René Rodriguez, Le Faussaire,
     éditions Corti, 2006.



   
En 1541, un faux légat du pape se présente à la cour du Portugal avec la mission d’instaurer l’Inquisition, telle qu’elle existe en Espagne depuis un demi-siècle. Avant que la supercherie ne soit découverte, le faussaire installe des tribunaux de la foi, prononce des condamnations contre ceux qu’on soupçonne de n’être pas de vrais chrétiens et confisque leurs biens à son profit. Démasqué par les hommes du cardinal Tavera, régent de Castille et grand inquisiteur, il est emprisonné à Tolède en attendant d’être jugé. Montrant autant d’habileté à user des querelles du temps qu’à contrefaire sceaux et écritures, il invoque pour sa défense la complicité d’un jésuite, rencontré le jour de la Saint-André. La jeune compagnie de Jésus vient à peine d’être reconnue par le pape et ne peut laisser entacher sa réputation…
     Au-delà de ces péripéties rocambolesques, ce roman croise les fils des grands événements de ces années de cendre et, par le choix de la narration épistolaire, par le pouvoir de l’écriture, plonge le lecteur au cœur des débats et des mentalités des hommes de ce temps.
Les grands humanistes donnent à l’Europe une nouvelle ambition intellectuelle et culturelle. Des banquiers et des marchands sont devenus plus puissants que les princes. Un monde nouveau commence. C’est dans ce contexte que Luther fait dissidence à Wittenberg et trouble les consciences dans l’ensemble du monde chrétien. Jusqu’en Espagne.



   
    
  



   




     Restituant, à travers la correspondance de deux amis, les détails d'une intrigue politico-religieuse à laquelle sont mêlés Ignace de Loyola et ses compagnons, René Rodriguez affiche une exigence romanesque rare. « Sans aucune condescendance pour les usages d'une certaine modernité », insiste l'éditeur. Nulle chausse-trappe, nulle échelle de corde, nul code à décrypter chez lui. Le Faussaire dont il raconte l'histoire, c'est Juan Pérez de Saavedra, pseudo-nonce qui terrorisa le Portugal sous le règne de Jean III. À travers ce personnage diabolique, René Rodriguez fouille au corps les grandeurs et les contrariétés de la Compagnie de Jésus à ses commencements. À sa langue ample et belle, s'accorde une érudition qui n'étouffe jamais l'intrigue. René Rodriguez a l'art de promener son lecteur dans l'Europe catholique du « beau XVIe siècle » comme dans un pays de connaissance. L'imbrication entre l'histoire et la fiction est splendidement marquetée.
     Sébastien Lapaque, Le Figaro, 11 mai 2006

    
     1539, le Portugal connaît des heures sombres. Chargé des documents officiels qui font de lui le légat du Pape, un homme arrive de Rome afin d'établir l'lnquisition. Personne ne soupçonne encore qu'il s'agit d'un faux nonce passé maître dans l'art de contrefaire les écritures. Arrêté par les hommes du régent de Castille, Juan Pérez de Saavedra répond donc de son audacieuse entreprise devant la justice. Le scandale n'éclate pourtant qu'à l'annonce de l'aide offerte par Simon Rodriguez, missionnaire envoyé au Portugal par ia compagnie de Jésus afin de prêcher la bonne parole et d'initier les fidèles aux exercices spirituels ascétiques. Se peut-il qu'un serviteur de la cause des Jésuites se soit compromis dans pareille opération ? Pour le savoir, le père Diego Lainez, lui-même disciple d'lgnace de Loyola resté à Rome auprès du saint Père, charge son ami Luis de mener l'enquête depuis Tolède, où ce dernier habite avec sa famille.
     C'est de leur correspondance qu'est tiré ce roman épistolaire entremêlant avec jubilation l'histoire et la fiction, à l'image des deux protagonistes : si Luis est « entièrement inventé », nous précise l'auteur dans son avertissement, Diego a bel et bien existé. De cette intrication du roman historique avec le récit policier, de l'entrecroisement des voix de Diego, I'homme d'Église, et de Luis, I'humaniste disciple de Juan Luis Vives – émerge un dialogue à la fois poétique et philosophique. S'il est un formidable témoignage sur l'lnquisition, il révèle également Ia crise de la conscience religieuse qui agite l'Empire aux lendemains de l'excommunication de Luther. Au-delà des cas exemplaires de Thomas More payant de sa vie son opposition au divorce d'Henri VIII, comme du dénuement total auquel sera voué le maître de Luis pour avoir reconnu publiquement la nécessité d'une réforme de l'Église, l'œuvre pose la question de la place accordée à l'homme dans une société qui confond la cité et hérésie. Le procès du faussaire devient le lieu d'un débat philosophique passionné entre Diego et Luis : doit-il s'agir d'un procès religieux ou civil ? De la tromperie faite aux hommes ou de l'offense faite à Dieu, quel argument prévaut sur l'autre ?
     Les lettres que s'adressent les deux amis excèdent largement l'instruction de l'affaire. Elles soulèvent une série d'interrogations ontologiques, sans cesser d'éclairer les coulisses du pouvoir. Car il s'agit d'évoquer « les arcanes politiques de la Rome des papes, de l'lbérie des rois et cardinaux et la toute jeune Compagnie de Jésus », comme le précise Claude Louis-Combet sur la quatrième de couverture. Mais la destinée du faux légat ne prend sens qu'une fois assumés les dommages collatéraux. Car personne ne sort indemne de cette affaire. L'obsécration ayant ses limites, le pieux Diego s'assure ainsi que Luis pénètre au cœur de la machine judiciaire et l'aide à épargner Simon Rodriguez. Si le discrédit venait à être jeté sur ce dernier, l'ensemble de la compagnie verrait sa réputation compromise, et le bon père Lainez d'apparaître à son tour en stratège pour éviter pareille déconvenue. D'aucun n'échappe à ces petits arrangements, au point que Saaverda devient le révélateur d'une corruption qui touche tous les niveaux de la hiérarchie politique et religieuse. Même les mieux intentionnés, à l'image des deux enquêteurs, ne sont pas exempts de reproches : Luis auss ne devient-il pas faussaire à son tour, lorsqu'il demande aux greffiers de ne pa prendre acte des questions relatives à Simon Rodriguez, conformément à ce que lui demande son ami Diego ? Ne contribue-t-il pas à maquiller des preuves, ce qui reviendrait à falsifier la réalité en fournissant un récit tronqué ?
     S'il présente tous les traits de la chronique historique, le roman de René Rodriguez est certainement plus satirique qu'il n'y paraît , en ceci qu'il n'épargne rien ni personne. Ultime preuve de délicatesse, il le fait sanc aucune acrimonie. Avec Le Faussaire, il redonne ses lettres de noblesse à un genre dont on ne déplorait que trop la disparition.
     Benoît Legemble, Le Matricule des Anges, mai 2006.







René Rodriguez,
Le Faussaire,
Corti, 2006
pages
ISBN : 2-7143-
16 Euros