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Michel Fardoulis-Lagrange : Les Enfants d'Edom
Recueil de récits.

LE PASSEUR
Quand le bac traversait la rivière, sur les berges les joncs se mettaient à bouger ; peut-être un animal sy cachait-il, se préparant à plonger et à prendre part à la course. En ce cas, il ne restait au voyageur aucune chance de lui échapper, dautant plus que le bac glissait lentement, remorqué par un filin accroché sur lautre rive, filin que le passeur saisissait à pleines mains et tirait.
Des marais sétendaient aux alentours, troublés ainsi périodiquement par un investissement hypothétique et mystérieux. Le bac navait pas de rebord et le moindre clapotis provoquait une montée deau ; malgré sa largeur, il se prêtait facilement au jeu du naufrage et du rétablissement, repliant ou déroulant les algues au passage. Mais cela ne dérangeait pas les pressions tranquilles et constituées. Mieux encore : en quittant une rive pour lautre, on était pénétré par le sentiment dune durée immobile, dun glissement devenu peu à peu imperceptible. Alternance ou substitution des mobiles, les surfaces indiquaient surtout lunicité dun instant et de son miroir.
En débarquant, les voyageurs avaient tendance à sattarder parmi les limpidités et les nonchalances vaporeuses du matin qui plus tard sen allaient, laissant lair indemne. À vrai dire, les voyageurs ne se sentaient pas à laise, soupçonnant la présence de lêtre embusqué dans les joncs, dont lintelligence sidentifiait par moment à lespace pur, sans escalade. Ils finissaient par apprendre que le rejeton du passeur avait là son champ daction. Lors de la montée des eaux il allait se mettre debout, se débusquant, certes, mais aussi senfonçant davantage dans le marais ; comme son père, il garderait le filin et il tirerait pour ramener les choses à leur expression insensible et effacée.
Des sillons que le bac laissait derrière lui résultaient la même application pour les apparences, le même exercice de mémoire pour le fils du passeur, au milieu dautres décors tels que les peupliers se reflétant sur des terres inondées et dont la théorie écartait le dissemblable. Seul à lavant du bac, il nhésiterait pas à accorder des privilèges aux régions qui se partageaient lordre établi. En acquérant de la maturité dans le métier, il ferait valoir sa quête de limpossible. Il faudrait bien sûr, obéir aux préceptes reçus dès la naissance pour obtenir la maîtrise des itinéraires perturbés.
Les voyageurs remplissaient la journée du passeur et lui assuraient quelque gain. Il exécutait les gestes dun rituel saccomplissant au fil de la rivière. Ainsi le métier devenait épuisant et la compétition extensible.
Le bac, aussitôt arrivé sur la rive opposée, repartait pour prendre le chargement suivant. Parfois ce trajet seffectuait pour rien, aucun voyageur ne se trouvant sur la berge, mais les clauses du contrat stipulaient un aller-retour permanent afin que lespace palpitât. On pouvait aussi rattacher ce va-et-vient du bac au tempérament du passeur tirant le filin dune manière ininterrompue et sefforçant de surmonter les antagonismes pour maintenir coûte que coûte sa navigation unie. Leau et le ciel se mêlaient alors dans cette constante où les catégories se supprimaient. De surcroît on voyait limage du bac grandir dans un mirage et venir à sa rencontre pour lengloutir. Ainsi linstant était fait de naufrages quand des mesures grandioses intervenaient. On se demandait finalement si cette avance du bac fantôme ne demeurait pas sans effet car elle nabordait le temps que sur sa périphérie.
Le rejeton ajoutait à tout cela les machinations de son esprit et leurs conséquences. La plupart des voyageurs ne parlant pas la même langue que lui, il se livrait à une mimique avant de parvenir à la parole. Il ne restait désormais que cette propagation impérieuse de son humeur, que le rire et ses éclats. Le bac fantôme, alors en parade, fendait les eaux et provoquait des remous, observant toutefois le silence réservé aux énigmes.
Il faut dire que pour le rejeton la tentative était de taille ; il sagissait de lancer le filet sur les passagers, debout à lembarcadère, et de les traîner, captifs, dans la rivière afin de les assimiler à la coulée quil ressentait en lui depuis sa naissance. Il y avait là une référence essentielle, tout, même les phénomènes les plus improbables, devant se conformer à la violence du courant.
Bien sûr, à force de faire le guet et de regarder devant soi, limage de la rivière était engendrée incestueusement et les passagers se trouvaient voués à limpuissance par des mesures toujours plus larges. Par contre, il nexistait pas pour eux de notions obscurcissantes durant leur voyage. On pouvait comparer les licences dont ils bénéficiaient aux éblouissances du rejeton en présence de souvenirs désincarnés et mouvants. Les translations étaient accompagnées de brumes se dissipant à lapproche de midi pour abandonner les contingents de voyageurs aux coutumes mentales insatiables du voyeur. De plus en plus le bac fantôme devenait objet de lucidité et de triomphe ; il se mouvait sans aucun désaccord sur le plan que leau installait, et sil était jamais question de sentendre avec les passagers, cela serait au moyen de propos bien ajustés.
À dautres moments, le fait dêtre seul avec son père troublait le rejeton, car labsence de paroles entre eux sélargissait jusquà épouser les berges qui fuyaient ainsi, laissées sans recours ; rien ne semblait alors moins certain que de pouvoir regagner la terre ferme en rapprochant de nouveau les berges grâce à la parole retrouvée.
Par ailleurs, ny avait-il pas un règlement, le départ du bac à des heures fixes, que le passeur sefforçait de garantir pour remplir le temps ? Aussitôt de nouvelles incidences se présentaient, écartant sensiblement des lieux toute application, et le ciel dominait. La translation figurait donc comme un principe général, imbu de sa promotion et ne pouvant être coupé de sa fastueuse lignée.
On vivait distinctement en suivant les péripéties de la traversée. Le monde semblait réparti également ; cependant des foyers déruption et de prodigalité allaient naître quelque part, des faits de surface capables de détourner les sens. Dans une nature sans défaut, des pièges étaient tendus au néant, prêts à perturber lattente du rejeton habitué à se baisser parmi les joncs, à ne laisser voir que son dos arrondi comme celui dun animal. Sil lui advenait de se remettre debout, immédiatement il lançait un défi aux forces adverses, ce qui était dans les traditions du relèvement du matin, avec dautres impératifs comme le gonflement des poumons par lair des marécages et les transgressions de la vue perçante.
Il faut avouer que, baissé, il se sentait apte à rouler sur lui-même, éprouvant les bienfaits de la translation sans le moindre conflit. Plus encore : il existait une figure de cette dernière au fond des eaux, immuable, pendant quune autre emportait les voyageurs jusquau pôle opposé. Ainsi le fils du passeur, à travers les changements, obtenait une trêve à la fois opportune et intemporelle.
En plein midi, les reflets de leau se dirigeaient dun même côté tout en se défaisant accessoirement. Les faveurs étaient aussi bien accordées que supprimées dans linstant ; les voyageurs nétaient-ils pas projetés en avant jusquà lendroit de lindiscernable où ils faisaient naufrage ? Et lon eût dit de nouveau quaucune aventure navait été tentée et que dans la rivière étale toute matière intelligible tombait en souffrance.
(...)
Lors du passage à la rive den face et sous linfluence des courants, la fragilité dêtre navait pas à se contracter, elle se trouvait sous des effets identiques qui léquilibraient. Certes, devant un naufrage linstinct du danger était alerté, mais navait-il pas été agréé davance par les translations de toute nature ? Quon le veuille ou non, la même figure maîtresse, couchée sur le lit de la rivière, triomphait des changements ; si elle sen allait par le fond, elle senfoncerait dans largile. Le geste souple dun nageur était renvoyé à la surface, doù il tentait à nouveau lapproche de limage en fuite pour replonger et acquérir au passage de nouvelles aptitudes jusquà atteindre la position de fond, horizontale et inséparable delle-même. Cétait finalement, à travers la fluidité et le désamorçage des contraires, une non résistance aux principes.


 
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