Georges Picard, dont c’est le cinquième livre chez José Corti, poursuit ici son observation au scalpel de notre espèce ; tel un Alceste qui aurait conservé son ironie et son humour, il va, comme Le Bavard de Des Forêts, passer à la moulinette notre triste genre humain, sans s’épargner lui-même.
     Martinu, l’auteur des lignes (de l'extrait )adressées à un ancien camarade rencontré, naguère, sur un bord de route, est reclus dans une maison sans eau ni électricité. Il écrit la lettre qui fait la matière de ce petit livre, sans doute la seule lettre qu’il écrira jamais et dans laquelle il exprime, sur un mode sauvage et ironique, ses exaspérations de solitaire et son penchant pour un bonheur non conformiste.




     Je reçois une lettre de Martinu :

     Cher vieux camarade. Le croiras-tu, j’ai failli me marier. Bien sûr que tu le croiras, puisque failli annonce faillite. C’était une femme plus jeune que moi. Peu belle. Elle m’a dit qu’elle voulait se charger de mes intérêts (elle l’a dit !). Comment aurais-je dû l’entendre ? Au matériel, je n’ai rien à défendre, tu le sais. Quant à la paix de mon âme, paix à cette paix qui contrarierait trop ouvertement ma rage, seul réflexe que je m’obstine à cultiver dans la jachère de mon existence de paumé. Je tiens à garder mes crocs intacts. L’amour est un émollient dangereux pour les hargneux de mon espèce. L’amitié, à la rigueur… Mais j’ai surtout besoin d’ennemis.


     Au seuil de son cinquième livre, de la taille d'un carnet, léger mais lourd de sens, Georges Picard prévient : "la véritable originalité ne se montre pas". La formule lui convient. Cet auteur plus que discret, philosophe de formation, passe-muraille de l'édition qui privilégie trop dans ses chahuts le roman bien en chair ou la fiction frétillante, ressemble à ses livres, désinvoltes, piquants, réfléchis, bref, hors modes. Ses deux précedents carnets de bord en témoignent.
     L'auteur est un analytique doué d'une grâce paresseuse. (...) Aucune complaisance dans cet effort de décryptage et cette recherche d'un accord entre soi et soi, et entre soi et le monde. C'est la quête de l'humain dans son universalité discutable mais défendable qui requiert le narrateur à travers l'individu. "L'humanité n'est jamais ridicule, contrairement à l'homme, qui l'est souvent."
     Autant dire que ce petit livre, fort bien écrit, qui nous incite indirectement à une reconnaissance de nous-même, a les vertus d'une potion magique : on en appréciera la saveur un peu amère pour mieux se juger, autant dire pour moins se déjuger.
     Pierre Kyria, Les "distances" narquoises, Le Monde.






1995
80 pages
ISBN : 2-7143-0552-0
85 F