par Éric Dussert, Le Matricule des Anges n° 78.
Laventurier français explora les glaces, leurs monts et leurs merveilles avant de disparaître à bord du « Pourquoi pas ? ». Jean Giono trouva à ses récits un goût dabsolu
Les plus âgés dentre nous se souviennent peut-être quen 1936, année remarquable, un bateau français lancé dans les glaces du Grand Nord disparut corps et âmes. Le traumatisme fut grand. Les illustrés illustrèrent, les chroniqueurs chroniquèrent, mais le mal était fait : Jean-Baptiste Charcot, lexplorateur, avait péri avec sa nef légendaire, le Pourquoi pas ?, au cours dune tempête, sur les récits dAlftanes, après une escale au Groenland. Seul le maître timonier Gronidec en réchappa.
Né à Neuilly-sur-Seine, le 16 septembre 1867, Jean-Baptiste Charcot disposait dune aura peu ordinaire : fils de léminent Jean-Martin Charcot (1825-1893), laliéniste des Leçons du mardi à la Salpêtrière (18871888), qui fit le beau temps de la psychiatrie naissante, cest pour faire plaisir à son père que Jean-Baptiste, qui souhaitait se colleter à la mer comme en témoignent ses cahiers décolier couverts de dessins de bateaux , accepte de faire des études de médecine... mais profite de la première occasion pour déserter la carrière. En 1893, 1année de la mort de son père, il met en uvre le premier Pourquoi pas ? il y en aura trois. Médecin fils de médecin, Charcot jeune était surtout le fils du capitaine Nemo.
À lâge de 25 ans, il avait acheté un premier bateau, le Courlis avec lintention de se lancer un jour dans locéanographie. Après une campagne sur lîle Jan Mayen (1902), il entreprend la construction du Français, un bateau destiné à lexploration des zones polaires, quil remplacera bientôt par le mythique Pourquoi pas ? dont le nom lui fut dicté par une philosophie de lexistence volontariste, pour ne pas dire risque-tout. Enfant de la bourgeoisie, élevé dans le plus grand confort quoffrait lépoque, et parmi les huiles, Jean-Baptiste Charcot avait le goût sportif des limites, du risque et une soif dinconnu que la lecture de Jules Verne et dEdgar Allan Poe navait fait quexacerber.
Le journal de son exploration de 1902-1903 porte la trace de cet appel : loin du rébarbatif livre de Loch, ce Français au pôle Sud tout juste réédité, et dont Pierre Escudé à découvert quelle part essentielle il avait dans les Fragments dun paradis (1948) de Jean Giono, se révèle une uvre de pure littérature. Ou, plus exactement, une uvre littéraire née dun esprit scientifique nourri des meilleurs auteurs. Et lon constate, une fois encore, que la littérature ne sera jamais une profession, non plus quun passe temps. De même quil est conçu pour chercher les confins, les terres inconnues et les dangers nouveaux, Charcot est construit sur les hauts-fonds des Lettres qui le soutiennent bien, indéfectiblement. Cest, peu ou prou, ce que lon rencontrait déjà chez Élisée Reclus lancé dans son Voyage à la Sierra-Nevada de Sainte-Marthe (Zulma, 1992). Une même impression plus chaude et humide, évidemment dabsolue immersion en matière littéraire. Giono ne sy est pas trompé qui pompa allégrement, ce Français au pôle Sud, au point de regretter plus tard ces emprunts, fruits de lenthousiasme et de la fascination.
On comprend Giono. Indéniablement, Jean-Baptiste Charcot se révèle extraordinairement habité, et, une fois passés les sortilèges exotiques des iceblocs, des pingouins et des baleinoptères, il reste un homme, son univers qui confine à la robinsonnade collective et cette philosophie qui distingue lhomme plein dallant, lécrivain dexception. Comme un Kerouac des mers toutes proportions gardées , Charcot se montre, à peine lancé dans sa première campagne dhivernage sous le vent près de l'île Wandel, bien conscient des dangers mais avide de changements :
« Nous réussirons, car il faut que nous réussissions et la phrase de M. Bouquet de la Grye, lorsque jallais, il y a un an déjà, exposer à lui, lun des premiers, le plan de lexpédition me revient toujours à lesprit comme un encouragement et un conseil : « Cest très beau, mon enfant, ce que vous voulez faire là, mais vous aurez bien du mal ! Si vous voulez aboutir, dites-vous tout le temps à vous-même : Je veux et autres Ça marche bien. Cest ce que jai fait, cest ce que je continuerai à faire, mais je ne puis, surtout ce soir, chasser toutes ces pensées, hôtes absorbants de mon cerveau, pas plus que je ne peux mempêcher de songer, avec plus dintensité que jamais, aux événements qui ont hâté ou accompagné mon départ, aux amis dévoués laissés en Argentine ou en France, et aux miens. (...) Cest une nouvelle page de ma vie que je tourne lentement et gravement, et je ne puis déchiffrer la suivante, dans le grand calme de cette nuit, dans la pénombre des hautes falaises des Terres Magellaniques. »
Une telle mise en bouche plaide pour une lecture attentive. Elle donne en outre lenvie daller chercher dans les autres écrits de Charcot Voyages aux îles Feroë ? (Éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1934), Le Pourquoi Pas ? dans lAntarctique (Flammarion, 1910), Autour du pôle Sud (Flammarion, 1912), Christophe Colomb vu par un marin (Flammarion, 1928) ou Dans la Mer du Groenland (Desclée de Brouwer, 1929) si quelque nouveau Mystère de la Mer ne sy résoudrait pas. Et pourquoi non ?
Dans la lignée des expéditions de Dumont dUrville, Charcot entreprit la première expexpédition française dans les mers australes de 1903 à 1906. Lobjectif de Charcot est de reconnaître le « continent blanc », et il publie à son retour le journal de cette aventure, Le Français au Pôle Sud. Quel est aujourdhui (cent ans après) lintérêt de rééditer et de lire un tel ouvrage ?
Il sagit dun journal dun pionner des terres australes, dernière frontière du monde connu, dont les puissances occidentales se voient déjà partager la dépouille. Charcot est en concurrence avec dautres expéditions (écossaise, allemande, anglaise). Mais le navire séloigne bien vite des préoccupations nationalistes pour emmerner son équipage dans une robinsonnade heureuse dans la « Babylone des pingouins » où Charcot philosophe devant les communautés animales : « Continue, pingouin, moque-toi de moi, cest toi qui as raison, tu vaux même mieux que les hommes. »
Charcot nous raconte bien autre chose : une aventure à la fois spirituelle et collective. On noubliera pas que Jean-Baptiste, né en 1867, est le fils de laliéniste Jean-Martin Charcot, le grand professeur de la Salpêtrière (« lhôpital des fous »), qui eut Freud parmi ses élèves.
Et ce voyage est aussi le miroir géographique de luvre du père. La toponymie de l'île (« Baie de la Salpêtrière », « Port Charcot ») lui rend hommage. Charcot raconte quil « se voit du dehors », se dédouble, se sent devenir « autre ». Il rejoint le héros de lenfance, il devient les héros de Jules Verne Hatteras, Grant et Nemo.
Ouest France, Daniel Morvan, 16 octobre 2006
Carnets de lextrême Sud
Il y a un siècle, Jean-Baptiste Charcot remettait à Ernest Flammarion le journal de lexpédition la plus poussée que la France ait jamais envoyée en Antarctique. À en croire le commandant du Français, il sagissait dune dette envers tous ceux qui avaient soutenu son projet : un simple « récit anecdotique » tiré de son journal personnel, et sans « aucune prétention littéraire ». Bien sûr anecdotes il y a : conversations intimes avec manchots photos à lappui, omelettes dufs de cormoran, mort du cochon du bord abandonné pour léternité au pied dune pyramide de glace, relevé du thermomètre par - 25 degrés pieds nus dans des savates et autres banalités de la vie dune expédition polaire.
Pour Charcot, fils dun siècle savant et dun génial aliéniste, laventure était dabord scientifique. Dans la compétition avec les grandes nations européennes pour la « conquête du pôle Sud », la réussite de lentreprise française se mesurait à lépaisseur des annexes que le reste puisse être littéraire importait peu. Cependant, il y a plusieurs bonnes raisons de ne plus croire ce dandy de « commandant », pour qui la prétention, littéraire ou autre, eût été la dernière des fautes de goût on ne passe pas impunément une nuit de plusieurs mois avec Rabelais, Shakespeare et Homère dans sa cabine. La légèreté quil met à raconter lhivernage de son navire et la douceur du regard quil porte sur son équipage lestent son journal dun juste poids dhumanité. Le romanesque nest pas loin. Au bord du dernier horizon inconnu de la Terre, le commandant fait corps avec son navire. Quand les pannes menacent de livrer le Français aux glaces, il confie à son carnet ses angoisses, avec une conscience aiguë du rôle quil a à tenir. Et il reste disponible au merveilleux dune lune apparue pour sauver le bateau des ténèbres, ou de Jupiter se levant dans un ciel de cristal.
Mais il y a autre chose. En postface, Pierre Escudé montre comment le journal de Charcot se trouve au cur dun roman peu connu de Jean Giono, Fragments dun paradis. Dans cette uvre charnière, écrite ou plutôt dictée pendant lOccupation, Giono a reproduit des pages entières du journal de Charcot, qui apparaît comme le personnage du « capitaine », jamais nommé. Loin dêtre un simple emprunt, le journal serait devenu « décaliminer une écriture embourbée dans les images et les procédés décriture qui rappellent les uvres de lavant-guerre ».
Escudé estime que Charcot, porté disparu en 1936 dans le naufrage du Pourquoi-Pas ? a apporté post-mortem à Giono limpulsion dun style nouveau. Et si Giono nassuma jamais que du bout des lèvres Fragments dun paradis, cest parce quil nosa pas reconnaître lemprunt à laventurier.
Ce qui, à défaut de prétention, offre à ce Français au pôle Sud une belle destinée littéraire.
Charlie Buffet, Le Monde, 1er décembre 2006
Deux ans ont passé. Et quont-ils vu, Charcot et son équipage ? Des nuits sans fin et des jours interminables, des températures de -30 °, du blanc, des glaciers, de la neige et de la brume, des ciels bleus ou gris, des pingouins et des otaries, et la mer.
Pas de quoi faire une jolie dissertation avec un pareil matériel et pourtant le journal que Charcot a tenu pendant ces vingt-cinq mois, sans y manquer jamais, même si ses doigts glacés « sasphyxiaient et passaient du blanc divoire au violet foncé », est magnifique. Ce texte, que Charcot présente, peut-être malicieusement, comme un « récit anecdotique » nous passionne : varié, inattendu, gai, inquiétant, paisible et comme un réve.
Pourtant, Charcot se borne à décrire ce quil voit, à dire ce quil fait avec ses matelots. Cest un homrne responsable. Un savant. Sa mission a un but scientifique et il laccomplit pour la gloire de la nation française. Bien que son texte trahisse un hornme de très haute culture clas- sique, il est bien rare quil cède au lyrisme ou à la coquetterie littéraire. Cest quil cache son jeu. Sous couleur de nous délivrer un compte-rendu scrupuleux, dune précision de notaire, il nous ouvre en vérité un vaste espace de poésie, et les portes dun lieu « hors de tout lieu ». « Nos projets, dit-il, sont dans la brume et dans la neige ».
Son expédition, pour savante et patriotique quelle soit, est la poursuite dune hantise très ancienne. Les grands explorateurs naissent toujours dans leur propre enfance. Ainsi de Charcot : dans les mers glaciales du Sud, il accomplit les rêves qui le berçaient quand il jouait, tout enfant, à lexplorateur polaire « dans le jardin (de Neuilly), en plein soleil, assis sur une chaise renversée en guise de traîneau ». Son périple dans les glaces a les couleurs dun songe et dun bonheur. Il sextasie : « La réalité ressemblait-elle donc quelquefois aux rêves et non pas toujours aux cauchemars ? ».
Pierre Escudé, qui signe une postface érudite et brillante, lit ce récit comme on lit les très grands textes de la littérature voyageuse Edgar Poe, Jules Verne, Dante ou Rimbaud, et bien entendu Victor Hugo (que Charcot du reste lit le soir à ses marins éberlués). Les marins du Français ne sont pas dupes. Ils savent bien que ce périple, sil cabote entre des îles, des archipels, des glaçons et des bouts de mer déborde en vérité toute géographie. Le 1er janvier 1904, les matelots, consultés sur leurs vux de Nouvel An, répondent tranquillemen: « Que vous nous emmeniez loin, très loin, plus loin que tous les autres ».
Le pari est tenu. Charcot les emmène bien loin, ses matelots. Il les pilote en plein inconnu, loin de toutes boussoles. Il leur apprend à voir ce que les hommes nont jamais contemplé (quelques années plus tôt, Rimbaud avait écrit, dans Le bateau ivre : « Et jai vu quelquefois ce que lhomme a cru voir »). Il leur enseigne que rien nest moins monotone que les monotonies de lAntarctique, ces blancheurs toujours, ces glaçons et ces icebergs, ces brumes.
La puissance descriptive de Jean-Baptiste Charcot (fils du Charcot que connut Freud à la Salpêtrière), est impressionnante. Nous-mêmes, bien au chaud dans notre XXIe siècle, et juchés sur notre 45e parallèle, nous sommes assaillis par les souffles glacés de tempêtes vieilles de cent ans, par les millions de fleurs de neige dun autre siècle. Et nous découvrons que ces murs de vitre et ces Iabyrinthes dicebergs dans lesquels le Français trace son erre au risque de se faire écrabouiller par les montagnes de glaces ne sont jamais semblables et jamais au repos.
Les images sont précises et justes. Pas de chiqué. Si Jean-Baptiste Charcot veut montrer des pingouins, elles sont tour à tour des « petites filles avec leur tablier blanc » ou bien des cortèges de « moines dominicains dans leurs robes immaculées ». Tous les icebergs sont dissemblables. Ils passent « comme des fantômes dans le brouillard ». Ils ressemblent à « des sentinelles de légende » ou aux « colonnes monstrueuses dun temple de cyclopes ». Les uns évoquent « les longs cous des cygnes » et dautres « des pattes de crabe », ou bien « des bras tordus dun appel désespéré ».
Rien de moins blanc que ce pays de neiges. Il contient des milliers de couleurs. « Toutes les nuances du bleu, depuis l'azur le plus pâle jusqu'au bleu de Prusses, et ces constructions délicates comme une uvre d'art inimaginable en pâte de verre viennent trancher ou se confondre avec le bleu intense et transparent de la mer ».
Le bateau même devient une espèce d'iceberg, un magique bijou, surtout quand les marins sont obligés de pisser à la proue du navire, sur les poulaines : « À lavant du bateau la congélation de lurine a formé une stalactique merveilleuse qui ressemble à un bloc d'onyx, avec des teintes et des veinures jaunes ».
Une métaphore vient souvent sous la plume de Charcot. Ce quil voit dans ce dédale de mouvantes îles, ce sont « des architectures au style égyptien, uvre dun formidable et mythologique pharaon ». Dans les lointains, Charcot aperçoit des sphinx de glace, comme pour faire écho aux récits de Jules Verne ou dEdgar Poe, omniprésents lun et l'autre : « Limpression de silence, dirréel, par cette journée grise, est angoissante... Se reflètent avec des teintes de cadavres les murs de glace qui, conception dEdgar Poe, semblent prêts à sécrouler ou à se rapprocher pour nous écraser ».
Dans ce monde dangoisse et de douleurs (-35° degrés parfois), comment expliquer l'enthousiasme, la joie, la résistance et la bonne humeur de Charcot qui ne se plaint jamais, qui tourne en bourrique ses propres souffrances et qui communique à tous ses matelots du bonheur ? Sans doute jouit-il dune constitution physique hors du commun : « Ce matin, il faisait quelques degrés au dessous de zéro. Je prends un tub sur le pont, à la grande joie des hommes dont plusieurs, stimulés par l'exemple, ne tardent pas à m'imiter».
Quelle force soutient son entreprise ? Est-ce la passion scientifique ? Le souvenir des songes de lenfance ? Lorgueil de faire de la France un des grands acteurs de la découverte des pôles ? Une énergie enfin, inépuisable et pourtant étrange car elle est soutenue d'un acquiescement aux fatalités ? Ce nest pas un hasard si apparaissent déjà, dans le journal de 1906, les deux mots qui donneront son nom, bien plus tard, à un autre bateau: « Pourquoi Pas ?», ce « Pourquoi pas ? » dans lequel Charcot va mourir au pôle nord en 1936 ?
Charcot lui-même, sil se pose enfin la question, à la fin de son aventure hésite. Il passe brièvement à laveu, dans les dernières pages. « Doù vient, demande-t-il, le charme de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ?
Jai pensé pendant longtemps que jéprouvais plus vivement, dans cette désolation et cette mort, la volupté de ma propre vie. Mais je sens aujourdhui que ces régions nous frappent, en quelque sorte, dune religieuse empreinte. Sous les latitudes tempérées ou équatariales, la Nature a fourni son effort ; dans un grouillement de vie animale et végétale, tout naît, croît et se multiplie, agit et meurt pour s'entraîner à la reproduction, pour assurer la perpétuité de la vie. Ici, cest le sanctuaire des sanctuaires, où la Nature se révéle dans sa formidable puissance comme la divinité égyptienne qui s'abrite dans lombre et le silence du temple, à l'écart de tout, loin de la vie que cependant elle crée et régit ».
Dans sa postface, Pierre Escudé lève un beau lièvre. Il a découvert que Jean Giano a introduit de nombreux passages du livre de Charcot dans le roman qu'il écrit à la fin de la guerre, Fragments dun paradis. Mystère supplémentaire : Jean Giono cite beaucoup de livres de voyages polaires quil a lus et admirés (Jules Verne, Edgar Poe, La Pérouse, Cook, Dumont d Urville, Herman Melville, Les instructions nautique)s, mais, à aucun moment, il ne fait allusion au journal de Jean-Baptiste Charcot. Pourtan, Pierre Escudé, qui adrnire Giono jusquà la vénération ne songe pas un instant à accuser lauteur de Fragments dun paradis davoir barboté dans l'uvre de Charcot. Et il va de soi, en effet, que Giono possédait des moyens littéraires si exceptionnels quil navait nulle nécessité demprunter au livre dun autre. Au surplus, les passages, les assez longs passages que Giono a recopiés carrément dans Charcot pour les déposer dans Fragments d'un Paradis concernent principalement des détails matériels, les pages dans lesquelles Charcot relate les préparatifs de son expédition dans lAntarctique. Alors ? Que conclure ? Escudé ne propose point de réponse. Il désigne un mystère, c'est tout. Il se demande simplement si ce beau roman écrit par Giono à la fin de la guerre, Fragments d'un Paradis, ne serait pas une « uvre-charnière » entre le Giono première manière (les romans lyriques, paniques et paysans du temps du Contadour), et les textes plus secs, plus âpres et sans doute plus magnifiques qu'il donnera après la deuxième guerre.
Gilles Lapouge, Quizaine littéraire n° 938, 16 au 31 janvier 2007

 
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