Jean-Baptiste Charcot, Le Français au Pôle sud,
     éditions Corti, octobre 2006.



    
Pour quelles raisons lire aujourd’hui, et prendre plaisir à lire, ce « récit anecdotique » dont Charcot lui-même nous dit malicieusement dans l’Avant-propos qu’il n’a « aucune prétention littéraire » ? Cent ans après son édition, et soixante-dix ans après la mort de son célèbre auteur, Le Français au Pôle Sud de Jean-Baptiste Charcot pourrait bien être l’un de nos plus grands livres d’aventure. Le « Journal de l’expédition antarctique française, 1903-1905 » offre un concentré d’une rare densité de l’état scientifique de l’époque fin de siècle, et un des plus étonnants et des plus romanesques récits de voyage de l’ère symboliste.
    L’ouvrage est bâti en trois parties. Le « Journal », pure œuvre littéraire, en est le centre. Il est ourlé d’une solide Introduction qui donne tous les éléments historiques du contexte de l’expédition, puis de longues annexes. Quand Charcot, dans l’avant-propos, déclare que l’expédition est « essentiellement scientifique », cela signifie qu’il y a autre chose derrière ce prétexte, et que l’essentiel est décidément ailleurs.
    Cartographier l’inconnu est l’objectif du Français : la science se nourrit du mystère, comme dans les romans de Jules Verne. Mais, ici, l’auteur vit son voyage dans le champ de la réalité. Il va à la source réelle de l’inconnu. Cette source, c’est le continent blanc, les « Terra Incognita Australis » dont parle Buffon, « cette partie du globe égale au sixième des continents reconnus» dont le Capitaine Nemo devint le maître un 21 mars 1868.
    
     Charcot entreprend la première expédition française dans les mers antarctiques, retrouvant en cela un esprit de découverte délaissé depuis les expéditions australes de Dumont d’Urville en 1838-1840. Il s’agira du premier hivernage français dans les glaces australes, cinq ans seulement après le Belge Gerlache de Gomery, auteur du premier hivernage jamais réalisé.
Le récit de voyage conte tout autant qu’une expédition « essentiellement scientifique » une aventure intérieure et métaphysique.
     

   
   Jean-Baptiste est né le 15 juillet 1867 à Neuilly-sur-Seine. Son père, Jean-Martin Charcot, le célèbre aliéniste, est professeur à la Salpêtrière – « l’hôpital des fous ». La jeunesse de Jean-Baptiste est agréable, entre la société brillante qui se presse dans la propriété familiale et la vie sportive intense d’un jeune gentleman – aviron, rugby, yachting. Enfant têtu, il souhaitait être marin et découvrir le monde, à sa manière. Le père souhaite que son fils soit médecin ; Charcot fils le sera donc. Mais à la mort du père en 1893, héritant une immense fortune, ses rêves peuvent se réaliser. Le 16 septembre 1936, Charcot à bord du Pourquoi pas rencontrera son destin au nord ouest de l’Islande.
  





Les pingouins mélomanes


     27 Janvier 1904. – À 8 heures du soir, nous avons appareillé quittant la baie Orange et nous dirigeant vers le Sud. Notre court séjour dans ce coin perdu a été comme une sorte de transition entre la vie civilisée et le monde nouveau et désert vers lequel nous nous dirigions. L’Expédition commence pour de bon et les pensées qui, depuis de longs mois, ne m’ont pas quitté, se pressent et m’assaillent avec plus de force et de ténacité que jamais.
     Réussirons-nous ? Et parviendrons-nous à justifier la confiance de ceux qui nous ont soutenus et aidés ? C’est une dure partie que nous jouons et les critiques si largement prodiguées au départ le seront encore plus au retour si nous revenons bredouilles.
     Il ne s’agit même pas ici de « vaincre ou mourir », il faut à tout prix réussir, car notre perte même justifierait tout ce qui a pu être dit et ne compenserait pas les sacrifices consentis. Si l’Expédition revient, combien, hélas ! de ces braves compagnons maintenant si pleins de vie et d’ardeur, si heureux de se lancer dans les aventures de l’inconnu, répondront alors à l’appel ?
C’est une formidable responsabilité que j’ai assumée, et dont je sens plus aujourd’hui que jamais le poids énorme ; j’ai seulement un but à atteindre, mais encore dois-je y parvenir en ménageant les dix-neuf existences de ceux qui m’accompagnent.
     Mes collaborateurs sont décidés et travailleurs, l’équipage admirable, plein d’enthousiasme, comme le prouve ce souhait du 1er janvier fait en me serrant la main : «… que vous nous emmeniez très très loin, plus loin que les autres ». Nos vivres, nos approvisionnements en général sont abondants et supérieurs à ceux de la majorité des expéditions, la coque du bateau est bonne à tous les points de vue, nous sommes suffisamment bien montés pour nos travaux scientifiques, but de l’expédition, mais la voilure, un peu trop petite et mal équilibrée, nous empêche de virer de bord vent debout, et la machine, déjà beaucoup trop faible, me cause de sérieuses inquiétudes sur son bon fonctionnement. C’est bien entendu à moi, et à juste titre d’ailleurs, que seront faits tous les reproches, si quelque accident arrive, et cependant était-ce possible de remettre encore un départ déjà trop tardif ? Était-ce ma faute si, l’argent manquant, j’ai dû agir avec économie ? N’est-ce pas un tour de force d’être arrivé à ce résultat avec les faibles moyens dont je disposais au milieu des ennuis et des entraves qui m’assaillaient dans le temps si court que j’avais devant moi ? C’est déjà bien beau de pouvoir partir enfin, malgré toute la malchance des débuts de l’expédition qui, jusqu’à Buenos Aires, semblait ne pas vouloir nous quitter.




     CHARCOT, FILS DE NÉMO par Éric Dussert, Le Matricule des Anges n° 78.

     
L’aventurier français explora les glaces, leurs monts et leurs merveilles avant de disparaître à bord du « Pourquoi pas ? ». Jean Giono trouva à ses récits un goût d’absolu

     Les plus âgés d’entre nous se souviennent peut-être qu’en 1936, année remarquable, un bateau français lancé dans les glaces du Grand Nord disparut corps et âmes. Le traumatisme fut grand. Les illustrés illustrèrent, les chroniqueurs chroniquèrent, mais le mal était fait : Jean-Baptiste Charcot, l’explorateur, avait péri avec sa nef légendaire, le Pourquoi pas ?, au cours d’une tempête, sur les récits d’Alftanes, après une escale au Groenland. Seul le maître timonier Gronidec en réchappa.
     Né à Neuilly-sur-Seine, le 16 septembre 1867, Jean-Baptiste Charcot disposait d’une aura peu ordinaire : fils de l’éminent Jean-Martin Charcot (1825-1893), l’aliéniste des Leçons du mardi à la Salpêtrière (18871888), qui fit le beau temps de la psychiatrie naissante, c’est pour faire plaisir à son père que Jean-Baptiste, qui souhaitait se colleter à la mer – comme en témoignent ses cahiers d’écolier couverts de dessins de bateaux –, accepte de faire des études de médecine... mais profite de la première occasion pour déserter la carrière. En 1893, 1’année de la mort de son père, il met en œuvre le premier Pourquoi pas ? – il y en aura trois. Médecin fils de médecin, Charcot jeune était surtout le fils du capitaine Nemo.
     À l’âge de 25 ans, il avait acheté un premier bateau, le Courlis avec l’intention de se lancer un jour dans l’océanographie. Après une campagne sur l’île Jan Mayen (1902), il entreprend la construction du Français, un bateau destiné à l’exploration des zones polaires, qu’il remplacera bientôt par le mythique Pourquoi pas ? dont le nom lui fut dicté par une philosophie de l’existence volontariste, pour ne pas dire risque-tout. Enfant de la bourgeoisie, élevé dans le plus grand confort qu’offrait l’époque, et parmi les huiles, Jean-Baptiste Charcot avait le goût sportif des limites, du risque et une soif d’inconnu que la lecture de Jules Verne et d’Edgar Allan Poe n’avait fait qu’exacerber.
     Le journal de son exploration de 1902-1903 porte la trace de cet appel : loin du rébarbatif livre de Loch, ce Français au pôle Sud tout juste réédité, et dont Pierre Escudé à découvert quelle part essentielle il avait dans les Fragments d’un paradis (1948) de Jean Giono, se révèle une œuvre de pure littérature. Ou, plus exactement, une œuvre littéraire née d’un esprit scientifique nourri des meilleurs auteurs. Et l’on constate, une fois encore, que la littérature ne sera jamais une profession, non plus qu’un passe temps. De même qu’il est conçu pour chercher les confins, les terres inconnues et les dangers nouveaux, Charcot est construit sur les hauts-fonds des Lettres qui le soutiennent bien, indéfectiblement. C’est, peu ou prou, ce que l’on rencontrait déjà chez Élisée Reclus lancé dans son Voyage à la Sierra-Nevada de Sainte-Marthe (Zulma, 1992). Une même impression – plus chaude et humide, évidemment – d’absolue immersion en matière littéraire. Giono ne s’y est pas trompé qui pompa allégrement, ce Français au pôle Sud, au point de regretter plus tard ces emprunts, fruits de l’enthousiasme et de la fascination.
     On comprend Giono. Indéniablement, Jean-Baptiste Charcot se révèle extraordinairement habité, et, une fois passés les sortilèges exotiques des iceblocs, des pingouins et des baleinoptères, il reste un homme, son univers qui confine à la robinsonnade collective et cette philosophie qui distingue l’homme plein d’allant, l’écrivain d’exception. Comme un Kerouac des mers – toutes proportions gardées –, Charcot se montre, à peine lancé dans sa première campagne d’hivernage sous le vent près de l'île Wandel, bien conscient des dangers mais avide de changements :
     « Nous réussirons, car il faut que nous réussissions et la phrase de M. Bouquet de la Grye, lorsque j’allais, il y a un an déjà, exposer à lui, l’un des premiers, le plan de l’expédition me revient toujours à l’esprit comme un encouragement et un conseil : « C’est très beau, mon enfant, ce que vous voulez faire là, mais vous aurez bien du mal ! Si vous voulez aboutir, dites-vous tout le temps à vous-même : “Je veux” et autres “Ça marche bien.” C’est ce que j’ai fait, c’est ce que je continuerai à faire, mais je ne puis, surtout ce soir, chasser toutes ces pensées, hôtes absorbants de mon cerveau, pas plus que je ne peux m’empêcher de songer, avec plus d’intensité que jamais, aux événements qui ont hâté ou accompagné mon départ, aux amis dévoués laissés en Argentine ou en France, et aux miens. (...) C’est une nouvelle page de ma vie que je tourne lentement et gravement, et je ne puis déchiffrer la suivante, dans le grand calme de cette nuit, dans la pénombre des hautes falaises des Terres Magellaniques. »
     Une telle mise en bouche plaide pour une lecture attentive. Elle donne en outre l’envie d’aller chercher dans les autres écrits de Charcot – Voyages aux îles Feroë ? (Éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1934), Le Pourquoi Pas ? dans l’Antarctique (Flammarion, 1910), Autour du pôle Sud (Flammarion, 1912), Christophe Colomb vu par un marin (Flammarion, 1928) ou Dans la Mer du Groenland (Desclée de Brouwer, 1929) – si quelque nouveau Mystère de la Mer ne s’y résoudrait pas. Et pourquoi non ?


     Dans la lignée des expéditions de Dumont d’Urville, Charcot entreprit la première expexpédition française dans les mers australes de 1903 à 1906. L’objectif de Charcot est de reconnaître le « continent blanc », et il publie à son retour le journal de cette aventure, Le Français au Pôle Sud. Quel est aujourd’hui (cent ans après) l’intérêt de rééditer et de lire un tel ouvrage ?
     Il s’agit d’un journal d’un pionner des terres australes, dernière frontière du monde connu, dont les puissances occidentales se voient déjà partager la dépouille. Charcot est en concurrence avec d’autres expéditions (écossaise, allemande, anglaise). Mais le navire s’éloigne bien vite des préoccupations nationalistes pour emmerner son équipage dans une robinsonnade heureuse dans la « Babylone des pingouins » où Charcot philosophe devant les communautés animales : « Continue, pingouin, moque-toi de moi, c’est toi qui as raison, tu vaux même mieux que les hommes. »
     Charcot nous raconte bien autre chose : une aventure à la fois spirituelle et collective. On n’oubliera pas que Jean-Baptiste, né en 1867, est le fils de l’aliéniste Jean-Martin Charcot, le grand professeur de la Salpêtrière (« l’hôpital des fous »), qui eut Freud parmi ses élèves.
Et ce voyage est aussi le miroir géographique de l’œuvre du père. La toponymie de l'île (« Baie de la Salpêtrière », « Port Charcot ») lui rend hommage. Charcot raconte qu’il « se voit du dehors », se dédouble, se sent devenir « autre ». Il rejoint le héros de l’enfance, il devient les héros de Jules Verne – Hatteras, Grant et Nemo.
     Ouest France, Daniel Morvan, 16 octobre 2006

     Carnets de l’extrême Sud
     Il y a un siècle, Jean-Baptiste Charcot remettait à Ernest Flammarion le journal de l’expédition la plus poussée que la France ait jamais envoyée en Antarctique. À en croire le commandant du Français, il s’agissait d’une dette envers tous ceux qui avaient soutenu son projet : un simple « récit anecdotique » tiré de son journal personnel, et sans « aucune prétention littéraire ». Bien sûr anecdotes il y a : conversations intimes avec manchots photos à l’appui, omelettes d’œufs de cormoran, mort du cochon du bord abandonné pour l’éternité au pied d’une pyramide de glace, relevé du thermomètre par - 25 degrés pieds nus dans des savates et autres banalités de la vie d’une expédition polaire.
     Pour Charcot, fils d’un siècle savant et d’un génial aliéniste, l’aventure était d’abord scientifique. Dans la compétition avec les grandes nations européennes pour la « conquête du pôle Sud », la réussite de l’entreprise française se mesurait à l’épaisseur des annexes – que le reste puisse être littéraire importait peu. Cependant, il y a plusieurs bonnes raisons de ne plus croire ce dandy de « commandant », pour qui la prétention, littéraire ou autre, eût été la dernière des fautes de goût – on ne passe pas impunément une nuit de plusieurs mois avec Rabelais, Shakespeare et Homère dans sa cabine. La légèreté qu’il met à raconter l’hivernage de son navire et la douceur du regard qu’il porte sur son équipage lestent son journal d’un juste poids d’humanité. Le romanesque n’est pas loin. Au bord du dernier horizon inconnu de la Terre, le commandant fait corps avec son navire. Quand les pannes menacent de livrer le Français aux glaces, il confie à son carnet ses angoisses, avec une conscience aiguë du rôle qu’il a à tenir. Et il reste disponible au merveilleux d’une lune apparue pour sauver le bateau des ténèbres, ou de Jupiter se levant dans un ciel de cristal.
     Mais il y a autre chose. En postface, Pierre Escudé montre comment le journal de Charcot se trouve au cœur d’un roman peu connu de Jean Giono, Fragments d’un paradis. Dans cette œuvre charnière, écrite ou plutôt dictée pendant l’Occupation, Giono a reproduit des pages entières du journal de Charcot, qui apparaît comme le personnage du « capitaine », jamais nommé. Loin d’être un simple emprunt, le journal serait devenu « décaliminer une écriture embourbée dans les images et les procédés d’écriture qui rappellent les œuvres de l’avant-guerre ».
     Escudé estime que Charcot, porté disparu en 1936 dans le naufrage du Pourquoi-Pas ? a apporté post-mortem à Giono l’impulsion d’un style nouveau. Et si Giono n’assuma jamais que du bout des lèvres Fragments d’un paradis, c’est parce qu’il n’osa pas reconnaître l’emprunt à l’aventurier.
     Ce qui, à défaut de prétention, offre à ce Français au pôle Sud une belle destinée littéraire.
     Charlie Buffet, Le Monde, 1er décembre 2006


     Deux ans ont passé. Et qu’ont-ils vu, Charcot et son équipage ? Des nuits sans fin et des jours interminables, des températures de -30 °, du blanc, des glaciers, de la neige et de la brume, des ciels bleus ou gris, des pingouins et des otaries, et la mer.
          Pas de quoi faire une jolie dissertation avec un pareil matériel et pourtant le journal que Charcot a tenu pendant ces vingt-cinq mois, sans y manquer jamais, même si ses doigts glacés « s’asphyxiaient et passaient du blanc d’ivoire au violet foncé », est magnifique. Ce texte, que Charcot présente, peut-être malicieusement, comme un « récit anecdotique » nous passionne : varié, inattendu, gai, inquiétant, paisible et comme un réve.
     Pourtant, Charcot se borne à décrire ce qu’il voit, à dire ce qu’il fait avec ses matelots. C’est un homrne responsable. Un savant. Sa mission a un but scientifique et il l’accomplit pour la gloire de la nation française. Bien que son texte trahisse un hornme de très haute culture clas- sique, il est bien rare qu’il cède au lyrisme ou à la coquetterie littéraire. C’est qu’il cache son jeu. Sous couleur de nous délivrer un compte-rendu scrupuleux, d’une précision de notaire, il nous ouvre en vérité un vaste espace de poésie, et les portes d’un lieu « hors de tout lieu ». « Nos projets, dit-il, sont dans la brume et dans la neige ».
     Son expédition, pour savante et patriotique qu’elle soit, est la poursuite d’une hantise très ancienne. Les grands explorateurs naissent toujours dans leur propre enfance. Ainsi de Charcot : dans les mers glaciales du Sud, il accomplit les rêves qui le berçaient quand il jouait, tout enfant, à l’explorateur polaire « dans le jardin (de Neuilly), en plein soleil, assis sur une chaise renversée en guise de traîneau ». Son périple dans les glaces a les couleurs d’un songe et d’un bonheur. Il s’extasie : « La réalité ressemblait-elle donc quelquefois aux rêves et non pas toujours aux cauchemars ? ».
     Pierre Escudé, qui signe une postface érudite et brillante, lit ce récit comme on lit les très grands textes de la littérature voyageuse – Edgar Poe, Jules Verne, Dante ou Rimbaud, et bien entendu Victor Hugo (que Charcot du reste lit le soir à ses marins éberlués). Les marins du Français ne sont pas dupes. Ils savent bien que ce périple, s’il cabote entre des îles, des archipels, des glaçons et des bouts de mer déborde en vérité toute géographie. Le 1er janvier 1904, les matelots, consultés sur leurs vœux de Nouvel An, répondent tranquillemen: « Que vous nous emmeniez loin, très loin, plus loin que tous les autres ».
     Le pari est tenu. Charcot les emmène bien loin, ses matelots. Il les pilote en plein inconnu, loin de toutes boussoles. Il leur apprend à voir ce que les hommes n’ont jamais contemplé (quelques années plus tôt, Rimbaud avait écrit, dans Le bateau ivre : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir »). Il leur enseigne que rien n’est moins monotone que les monotonies de l’Antarctique, ces blancheurs toujours, ces glaçons et ces icebergs, ces brumes.
     La puissance descriptive de Jean-Baptiste Charcot (fils du Charcot que connut Freud à la Salpêtrière), est impressionnante. Nous-mêmes, bien au chaud dans notre XXIe siècle, et juchés sur notre 45e parallèle, nous sommes assaillis par les souffles glacés de tempêtes vieilles de cent ans, par les millions de fleurs de neige d’un autre siècle. Et nous découvrons que ces murs de vitre et ces Iabyrinthes d’icebergs dans lesquels le Français trace son erre au risque de se faire écrabouiller par les montagnes de glaces ne sont jamais semblables et jamais au repos.
Les images sont précises et justes. Pas de chiqué. Si Jean-Baptiste Charcot veut montrer des pingouins, elles sont tour à tour des « petites filles avec leur tablier blanc » ou bien des cortèges de « moines dominicains dans leurs robes immaculées ». Tous les icebergs sont dissemblables. Ils passent « comme des fantômes dans le brouillard ». Ils ressemblent à « des sentinelles de légende » ou aux « colonnes monstrueuses d’un temple de cyclopes ». Les uns évoquent « les longs cous des cygnes » et d’autres « des pattes de crabe », ou bien « des bras tordus d’un appel désespéré ».
     Rien de moins blanc que ce pays de neiges. Il contient des milliers de couleurs. « Toutes les nuances du bleu, depuis l'azur le plus pâle jusqu'au bleu de Prusses, et ces constructions délicates comme une œuvre d'art inimaginable en pâte de verre viennent trancher ou se confondre avec le bleu intense et transparent de la mer ».
Le bateau même devient une espèce d'iceberg, un magique bijou, surtout quand les marins sont obligés de pisser à la proue du navire, sur les poulaines : « À l’avant du bateau la congélation de l’urine a formé une stalactique merveilleuse qui ressemble à un bloc d'onyx, avec des teintes et des veinures jaunes ».
     Une métaphore vient souvent sous la plume de Charcot. Ce qu’il voit dans ce dédale de mouvantes îles, ce sont « des architectures au style égyptien, œuvre d’un formidable et mythologique pharaon ». Dans les lointains, Charcot aperçoit des sphinx de glace, comme pour faire écho aux récits de Jules Verne ou d’Edgar Poe, omniprésents l’un et l'autre : « L’impression de silence, d’irréel, par cette journée grise, est angoissante... Se reflètent avec des teintes de cadavres les murs de glace qui, conception d’Edgar Poe, semblent prêts à s’écrouler ou à se rapprocher pour nous écraser ».
     Dans ce monde d’angoisse et de douleurs (-35° degrés parfois), comment expliquer l'enthousiasme, la joie, la résistance et la bonne humeur de Charcot qui ne se plaint jamais, qui tourne en bourrique ses propres souffrances et qui communique à tous ses matelots du bonheur ? Sans doute jouit-il d’une constitution physique hors du commun : « Ce matin, il faisait quelques degrés au dessous de zéro. Je prends un tub sur le pont, à la grande joie des hommes dont plusieurs, stimulés par l'exemple, ne tardent pas à m'imiter».
          Quelle force soutient son entreprise ? Est-ce la passion scientifique ? Le souvenir des songes de l’enfance ? L’orgueil de faire de la France un des grands acteurs de la découverte des pôles ? Une énergie enfin, inépuisable et pourtant étrange car elle est soutenue d'un acquiescement aux fatalités ? Ce n’est pas un hasard si apparaissent déjà, dans le journal de 1906, les deux mots qui donneront son nom, bien plus tard, à un autre bateau: « Pourquoi Pas ?», ce « Pourquoi pas ? » dans lequel Charcot va mourir au pôle nord en 1936 ?
     Charcot lui-même, s’il se pose enfin la question, à la fin de son aventure hésite. Il passe brièvement à l’aveu, dans les dernières pages. « D’où vient, demande-t-il, le charme de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ?… J’ai pensé pendant longtemps que j’éprouvais plus vivement, dans cette désolation et cette mort, la volupté de ma propre vie. Mais je sens aujourd’hui que ces régions nous frappent, en quelque sorte, d’une religieuse empreinte. Sous les latitudes tempérées ou équatariales, la Nature a fourni son effort ; dans un grouillement de vie animale et végétale, tout naît, croît et se multiplie, agit et meurt pour s'entraîner à la reproduction, pour assurer la perpétuité de la vie. Ici, c’est le sanctuaire des sanctuaires, où la Nature se révéle dans sa formidable puissance comme la divinité égyptienne qui s'abrite dans l’ombre et le silence du temple, à l'écart de tout, loin de la vie que cependant elle crée et régit ».
     Dans sa postface, Pierre Escudé lève un beau lièvre. Il a découvert que Jean Giano a introduit de nombreux passages du livre de Charcot dans le roman qu'il écrit à la fin de la guerre, Fragments d’un paradis. Mystère supplémentaire : Jean Giono cite beaucoup de livres de voyages polaires qu’il a lus et admirés (Jules Verne, Edgar Poe, La Pérouse, Cook, Dumont d’ Urville, Herman Melville, Les instructions nautique)s, mais, à aucun moment, il ne fait allusion au journal de Jean-Baptiste Charcot. Pourtan, Pierre Escudé, qui adrnire Giono jusqu’à la vénération ne songe pas un instant à accuser l’auteur de Fragments d’un paradis d’avoir barboté dans l'œuvre de Charcot. Et il va de soi, en effet, que Giono possédait des moyens littéraires si exceptionnels qu’il n’avait nulle nécessité d’emprunter au livre d’un autre. Au surplus, les passages, les assez longs passages que Giono a recopiés carrément dans Charcot pour les déposer dans Fragments d'un Paradis concernent principalement des détails matériels, les pages dans lesquelles Charcot relate les préparatifs de son expédition dans l’Antarctique. Alors ? Que conclure ? Escudé ne propose point de réponse. Il désigne un mystère, c'est tout. Il se demande simplement si ce beau roman écrit par Giono à la fin de la guerre, Fragments d'un Paradis, ne serait pas une « œuvre-charnière » entre le Giono première manière (les romans lyriques, paniques et paysans du temps du Contadour), et les textes plus secs, plus âpres et sans doute plus magnifiques qu'il donnera après la deuxième guerre.
     Gilles Lapouge, Quizaine littéraire n° 938, 16 au 31 janvier 2007








Jean-Baptiste Charcot,
Le Français au Pôle sud,
Corti, 2006
384 pages
ISBN : 2-7143-0927-5
20 Euros

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