André Ar Vot, La Dérobée, fiction
     éditions Corti, parution 4 février 2005.


    « Au Louvre, il m’est venu à l’esprit en croisant les Georges de la Tour, qu’autrefois chez ma grand-mère la pincée de lumière de la petite lampe à pétrole nous faisait vivre dans le clair-obscur de ces tableaux. »

   C’est elle, la dérobée, la grand-mère du narrateur, c’est elle, Marie-Anne, qui va élever l’enfant, elle, dans le plus grand dénuement, autour de la lampe pigeon, avec la plus grande discrétion, qui va éveiller sa conscience à toutes les merveilles les plus simples et les plus évidentes de l’existence.
    Il se rappelle la baie de Morlaix, fait revivre les paysages bretons de son enfance, il se souvient de ses premiers émois, se rappelle ses rêves d’un ailleurs, sa rencontre avec les mots, il se souvient aussi de la parenthèse américaine.
   Après ses Cent vue de l’Enclos des nuages, André Ar Vot réussit ce tour de force de nous offrir une fiction captivante tout en adoptant la structure fragmentaire qui lui est familière, dans un style magnifique.


   
    André Ar Vot : Ancien professeur à Paris 8, américaniste et grand spécialiste de Scott Fitzgerald auquel il a consacré une biographie (chez Julliard), André Ar Vot est d'autre part un fin connaisseur de la peinture : il a consacré un subtil essai sur Courbet paru à L'Harmattan. Chez Corti, il a publié en 2004 : Cent vues de l’Enclos des nuages.
  





     Marie-Anne n’avait jamais possédé de logis, mais elle avait une vache qui lui donnait du lait, donc du beurre, donc un moyen d’échange. Premier revers, le plus dur, la vache est morte. C’était avant mon temps, mais on en parlait toujours. La maladie de la vache, ses souffrances, ses trébuchements, son agonie. Dépecée à la sauvette, elle fut vendue à la nuit tombée, sous le manteau, à vil prix. Marianne garda les bas morceaux. Elle les hacha en lamelles et les mit, selon son habitude, à mariner dans du vinaigre.
     Il lui restait pourtant une poule, donc des œufs, donc de quoi se nourrir chaque jour. Second revers, la poule fut écrasée par une automobile. J’étais là. Je participai au deuil de Poule, déchiquetée dans la poussière. Révulsé par le pathétique de ce corps entrouvert sans pudeur, montrant sa fiente et ses plus secrets organes, son gésier, les viscères exhibant un chapelet de petites boules orange en ordre décroissant, des soleils en miniature qui promettaient les œufs futurs.
     J’en ai compté sept et chaque boule, la plus grosse de la taille d’une bille, contenait en raccourci, m’expliqua Joseph le forgeron, le corps des poussins de la prochaine couvée. Je les imaginais, ces œufs, dressés à la parade dans leurs coquetiers de verre bleu. Et je devinais en transparence, repliées comme des poupées russes à l’intérieur de leurs ovales, les répliques minuscules des filles, des petites filles, des arrière-petites-filles de notre amie. Dans chacun de leur corps étaient ensevelis des œufs imperceptibles qui à leur tour, pour les siècles à venir, auraient achalandé le canton en volaille. Mes larmes redoublèrent. Ce n’était donc pas seulement Poule que je pleurais, mais toute sa descendance, une multitude incommensurable de gallinacées, dont les foules caquetantes s’étendaient à l’infini, recouvrant les rues du bourg, les deux cèdres de la place, les balcons du clocher et toute la largeur de la route qui menait à Morlaix.
     Devant la poule morte, c’était la même sensation de gêne que l’enfant ressentait lorsque sa marraine démontait la lampe Pigeon et faisait le plein de pétrole pour la traversée de l’hiver. La lampe aussi restait inerte, les intestins à l’air, son bocal retourné, sa mèche ronde ondulant comme ces rubans de graisse qu’on voit à la vitrine de la boucherie. La couronne dentelée dans laquelle s’encastrait le verre, soudain dénudée, rappelait les manipulations de la prothèse, le dentier rose que la vieille femme mettait tremper chaque soir dans un verre. La mort de Poule avait une odeur de pétrole et de dislocation.
     Et de surcroît, cette impression d’angoisse intolérable devant l’irréparable, les plumes éparpillées sur le bord de la route et le sang. Je n’ai jamais connu de désespoir aussi noir, de deuil aussi déchirant. Peut-être parce que la poule en avait rajouté, avait encouragé l’emphase avec ses ailes ensanglantées. Elle avait manqué de dignité. Quand Marie-Anne est morte à son tour, elle feignait le sommeil, la douleur est passée presque inaperçue. Elle n’est venue qu’après, quand personne n’était plus là pour en parler.












André Ar Vot,
La Dérobée,
Corti, 2005
288 pages
ISBN : 2-7143-0884-8
16 Euros