Claude Louis-Combet, Les Errances Druon,
     éditions Corti, parution 2 septembre 2005.


    
Saint Druon est une figure très populaire du folklore religieux du Nord de la France où il est donné comme patron des bergers. Sa légende remonte au XIIe siècle. Elle rapporte qu’ayant provoqué la mort de sa mère à sa naissance, Druon éprouva dans son enfance un puissant sentiment de faute personnelle. Arrivé à l’adolescence, il s’enfuit du château familial, rompit tous liens avec sa classe aristocratique qui lui promettait un bel avenir et, afin de faire pénitence, s’engagea comme gardien de troupeau de moutons. Considérant ensuite que seul le pape pouvait l’absoudre de ce qu’il regardait comme le meurtre de sa mère, il fit neuf fois le pèlerinage à Rome, sans jamais pouvoir rencontrer le souverain pontife. Il revint alors dans son village d’adoption, s’enferma dans un ermitage et, pendant quarante ans, jusqu’à sa mort, mena la vie de reclus.
     Le narrateur, mythobiographe, s’empare de cette trame édifiante et romanesque. Il y insinue sa propre part de rêverie fortement hérétique et quelque peu érotique, sur la quête de la sainteté, l’expérience mystique, le désir de fusion amoureuse avec la Terre et la Femme, Vierge et Mère. La méthode implique l’abandon à la toute-puissance de l’identification inconsciente. Mais la langue intervient pour transmuer cette matière de ténèbre en transparence de prose et pur espace de texte. (Claude Louis-Combet)

     Après Marinus et Marina, Blesse, ronce noire, L’âge de Rose, Claude Louis-Combet renoue avec les grandes mythobiographies et offre un véritable chef-d’œuvre.
     Ce livre marquera certainement une étape majeure dans son œuvre car y sont amplifiées toutes les qualités (ampleur du style, puissance du sujet qui dépasse, et de loin, la thématique religieuse dans laquelle il serait trop simple de vouloir le confiner, puissance des personnages dont la quête d’absolu est d’une éternelle modernité, etc.) qui font de cet écrivain l’une des voix les plus singulières du paysage littéraire contemporain.

    Louis-Combet est un des derniers écrivains de l'imaginaire, du fantasme. Et s'il n'est pas mieux connu, c'est peut-être parce qu'il y a un certain danger à le lire. Ses récits sont en effet peuplés de créatures moites s'adonnant à divers courts-circuits sexuels et qui sont capables de s'aboucher à l'inconscient du lecteur pour y produire de doux ravages. On est happé, digéré avec patience, poussé à des extravagations inouïes ; sa lecture échauffe les esprits comme celle de Sade ou de Bataille.
     Éric Loret, Libération, 17 avril 2003.




     Il y avait eu des signes au cours des semaines précédentes, à Épinoy-en-Artois. On avait noté qu’une gargouille de l’église s’était brusquement effondrée, sans cause apparente, un dimanche de mars, à l’heure de la messe chantée. Elle était tombée contre un groupe d’enfants. Une petite fille avait été choquée et sur place avait fait des convulsions. Les bonnes gens s’étaient attroupées autour d’elle. Le prêtre l’avait aspergée d’eau bénite. Elle gisait à terre, toute secouée de soubresauts. Elle avait relevé sa jupe par-dessus la tête et personne ne pouvait la lui faire abaisser. On voyait donc son ventre nu, avec son entaille au bas clairement tracée dans le relief. Les jeunes garçons riaient en se poussant du coude et leurs mères levaient les bras au ciel. Cependant l’étrangeté de la scène tenait moins à la fillette, crispée dans l’exhibition de sa petite nudité, qu’à la présence au sol de la gargouille. Car celle-ci figurait ni plus ni moins une diablesse en gésine. Entre ses cuisses écartées, magnifiées d’une plantureuse vulve, surgissait la face pointue d’un diablotin. Plantée à la base du clocher dont elle recueillait les eaux de pluie, cette gargouille n’avait jamais attiré le regard de personne. Mais à présent elle était là, grotesque et impudique. Et les malins, voyant tout ce que montrait la petite fille, dépitée de toute ingénuité, s’attendaient à voir sortir de l’ornière un visage anguleux ou un pied lutin, par goût de la réplique et plaisir de la symétrie. Mais rien ne parut. L’enfant finit par baisser son jupon. Elle s’assit sur son séant et regarda le monde en souriant.
     Un métayer, du hameau de La Poudroye, fut le témoin d’une scène étrange qu’il narra par la suite à tout venant jusqu’à la fin de ses jours. Le 19 mars, jour de saint Joseph, une vache mit bas sur la paille au petit matin. Tout se passa bien d’abord. Mais lorsqu’il fut sur ses pattes, le veau, au lieu de chercher le pis de sa mère, comme font tous les veaux, pour se désaltérer et se nourrir, chercha la cougne, c’est-à-dire la grosse fente encore toute congestionnée et dolente d’où on l’avait extirpé à grand renfort de bras. Le métayer avait beau le pousser sous le ventre de la vache, le petit animal, tout humide et tout tremblant, revenait au sexe qu’il humait et léchait. On vit alors cette chose étonnante : le veau, debout sur ses pattes arrière qui fléchissaient, au point qu’il dut s’y appliquer à maintes reprises et maladroitement, finit par appuyer son museau tout entier contre la vulve et à l’y introduire. Le pauvre débile faisait pitié mais il persévéra. La vache mugissait doucement, presque tendrement, en une vaste complicité de chair qui défiait les lois ordinaires de la nature. Et l’homme, là-devant, était tellement surpris, avait tellement conscience d’assister à un phénomène exceptionnel et quasiment miraculeux, qu’il était incapable d’intervenir et se contentait de regarder, laissant faire les bêtes entre elles. Il put donc voir le veau pousser lentement sa tête dans le vagin, tandis que tout le petit corps, surmené d’appétit indicible, bien au-delà de ses forces, s’agitait comme une chiffe, de plus en plus faiblement. À la fin, lorsque le museau fut enfoncé jusqu’aux yeux, le veau d’un jour cessa tout mouvement et resta pendu à l’arrière-train de sa mère – appendice fantasque et fantastique, suffoqué, pensera-t-on, par son bonheur et sa performance singulière, autant que par l’inévitable asphyxie, aucune mère ne s’offrant jusqu’au bout comme un objet respirable.
     À quelques jours de là, un événement tout à fait extraordinaire impressionna la communauté villageoise, les hameaux et les bourgs alentour. L’église d’Épinoy possédait une très ancienne et très honorée Vierge noire installée dans une niche que l’on avait creusée dans l’un des gros piliers qui délimitaient le chœur, du côté de l’évangile. Cette Vierge que l’on honorait sous le nom de Notre-Dame de la Pile était une statue de bois revêtue d’un riche manteau de brocart doré, sous lequel elle portait une robe de fine toile blanche qui lui descendait jusqu’aux pieds. Ainsi affublée, assise sur un trône, Notre-Dame de la Pile tenant ses deux mains ouvertes appuyées sur ses genoux, paraissait en attente et en offrande – et qu’offrait-elle sinon son corps, peut-être pour rien, peut-être pour le moment d’un refuge des pécheurs (Refugium peccatorum) et comme la voie obligée d’un passage vers le paradis final (Janua cœli). Dans l’échancrure de son manteau accablé de dorure, la modeste et candide étoffe de sa robe laissait s’engouffrer toutes les plaintes de la vie, toutes les détresses, toutes les plus humbles aspirations. Cette Vierge se trouvait mise de telle façon que le priant, au pied de sa pile, n’éprouvait pas de désir plus impérieux encore qu’irréalisable que de poser son front sur les genoux et dans les mains de la toute miséricordieuse Mère de Dieu et Mère de tous les pécheurs (Mater peccatorum). Or voici : ce matin-là, le prêtre desservant de la paroisse se préparant à assurer l’office du dimanche, s’arrêta un instant, juste le temps de se recueillir par dévotion, devant la statue. À cette heure, dans cette saison, l’église était encore plongée dans l’obscurité. Cependant, levant les yeux vers la mère de Dieu et parcourant lentement de son regard, plein de lassitude et d’habitude, la totalité du corps assis, et hiératique, il remarqua à la courbure du tronc et des jambes, dans l’exact creux des cuisses, une tache étoilée, faiblement lumineuse, que l’on eût dite la respiration légère de l’obscurité. Cela brillait d’insolite façon et captait le regard et le captivait à tel point que le brave homme soudainement inspiré et bousculé dans ses manières ne put se retenir d’aller chercher une échelle qu’il appliqua contre le pilier afin de voir de plus près quel genre de phénomène se produisait là. Alors, pour ainsi dire, le visage dans le creux du corps de la Vierge, il put constater que celui-ci saignait, sourdement, et que ce qui lui avait semblé, d’en bas, pure effusion de lumière, était, vu de face, une macule sanguinolente qui trempait le vêtement. Le prêtre n’osa pas toucher la chose. Il n’osa pas porter la main sur la robe de la Vierge. Encore moins n’osa-t-il, il n’y songea pas, la soulever afin de découvrir ce qu’elle voilait. Il était lui-même un simple prêtre, nullement un esprit fort. De tels esprits ne se rencontraient, en ce temps-là, que dans les marges extrêmes de l’hérésie. Tandis que le jour se levait et que le jeune soleil se répandait à travers les vitraux, le curé d’Épinoy se contenta humblement de saluer le miracle auquel il était le premier homme à assister. La statue de la Vierge saignait, c’était manifeste, et il était manifeste aussi qu’elle saignait en un point du corps que la pudeur sacrée interdisait de nommer. Cependant l’heure de la messe était arrivée et une poignée de fidèles, des bonnes femmes surtout, serrées de petits enfants, se tenait agenouillée sur la dalle. Or étrangement, au moment de l’élévation du calice et de l’hostie, les regards qui auraient dû s’abaisser et se recueillir en direction de l’événement sacré qui se déroulait sur l’autel, s’ouvrirent et se tournèrent vers le pilier de la Vierge, comme si une force magnétique les avait captés, et bientôt, tandis que le prêtre s’efforçait de poursuivre sa cérémonie, les fidèles se levèrent, s’agitèrent, se rassemblèrent au pied de la statue et montrèrent du doigt ce qui éclatait, de toute évidence : la robe de la Vierge trempée de sang.





     Un dossier signé Philippe Rahmy sur Remue.net

     Tempête d’ombre et de lumière à la confluence de la mystique et de l’érotisme, ode à la toute-puissance magnétique de la femme, le dernier livre de Claude Louis-Combet, tout en errances et rêveries, fantasmagories et théâtralité anatomique, a le luxe magnifiquement scandaleux de tout ce qui vient de l’autre côté. De l’envers de l’excès, de ces régions très obscures de l’imaginaire et de l’inconscient où s’éprouve très viscéralement le lien qui existe entre Dieu et le sexe, « comme si l’âme formait l’extrême floraison du sexe ». C’est cette face cachée du spirituel, cette intériorité sensuelle où âme corps et rêve ne font qu’un, qu’explore, dénude, épouse un Claude Louis-Combet au sommet de son art. Car « aujourd’hui où les convictions de la foi religieuse paraissent hors d’atteinte du ridicule et où l’on peut tout dire puisque personne ne croit plus à rien, il ne faut pas se retenir de révéler le nœud de conduites aberrantes, quise dissimule dernère la façade bienséante de la sainteté officielle ».
     Définitivement en mal de Dieu mais toujours en mal d’adoration, il n’en finit pas de mesurer à l’aune de sa propre expérience (lui qui, à 18 ans, et au prix d’une rupture radicale avec toutes les promesses du cœur et des sens, s’était retiré du cours de la vie ordinaire pour entrer en religion avant d’y renoncer, trois ans plus tard, au moment de prononcer ses vœux) ce qu’il en coûte d’être un fils perdu, un homme condamné à vivre avec sa nostalgie du sacré, ses angoisses de perdition et son rêve d’un monde sans péché. Écrivain engagé dans l’expression de la dimension érotique de lexistence, il utilise, sans en être dupe, toutes les puissances de la littérature pour évoquer des trajectoires bouleversantes, des transgressions spectaculaires, des amantes aussi fascinantes qu’auto-destructrices, des êtres engageant totalement leur corps dans la quête de la perfection, de l’absolu ou de l’amour de Dieu – ce qui est sa manière de poursuivre son interminable interrogation sur les liens obscurs liant la Beauté au Mal, ou sur le sens de l’éros qu’il faudrait peut-être considéré comme l’âme de l’univers ?
     Autant dire que Les Errances Druon, avec sa Vierge qui saigne et son fond d’amours sacrilèges ou interdites, se situe aux antipodes de ce qui se pense et se dit aujourd’hui. S’inspirant d’une figure populaire du folklore religieux du Nord de la France, saint Druon, patron des bergers, Claude Louis-Combet fait de ce personnage mi-historique mi-légendaire qui vécut au début du XIIe siècle, une sorte d’alter ego, un personnage qui tantôt lui ressemble comme un frère, tantôt lui est complètement étranger.
     Cette façon de réinventer sa biographie intime, et tout intérieure, dans le miroir de fantasmes et d’expériences exemplaires partagées avec le héros du récit, Claude Louis-Combet la nomme mythobiographie. Ce qui suppose un narrateur complètement impliqué dans son récit et intervenant très régulièrement. « Ce que j’engage de moi-même dans la figure que je recrée, la rejoignant dans le creuset de mes fantasmes et de mes réminiscences, c’est ma façon d’aimer. J’accède à l’autre dans le mélange de nos substances. Je lui donne de moi autant que je prends de lui ».
     Le texte alors se fait écran de projection, et la vie de saint Druon devient, pour l’auteur, une nouvelle occasion de déchiffrer son propre parcours et de revisiter quelques moments clés de son histoire, comme il l’avait déjà fait dans Marinus et Marina, Blesse, ronce noire et L’Âge de Rose.
     Mais Jamais peut-être il n’était parti d’aussi haut, de ces hautes couches stratosphériques du Beau pour plonger aussi profondément dans la matière fantasmatique, obsessionnelle, onirique, affective du fond féminin-maternel de toute réalité. Et la vie de Druon s’y prête à merveille. Fruit des amours sacrilèges d’une châtelaine et d’un prêtre (voir l’extrait), fils bâtard qui se croit responsable de la mort de sa mère, il est d’abord élevé dans le vase clos d’un espace gorgé de féminité avant d’être éduqué par un frère bégard. Pour faire pénitence et expier sa faute, il s’enfuira du château familial et s’engagera comme berger avant de tomber amoureux de sa maîtresse qui est une sorte de double de sa propre mère. Écrasé par le poids de sa culpabilité, il entreprendra une série de pèlerinages à Rome, persuadé que le pape seul pourrait l’absoudre. Vingt années d’errances, de flagellation, de macérations diverses « à grand renfort de choses coupantes, piquantes, écorchantes, brûlantes, à quoi s’ajoutait la prière ». Rentré au pays, il s’y construira un ermitage attenant à l’église et mènera là, jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard, une existence faite de renoncement, d’errance spirituelle et d’expiations. Toute une vie passée à tenter de concilier l’exigence d’amour avec l’impératif de sainteté. Toute une vie à rêver du corps-tabernacle de ces Marie encore plus belles de n’apparaître plus seulement jusqu’à l’impudeur. Toute une vie à rêver « d’union avec la femme comme de la seule voie vers la plénitude et la perfection », mais sans jamais pouvoir passer à l’acte.
     Druon « le divisé, le désuni, le partagé », « le creusé, le vidé, le vacant », auquel Claude Louis-Combet s’identifie au niveau des sensations et de la singularité de l’expérience. « Là où je vais, là où je pousse mon personnage, c’est là où je suis sûr de le rencontrer, de me rencontrer en lui, sur la voie que je connais pour m’en être approché au point de la regarder comme le pur tracé d’une inspiration qui aura guidé et éclairé toute ma vie: une queste amoureuse dont la raison ne m’est jamais apparue ». Expérience intérieure, expérience de la limite, faite de nudité métaphysique, d’émotions très archaïques, de secrets cheminements, d’ivresse érotique où l’innocence et l’impudeur se mêlent à l’éperdu et à l’impossible, comme en cette scène où un prêtre rêve que « le groupe de femmes de la paroisse, au moment de communier, s’étant levé, ayant marché sur la tête, à la manière des saltimbanques, venait présenter à la table sainte, pour recevoir l’hostie, non la langue tendue, mais l’entrejambe, cuisses écartées comme des bras de suppliantes, vu/ve offerte et avenue, et moi donc, penché sur chacune, officiant, introduisant de mes doigts sacrés et appliques, en chaque fente, le divin corps ».
     Cette façon d’accompagner son désir jusqu’à la perte de soi-même, cette outrance, cet affolement de la raison, cette manière d’évoquer jusqu’en sa crête de pure intensité la voie épineuse de l’extase – « espine- moi, gente mère, moi l’épi noir ou encore l’épi noué, mère des buissons épineux, Marie d’espines de nuit, ma mère espine-moi » –, cette façon donc, de faire du haut et du bas, de la « césure sexuelle » et de la bouche – « la douce, la discrète et mystérieuse fente femelle, aux lèvres taillées comme celles d’une bouche » – des signes qui s’équivalent, relève d’une intelligence amoureuse, d’une langue du cœur, d’un sens de la grâce comme du maléfice, uniques dans ce qui se publie aujourd’hui. Tout ce qu’il y a d’inaccaparé, d’inaccaparable au fond de l’amour, Claude Louis-Combet l’éclaire de cette lumière d’effraction qui tient du sourire de l’âme en suspens sur l’abîme Ce qu’il met en lumière troue la réalité, porte à l’incandescence ce nœud d’innocence et de perversité où s’enracine tout amour. S’aventurant au plus profond de la nuit des sens et de la déréliction, il prouve aussi que l’amour est une affaire de langage, sa déclaration continuée en dénudation d’intériorité, en réseaux de vertiges, en violence poétique s’abouchant au vide tremblant d’une absence-présence qui hante.
Il y a du chef-d’œuvre dans ces Errances Druon, tant Claude Louis-Combet – marchant à la rencontre de lui-même entre silence et jouissance –, parvient à donner corps à ce fameux passage du verbe à la chair, réussissant là quelque chose comme la réplique profane du mystère chrétien de l’incarnation, et ce dans une langue magnifiquement transparente. De la vraie, de la grande, de l’inoubliable littérature.
     Richard Blin, Le Matricule des Anges n° 66


     Il existe à Lormes, bourg nivernais, une église aux dimensions de cathédrale. La nef est couverte de nombreux et menaçants chapiteaux bibliques. Cet édifice disproportionné fut bâti en 1865 : les chapitaux sont de style néo-roman. Le décalage entre l’époque de leur création et celle dont ils réverbèrent l’esprit, dans ce lieu désert affrontant les monts du Morvan, saisit en émotion : le faux n’a jamais semblé si furieux, si vrai. Un soleil kitsch et une lueur naturelle déportent la conscience. Vers quoi ? Vers une chaleur, vers un mystère. Les Errances Druon, de Claude Louis-Combet, provoque la même sensation : à la fois physique et mentale. Louis-Combet a lu Lacordaire, grand esprit catholique et libéral du XIXe siècle. Comme lui, il semble chercher à jeter sur la page et dans les cœurs “quelques grâces dérobées au siècle”. Ces grâces unissent, de toutes les façons et par toutes les exagérations possibles, le corps et la mystique.
     Le livre nous place d’emblée dans “la masse trapue et ténébreuse de l’église, toutes portes ouvertes, avec sa générosité inlassable de vulve maternelle”. Un prêtre est allongé sur le carreau face à une vierge qui saigne du sexe. Pendant ce temps, une femme meurt en couche. En chaire, jaillissant des ténèbres blanches du texte, l’écrivain de 73 ans fait le panégyrique de leur futur enfant, un saint du douzième siècle baptisé Druon. Cet écrivain, Claude Louis-Combet, a passé trois ans dans les ordres. Il avait 18 ans. L’histoire qu’il raconte est celle d’un itinéraire de culpabilité, d’extase, de transgression et de sainteté dans lequel il projette sa propre vie.
Louis-Combet se laisse souvent guider par des personnages réels, fameux ou non: le poète Georg Trakl et sa sœur dans Blesse, ronce noire (Corti), une obscure domestique bretonne dans Armelle Nicolas, domestique et mystique (La Compagnie de Trévoux). Il réinvente leur légende à la lumière de son expérience et de ses fantasmes. Ce procédé est la “mythobiographie”. Il la définit une fois encore dans les Errances Druon : “Écrire, telle est l’aventure. Écrire de ces choses, aussi infiniment intimes et subtiles qu’elles ne peuvent être dites, autrement que par le personnage d’emprunt d’une légende toute fraternelle, telle est la démarche mythobiographique dont l’outrecuidance n’a d’égal, au regard de l’auteur, que sa modestie sans appel.” Il y a un histrionisme et un appétit d’ogre enfantin en Louis-Combet; il en a fait un style.
Fils d’un châtelain, Druon serait né vers 1118 à Épinoy, dans le Nord. Il meurt à Sebourg, même département, le 16 avril 1189, année de la mort d’Henri II. Ces temps sont marqués par l’échec des croisades, la multiplication des ermites et de pèlerins, l’essor du culte marial. La figure de Marie est au cœur de la vie de Druon et de l’œuvre de Combet (qui voulait "racheter" la faute d’une mère frivole). Le peu qu’on sait du saint relève de l’hagiographie. En quatre chapitres épousant les périodes de sa vie (châtelain, berger, pèlerin, reclus), l’écrivain imagine ce qu’on ignore. Chemin faisant, il donne souvent son mode d’emploi et ses états d’âme ; on peut les résumer ainsi : “Je ne travaille pas sur les documents mais sur les lacunes. Là où les preuves font défaut, la phrase a quelque chance de respirer.”
     La légende dit que la mère de Druon mourut à sa naissance et qu’il se sentit coupable. Combet écrit, lui, que Druon est l’enfant bâtard de la châtelaine, Marie d’Épinoy, et du “prêtre phallophore” local. Marie d’Épinoy meurt en accouchant tandis qu’un "prêtre bégard" (venu de Bretagne), d’une puissance féroce et androgyne, prêche aux habitants une repentance qui tourne à l’orgie (de corps et de mots). Sur une dizaine de pages scandées par des “tandis que”, puis des “alors, tandis que”, cette orgie est décrite avec une minutie affolée, “tandis qu’une chatte margotte voluptueusement à contre-sens des événements”. C’est normalement la caille qui margotte ; ici l’oiseau devient chat dans le roulement de la phrase.
La description, comme le reste du livre, mérite d’être lue à la lueur des réflexions de Georges Bataille, que Louis-Combet a lu, sur l’érotisme et la religion. D’une part, la maïeutique de l’excès : “Si l’on envisage dans la religion, écrit Bataille en 1957, cet inaccessible sommet vers lequel est portée notre vie, puisqu’elle est, malgré tout, le désir d’excéder sa limite (de chercher au-delà de ce qu’elle a trouvé), une valeur commune de l’érotisme et de la religion apparaît : il s’agit toujours de chercher en tremblant ce qui renverse le fondement le plus voyant.” D’autre part, la maïeutique de la honte : “Car l’érotisme n’est jamais un retour à la nature, c’est le retour à l’élément que l’esprit jugea du domaine de la honte.” La honte aide peu à vivre, mais il arrive qu’elle pousse à jouir.
     Druon vénère la Vierge, dont il mêle la figure au souvenir fantôme de sa mère. À 12 ans, il fuit sa famille et devient berger. Une femme, Dame Élizabeh Haire, l’initie à l’amour physique et l’envoie sur les routes. Il se fait pèlerin et se rend plusieurs fois à Rome. Une douleur intestinale finit par l’immobiliser. Pendant les quarante dernières années, il s’enferme dans une cellule attenante à l’église de Sebourg, où il meurt.
     Louis-Combet décrit ce “mal d’ombilic” qui fait du saint une plaie vivante : “Un jour, Druon constata que son nombril était enflammé, et putrescent. On aurait dit que la ligature s’était desserrée et que, par un interstice infime une goutte d’humeur s’écoulait. Druon se contenta de l’éponger, du pan de son manteau. Plus tard, il la goûta. L’odeur était fétide, la saveur âcre et tenace lui souleva d’abord le cœur, mais il persista dans cette dégustation, cueillant soigneusement la liqueur de son doigt et la léchant.”
     Druon goûte aussi ses furoncles, ses abcès, tout ce que produit son corps, “par esprit de pénitence et pour corrompre son goût qu’il avait naturellement sain”, avant de s’en abstenir “quand il sentait venir la succulence”. Louis-Combet fait de même avec sa langue déchaînée. Il en goûte chaque humeur à distance, avant de la remettre à distance par des remarques sur son atelier d’écriture. Son style épouse son aventure. De loin, on croit entendre tantôt la confession d’un saint, tantôt une oraison funèbre : fureur transparente, cadences crépusculaires, traînes en velours de péchés. De près, tout porte le texte vers une rumeur rococo, telle “que la basse continue des manants perdus de désir et de faute bourdonnait dans l’inintelligible matière des mots”. Cette rumeur verbale enfle en se nourrissant d’elle-même : sa nature est celle du cyclone. L’érotisme qu’elle porte se développe par ce qu’il transgresse. La mécanique des phrases est semblable : elle vit de transgresser les règles classiques qu’elle exprime. Et le texte répand sur ses lecteurs “son regard de licorne et son odeur d’humus”.
     Philippe Lançon, Libération, jeudi 22 septembre 2005


     Ce que les libraires en disent : 
     Une merveille et l'apothéose de son talent, Les Abbesses, Paris
     Un grand livre, Les Sandales d'Empédocle
    L'écriture est totalement envoûtante, Claude Louis-Combet mêle sa propre histoire à une "mythobiographie". Même les gens qui ne s'intéressent pas à la mystique et à la sainteté sont bouleversés. Page 189, Paris
     [Cité dans le Nouvel Observateur du 25/31 août 2005 : Le Choix des libraires, par Anne Crignon]


     Claude Louis-Combet, engagé sur « le chemin de la mélancolie »
     Un jour, Claude Louis-Combet s'est, dit-il, « détaché de l'arbre de Dieu ». Toute son œuvre témoigne de cette rupture, qui l'a jeté sur « le chemin de mélancolie», le conduisant à l'écriture. En s'éloignant, la foi a laissé comme une trace en creux, la religion n'étant plus ancrée dans la croyance est devenue mythologie dont les composantes n'ont cessé de le hanter, provoquant dépossession et deuil dans l'existence, et alimentant le terreau de la fiction. Les figures et les thèmes chrétiens ont ainsi dessiné son espace imaginaire et innervé ses textes. Chez lui, les idées sont incarnées, le vécu et ses souffrances, le culturel et ses figures dans l'art son intrinsèquement mêlés.
Du héros des Errances Druon, il se déclare le « mythobiographe ». Saint Druon est un personnage familier du folklore religieux du nord de la France, aux confins de l'Histoire et de la légende. Patron des bergers, il aurait vécu au XIIe siècle, au temps des croisades, mais le roi Arthur et le Graal sont également présents dans le récit. Claude Louis-Combet se glisse entre les épisodes de son itinéraire, préférant les lacunes du récit aux précisions historiques, et il invente pour Druon une destinée qui ressemble à la sienne, avec les interdits et les étouffements d'un aspirant à la sainteté d'une époque révolue.
La condamnation de la chair, que l'on ne trouve pas dans les Écritures et qui s'est développée sur le terreau du platonisme, centré sur une vision du corps « tombeau de l'âme», est désuète depuis Vatican II, mais elle avait frappé au cœur la jeunesse de Claude Louis-Combet. Cette vision d'un Dieu terrible, qui a provoqué bien des errances et des outrances, suivit dans ce très beau récit dont le flamboiement à la fois mystique et païen rappelle certaines pages de Huysmans.
     Druon est né des amours d'un prêtre et d'une châtelaine, Marie d'Épinoy, qui meurt en lui donnant le jour. Comme plus tard Rousseau, il se croira coupable d'avoir « tué sa mère», et tout au long de sa vie sera hanté par le poids d'une faute énorme, image emblématique du péché originel, et aussi par la nostalgie d'un temps d'avant la naissance, où il vivait en osmose avec cette femme qu'il recherchera dans d'autres visages féminins hors d'atteinte et confondra, comme le fera Nerval, avec celui de la Vierge Marie. Cet âge d'or inaccessible se prolonge un peu durant l'enfance du petit Druon : entouré des servantes et nourrices du château, joyeuses et sensuelles, il se sent en fusion avec une Nature généreuse.
Mais à ce bonheur innocent et primitif va s'opposer l'influence du prêtre bégard, qui prône la pénitence absolue et la flagellation. Druon apprend la haine du corps, en particulier du corps féminin, la malédiction qui accable le sexe, le plaisir, la procréation. Le prêtre bégard n'hésite pas à dire aux femmes à propos de la Vierge Marie : « Vous savez à présent que son corps ne diffère en rien du vôtre et qu'il est comme le vôtre, une saleté. Une belle saleté, peut-être, une vraie saleté, un amas d'immondices, un dépotoir d'humeurs innommables, d'écoulements honteux, d'odeurs fétides.»
     Le besoin d'expier, la haine de soi, la crainte de perdition éternelle poussent Druon à rompre, comme saint François d'Assise, avec son milieu aristocratique et à s'engager comme berger, puis à partir plusieurs fois vers Rome dans l'espoir bien vain de rencontrer le pape et d'être pardonné. Et puis Druon s'enferme définitivement dans une vie d'ascète, alors même que le renoncement à la vie et à la chair le fait de plus en plus souffrir.
Le beau récit de Claude Louis-Combet semble suivre le lent cheminement et le rythme des Vies de saints d'autrefois, les Petits Bollandistes ou les Pères du Désert. Mais les sinuosités de la phrase captent les zones d'ombre, les vertiges sensuels, les appels du monde et de l'amour, liés à la sainteté aussi bien qu'à l'humanité ordinaire, mais le plus souvent oubliés dans les hagiographies.
     Francine de Martinoir, La Croix, 29 septembre 2005

     La religion populaire fut l'un des royaumes les plus stables de l'histoire française. Née au Moyen Age, elle survécut souvent au massacre des statues de la Révolution, parce qu'elle était riche en merveilleux et prodigue en espérance...
     Chaque province, chaque ville avait son saint qui pérégrinait en silence dans la mémoire vagabonde des campagnes, semant autour de lui des émotions, des rêveries, des dévotions et des grâces. Pour le Nord, c'était saint Druon, patron des bergers. Claude Louis-Combet s'est emparé de sa vie imprécise et légère comme un songe, il l'a mêlée à ses propres inventions, à ses souvenirs aussi, à ce qu'il aurait pu devenir, et l'a confiée à la perfection de sa langue...
      Des anges passent dans une atmosphère virgilienne, des corps mystiques retournent vers le cloaque des origines, la population d'un village fornique collectivement sous la lune, des fleurs au parfum musqué naissent sur la tombe d'une pécheresse. Un prêtre cherche le ciel sur la pierre noire où il s'abîme. L'esprit chancelle sous le poids de la chair. Des masses humaines sont tentées toujours d'entrer en jouissance. La Vierge domine les coeurs et les chairs... Son chant secret féconde toutes les âmes. L'art de Claude Louis-Combet donne de la saveur à l'indicible, de l'épaisseur à la transparence et de la légèreté aux ténèbres.
     Daniel Rondeau, L'Express, 13 octobre 2005







Claude Louis-Combet,
Les Errances Druon,
Corti, 2005
288 pages
ISBN : 2-7143-0904-6
19 Euros