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| Éric Faye | Devenir immortel et puis mourir éditions Corti | mars 2012. Quatre récits, quatre personnages en quête d’une révélation. Un écrivain inconnu, puis Kafka, le premier empereur de Chine (qui aspire à devenir immortel) et un physicien qui veut percer le mystère de la naissance de l’univers, masqué par le « mur de Planck ». Dans des villes d’Europe ou dans le passé de la Chine, ou encore dans le Japon d’aujourd’hui, ces personnages recherchent leur propre « dao ». Si la révélation finit tôt ou tard par se dessiner, elle n’est pas nécessairement celle qu’ils croyaient. Mais qu’ils attendent l’élixir de longévité ou l’apparition du mont Fuji, ils finissent par comprendre qu’en matière de quête, l’essentiel n’est peut-être pas d’atteindre le but. Que souhaitent-ils, en définitive ? Savoir ce que cache l’étrange « mur de Planck », ou bien chercher ce qu’il cache ? Temps lointain, plutôt bref La flotte, qu'il n'avait pas inspectée depuis des années, lui avait fait forte impression lorsqu'il avait assisté à son départ de Langya, le grand port de la mer de l'Est. Quand les voiles avaient été hissées, Qin Shi Huangdi avait vu les navires comme doubler de volume et avait songé aux poissons qui, face à un adversaire, déploient en un clin d'oeil d'énormes nageoires en guise de parures de guerre ou de bannières chamarrées. Ce matin-là, il ne faisait guère de doute à ses yeux que la flotte serait bientôt de retour et que l'amiral Hsu Fu lui remettrait alors l'objet de sa mission, l'herbe, ou le champignon de l'immortalité, censé pousser sur les îles des Immortels, à plusieurs jours de navigation. Peu avant le départ, Qin Shi Huangdi, premier empereur de Chine, avait eu un dernier entretien avec Hsu Fu et les mages de l'expédition. Trois mille marins, soldats, hommes et femmes jeunes et vierges les accompagneraient. L'empereur avait soupiré d'aise. Il était temps qu'ils prennent la mer car il avait passé les quarante ans. On était à la fin du printemps et aucun typhon n'était à craindre. Et puis, l'amiral n'avait-il pas sélectionné les fleurons de la flotte ? Les voiles orientables des dizaines de jonques avaient viré à l'unisson dans un mouvement qui avait rappelé à l'empereur la troupe de danseuses de la cour. Des frissons lui étaient venus quand, en un éclair, il avait revu les traits de la gracieuse Li. Huangdi avait suivi des yeux les vaisseaux jusqu'à ce que l'horizon les ait happés, après quoi il était monté dans son chariot couvert et, escorté de sa suite, il avait pris la direction du palais aux trois cent-soixante-cinq pièces, loin de là, au centre de l'empire. Les rumeurs propagées par les marchands avaient attisé sa curiosité au plus haut point ces dernières années. Il était question d'habitants de contrées lointaines qui, parce qu'ils consommaient la queue de certains champignons, vieillissaient sans devenir vieux. D'après ce que l'on racontait, ils vivaient toujours. Aussi Huangdi voulait-il en avoir le cœur net. L'empire était si vaste qu'il pouvait contenir des légendes et des on-dit par millions et il ne voulait pas se laisser bercer par de belles histoires qui le décevraient ensuite. Toujours est-il que, l'an passé, le récit de marchands de retour d'un long voyage en mer avait éveillé sa curiosité. Il était question d'un massacre et de corbeaux, sur les îles des Immortels. Les corbeaux tournoyaient de plus en plus près des cadavres. Si près que, au bout d'un certain temps, ils déposaient sur la tête des morts un champignon. À peine celui-ci était-il entré au contact de la peau que le défunt rouvrait les yeux, se levait comme si rien de grave ne s'était produit. Bien sûr, l'empereur n'était pas dupe des transformations que subit un événement dans la bouche des hommes. Les marchands, cependant, étaient en temps de paix la catégorie d'hommes qui avait le plus de contacts avec le petit peuple, dans le creuset duquel naissaient les bruits. Huangdi connaissait bien le goût des gens pour tout ce qui était enjolivements, mais il savait aussi que tout récit épique porte en son cœur, bien dissimulée, une part de vérité, si bien qu'additionné aux précédentes rumeurs glanées ces dernières années, qu'il avait fait consigner soigneusement par un lettré, ce récit acquérait une dimension que, isolé, il n'aurait jamais eue. Faye kafkaïen Si l’envie de réussir socialement vous anime, si l’harmonie familiale et sentimentale vous semble un noble objectif, une fin en soi, et si vous pensez savoir qui vous êtes, alors il est inutile voire dangereux pour vous de lire Devenir immortel, et puis mourir, le nouveau livre d’Éric Faye. Non pas que toutes ces aspirations soient jugées illégitimes par l’auteur ; mais on le devine plus taoïste que confucéen. S’intégrer à la société semble moins l’attirer que le non-agir. En tout cas, les person- nages qui l’intéressent et qu’il met en scène dans les quatre récits réunis dans ce livre sont « sans qualités » (au sens musilien du terme) : ils se cognent à un mur infranchissable et ne veulent pas trouver leur place dans le monde dit normal, ce qui les rend à la fois tragiques et comiques kafkaïens (on s’excuse d’employer cet adjectif si galvaudé, mais c’est que Kafka est, on le verra, la référence majeure de ce livre). Le narrateur de la première nouvelle, « L’inachèvement », est un écrivain qui ne parvient pas à achever un roman dont le thème est précisément l’inachèvement, et qui perd du coup le goût d’écrire, sa compagne, peut-être aussi sa santé mentale. Le personnage principal de la dernière nouvelle, « Le mur de Planck », est un physicien quinquagénaire, exaspéré par l’arrivisme et la sociabilité de son collègue et ami jadis proche Lachenay, qui ne réussit ni à « percer le code le plus secret au monde, celui de la création de l’univers », caché derrière « le mur de Planck », ni à apercevoir le mont Fuji malgré plusieurs voyages au Japon (c’est à se demander si ce volcan existe), ni à saisir le sens d’Au-dessous du volcan. Franz Kafka, héros de la seconde nouvelle, « La nuit du verdict », qui l’évoque au moment où il écrit en une nuit un de ses textes les plus célèbres, comprend qu’il sera toujours tenu en dehors d’un monde qui « inventerait toujours de solides raisons pour empêcher que vive la part essentielle de lui-même, celle qui écrivait voulait écrire ». Quant au protagoniste de la troisième nouvelle, « Devenir immortel, et puis mourir », il s’agit de Qin Shi Huangdi, celui dont on dit qu’il fut le premier et le plus cruel empereur de Chine, le père de la Grande Muraille (rappelons que « La muraille de Chine » est le titre d’une nouvelle de Kafka), qui fit fabriquer une armée de terre cuite pour l’accompagner dans la mort et qui, hanté par l’immortalité, envoie une flotte vers des îles qui détiendraient l’élixir de la vie immortelle : toute son existence il attend cette flotte qui ne reviendra pas. Quoi de plus kafkaïen, décidément, que d’être « dépos- sédé de sa propre existence » ? Que de laisser inachevé un roman sur l’inachèvement (on sait que les trois romans de Kafka L’Amérique, Le Procès, Le Château sont restés inachevés, et que la muraille de Chine devient sous sa plume symbole d’inachèvement) ? Que de passer sa vie à attendre quelque chose qui ne viendra jamais, à tenter de contempler une montagne qui, tel l’inaccessible château, se dérobe toujours ? Eric Faye partage aussi avec l’auteur de La Métamorphose l’art de faire surgir, dans un style sec et précis, l’incongru et même le fantastique comme s’ils étaient choses naturelles. Et puis on songe à cette phrase du Journal de Kafka : « Ce n’est pas parce que sa vie fut trop brève que Moïse n’atteignit pas Chanaan, mais parce que c’était une vie humaine », et au commentaire qu’en a fait Georges Bataille : « Le but est remis dans le temps, le temps est limité : cela seul amène Kafka à tenir le but en soi-même comme un leurre. » Voilà le fil rouge l’un des fils rouges de Devenir immortel, et puis mourir : c’est le propre du héros kafkaïen et fayen de ne jamais avoir le temps d’arriver à ce qu’il cherche, de se heurter à l’impossibilité de se fixer des ou d’atteindre les buts qu’il croyait s’être fixés. Mais du coup et c’est là que se profile une philosophie moins désespérée, plus réjouis- sante qu’on pourrait le croire on s’aperçoit que, si l’on ne trouve pas ce que l’on cherche, c’est en ne le cherchant pas que finalement on le trouve (qu’il s’agisse du mont Fuji, de l’immortalité ou de ce qu’on voudra) ; et même que le véritable objet de notre quête, ce n’était pas tel but inaccessible, mais plutôt le chemin qui menait à lui, la voie (le tao). Cette voie qui annule le but, cela peut être la littérature. Et Eric Faye de ressembler à une sorte de Kafka taoïste maniant les divers tempos narratifs et la langue française de main de maître. Philippe Rolland | Le Magazine Littéraire | Avril 2012
Le nouveau recueil d’Éric Faye est divers, énigmatique, très oriental. Composé de quatre textes, deux brefs et deux longs qui s’apparentent à des novellas, ou mini-romans, Devenir immortel, et puis mourir est un livre aussi énig- matique que son titre, emprunté, si l’on en croit Éric Faye, au dialogue d’À bout de souffle de Godard. Les références de l’écrivain sont, d’ailleurs, volontiers sixties et nouvelle vague. Trois des nouvelles sont « exotiques » : « La nuit du Verdict », qui nous plonge au cœur de la création de Franz Kafka ; « Devenir immortel, et puis mourir », long déroulé de l’histoire de la Chine, depuis le premier empereur, Qin Shi Huangdi qui régna au IIIe siècle avant Jésus-Christ, conquit et unifia l’empire du Milieu, fit bâtir la Grande Muraille et son tombeau secret, gardé par les fameux milliers de soldats en terre cuite , jusqu’à Mao et ses successeurs ; et « Le mur de Planck », dont l’es- sentiel est constitué par trois séjours au Japon, à Tokyo, Osaka, Kyoto... Seule la première, « L’inachèvement », se situe à Paris, de nos jours. Mais toutes les quatre ont un point commun : leurs héros, si dissemblables soient-ils, sont en quête de quelque chose de difficilement accessible, voire impossible à atteindre. Pour le premier, devenir écrivain lorsqu’on n’en a pas le talent ; pour Kafka, triompher du doute terrible d’en avoir ; pour l’empereur, être immortel ; ou encore, pour Jean Ruelle, chercheur en physique nucléaire spécialiste des particules après le big bang, de la « singularité initiale » ou « Mur de Planck », apercevoir ne serait-ce qu’une fois, un court instant, le sommet du mont Fuji, toujours voilé par la pluie, les nuages ! Ce symbole du Japon tout entier, un pays dont les arcanes sont extrêmement difficiles à pénétrer pour un gaijin, un Occidental qui n’en connaît pas la langue, la culture ni les codes, encore assez rigides pour régir la vie quotidienne et sociale des natifs de l’ancien Cypango. C’est de là, justement, que Qin Shi Huangdi attendit, durant des siècles, l’élixir d’immortalité que sa flotte était partie quérir pour lui. En vain, bien sûr. Éric Faye, on le voit, reprend ici ses motifs préférés : un fantastique « en lisière », une inspiration qui doit beaucoup aux philosophies orientales taoïsme et confucianisme, notamment, les deux grandes rivales et une réflexion métaphysique sur la condition de l’homme, surtout s’il est lui-même écrivain. N’oublions pas qu’Éric Faye a commencé sa carrière littéraire avec un essai sur Ismaël Kadaré et un recueil d’entretiens avec le maître albanais (Prométhée porte-feu et Entretiens), les deux publiés chez Corti en 1991. Depuis, Faye a creusé sa trace, et est en train de faire son œuvre, singulière, obstinée, cohérente dans sa diversité et sa variété de médiums : nouvelles, romans, récits de voyage... Encore une particularité : Stock, son éditeur principal, réédite le 7 mars les trois premiers livres de fiction d’Éric Faye, Le général Solitude, Parij et Le mystère des trois frontières, deux romans et un recueil de nouvelles parus au Serpent à plumes respectivement en 1995,1997 et 1998. Les deux premiers textes ont été « entièrement révisés par l’auteur », et Parij se voit doté d’une préface inédite. Jean-Claude Perrier | LivresHebdo |17 février 2012
Le secret de l’autre côté du mur Un recueil d’histoires dont les héros cherchent quelque chose d’indéfini et d’infini qui se dérobe. Sans se soucier des modes ni des questions qui agitent notre siècle, Éric Faye poursuit, telle la tortue de la fable, son chemin littéraire, cherchant il ne sait quoi mais le cherchant obstinément. Depuis quelques livres, et c’est flagrant dans son dernier recueil de nouvelles, publié par José Corti, il bute sur quelque chose : comme un haut mur dont il ne trouve pas la porte, et derrière lequel il imagine que se trouve le code secret de la vie. Écrivain, empereur ou physicien, les trois héros de Devenir immortel sont aux prises avec le même désir d’absolu qui se cherche un objet. Le premier de ces hommes file en apparence une vie parfaitement banale. Il est rond-de-cuir dans une société lambda et heureux en ménage. En fait, c’est un romancier exigeant et torturé qui se lève chaque jour à l’aube pour aller à la pêche aux mots dans ses profondeurs intérieures. L’un de ces matins, il entend, frappés contre le mur de sa chambre, mitoyenne d’une appartement vide, de tout petits coups. Le lendemain et le surlendemain, rebelote. Au fils des jours, son attention est tout entière accaparée par cette présence, à peine perceptible mais insistante. « Tends l’oreille, écoute mieux », se sermonne-t-il. Convaincu que ces messages le mettent en communication avec le monde caché d’où surgissent le sens et peut-être le salut, il s’est arrêté d’écrire. De toute façon, son médecin lui a commandé de suspendre son travail de romancier qui lui ruine la santé. Il ne pense plus qu’à une chose : découvrir qui lui fait signe par-delà le mur. Le héros de la deuxième nouvelle de ce recueil est le premier empereur de Chine celui qui se fit enterrer avec une armée en terre cuite au IIIe siècle avant Jésus-Christ : « Il avait tout sauf l’essentiel : le pouvoir de faire en sorte que ça ne finisse pas. » Qin Shi Huangdi envoie une expédition chercher l’élixir d’immortalité dans les îles du Levant. Pendant toute sa vie, qui s’étirera en longueur, comme on le verra, il espérera son retour. En attendant, il se morfond… Réel mais invisible
Eric Faye a déjà fait appel au cinéma en un clin d’œil métaphorique, souvenez-vous de Nous aurons toujours Paris inspiré de Casablanca avec Humphrey Bogart. Il récidive avec cette merveilleuse réplique de Melville à Jean Seberg dans A bout de souffle de Godard : Quelle est votre plus grande ambition dans la vie ? Devenir immortel, et puis mourir. Réponse magique, très beau titre pour ce recueil de nouvelles, forme courte dans laquelle Eric Faye excelle. Pascale Arguedas | La suite sur Calou l'ivre de lecture |
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