Pierre Chappuis, Distance aveugle précédé de L'Invisible parole, éditions José Corti.

     L'invisible parole (1977), dans la familiarité de quelques tableaux et œuvres d'art, Distance aveugle (1974) dans celle des lieux les plus proches. En dépit de la différence de propos, une même insertion dans la langue réunit les deux œuvres, revues pour la présente édition.
     L'enfant au toton de Chardin, L'homme au verre de vin (école de Fouquet), La sibylle Sambetha de Memlinc, entre autres, ou l'Homère de Rembrandt : autant de figures portant notre attente au plus haut (malgré leur discrétion), visages muets, non fermés qui, s'adressant à nous, semblent aussi s'appeler entre eux pour dérouler une histoire secrète où reconnaître sans la résoudre l'énigme de chacun de nous comme le font, aussi bien, certains paysages.
     Soudain l'étendue est nôtre, la distance, abolie, ne nous sépare plus de ce que nous voyons ou entendons ; moments à la fois uniques et ressemblants, liés à d'autres par un jeu d'associations que ne contrôle que partiellement la mémoire de même que (à en juger après coup) la phrase elle-même, déliée, à claire-voie, permet ou devrait permettre, à travers la première, l'infiltration d'une seconde voix, ou peut-être la même, mais plus elliptique, primesautière, sporadique.
Un poème, L'été, lentement, qui de très loin se souvient d'un paysage de Gainsborough, fait le lien entre les deux ensembles. P. Ch.




    
     Temps effacé

     Se dresse, face au levant (l'ombre avalée), au sortir la forêt (l'ombre franchie d'un bond), la montagne cendre. Exact, inattendu (sur les bords, les villages tapis dans la blancheur), l'hôte, l'ennemi descendu des hauteurs sur lesquelles il campait, occupe la plaine nivelée. Mais celui qui a cédé les lieux sourdement les régit. Pays sous-jacent (tout le rapiécetage ancien), évanescent, résurgéant, immobile et comme envolé. Roulant sur lui-même à l'intérieur de sa cloche de verre, le bruissement de la nuit captive se répercute dans le matin.




     D’emblée, les titres signalent l’intense travail d’approche et de transmutation qu’accomplit cette poésie, du regard aux mots. Au centre des poèmes en prose de Distance aveugle, le dynamisme d’une lecture de paysages en devenir : l’eau, la brume, la lumière, au bord de l’effacement, du surgissement ou de l’indistinct, font l’objet d’une saisie tour à tour délicate et fougueuse, aux furtives ouvertures métaphoriques. Dans L’invisible Parole, le poète commente des tableaux aimés, la plupart assez célèbres pour exister dans l’œil intérieur du lecteur. Les reproductions ayant été supprimées dans cette réédition la glose, sans rien perdre de sa précision, s’émancipe : méditation plus libre, art poétique peut-être, elle est le don d’un visible défait, intériorisé, recomposé dans l’oubli.
    
 Le Temps, Marion Graf, 20/21 janvier 2001





2000
120 pages
ISBN : 2-7143-0733-7
95 F 14,48 Euros