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Claude Louis-Combet, D'île et de mémoire,
éditions Corti, 2004.
Ce petit texte intimiste est une méditation, dinspiration autobiographique, sur le déploiement de la solitude à travers une série dexpériences vécues, données comme autant de points dancrage de la mémoire : solitude de lenfant dans ses moments de rêverie, solitude du jeune adolescent aux prises avec les pulsions de sa sensualité, solitude intellectuelle du jeune clerc en rupture de ban avec les impératifs de la vie religieuse, solitude de lhomme que lamour tient face à lévidence de la mort, enfin solitude du créateur et fauteur de texte dans le silence où mûrissent les mots. La solitude dans laquelle les âmes bien assises pouvaient lire un risque une menace pour la communication et le partage, une contagion pathologique ruinant léquilibre affectif et moral de lenfant et de ladolescent - révèle toute sa force de signification et sa valeur définitive, dans cette issue de lexistence que représente la création par lécriture, pour autant que celle-ci affirme son intransigeante fidélité à la nécessité intérieure sa seule justification.
C.L-C.

Sans autre savoir étymologique que mon désir du sens des mots que jaime, et rêvant sur leur charge de secret comme sy prendrait lamant, contemplant en lépelant la forme de laimée, jusquà ce qu elle révèle la nature singulière de lâme quelle tient close et celée, je lis dans linsula du latin comme dans lisola de litalien, la racine de solitude qui a disparu de lîle du français. Et je tiens absolument à lire dans solitude, la conjonction, à linfini, du soleil et de la terre, selon toute lambivalence du radical sol, le soleil, mais aussi le sol sur lequel nous marchons et que nous cultivons radical qui est le même que solus, le seul, esseulé, solitaire, isolé, sola, au féminin, qui appelle, même sil nexiste pas, pour dire lîle, le mot in-sola, lintériorité ou territoire intérieur de celle qui est seule, en sorte que la voie est ouverte pour que lîle devienne, au féminin, la métaphore de la solitude. Je dirai que lîle figure la solitude même de la féminité la solitude, chez lhomme, de lanima, qui est sa part dêtre-femme. Et je noublie pas, non plus, le neutre solum, celui de notre socle terrestre, de notre assise tellurique, mais aussi de la fécondité naturelle et lon parle alors dun sol pauvre, dun sol ingrat, ou dun sol riche, gras et fertile. Enfin ce solum de la solidité, me ramène en mémoire la conjugaison du verbe soleo, solere, qui signifie avoir lhabitude de, ce qui fait que solitum désigne ce qui est habituel. Et si je rapproche cet adjectif-participe passé de solitudo, solitude mais aussi délaissement, abandon, privation, jentends que cette terminologie négative et douloureuse évoque réellement, en son fond étymologique, le lot commun de lhumanité : ce qui est habituel, cest dêtre en état de manque et dêtre abandonné comme si lhumain nétait humain quen vertu de linhumaine déréliction qui préside à son destin, davoir été rejeté et par le Soleil-Dieu (Sol) et par la Terre-Mère (Solum) en sorte que le solitaire (solus) désormais na dâme, au féminin, quinsulaire (insula), écartée de tout, tranchée au vif de ses racines, expulsée de la béatitude de linconscience prénatale. Cependant, si le verbe est là pour nous rappeler sans cesse les limites existentielles qui nous tiennent enfermés et qui nous fixent dans une destinée sans remède, sans espoir, sans salut, le désir qui a rêvé sur le poids des mots semporte à rêver librement sur le vide entre les atomes de la pensée sans appel laquelle est foncièrement nocive et délétère et à jeter comme des ponts de soupirs et daspirations, construisant en cette hypnose poétique les mirages dont le cur a besoin pour subsister, jusquà croire possibles des échappées dordre éthique ou religieux ou métaphysique ou esthétique pour combler la faille, relier les bords, réparer la blessure et restaurer lunité. Faire en sorte que lîle soit rattachée, telle quavant le commencement, à son continent dorigine ; que la toute-solitude se laisse absorber par son radical de soleil et de terre et que sa valeur de séparation sestompe jusquà se faire oublier. Une échappatoire se dessine à travers un désir qui cherche ses mots parmi les métaphores de nuptialité : pour lors, les noces cosmiques, la version toute primitive du Cantique des cantiques des étreintes du Soleil et de la Terre. Lâme lintériorité solitaire, douloureuse, fracturée, de lanima éperdue de féminité cons-truit mot à mot son poumon artificiel de texte qui lui permet de respirer, dans lequel elle senferme si étroitement, si justement, quelle croit se confondre avec lui, comme si cet appareillage de mots figurait entièrement la vérité de lêtre. Cest ainsi quelle chante, dabord avec la voix de quelques poètes, puis avec la petite corde de voix personnelle quelle gratte avec application, quelquefois avec inspiration. Et alors, cest lillusion grandiose et captivante du Soleil qui renaît, Sol invictus, élément invincible, éruptant hors de la nuit matricielle qui le retenait, à quoi répond, au sein dun même mouvement, dun même battement de cur, louverture charnelle de la Terre, fleurissant violemment et tendrement en lèvres sexuelles et vallonnements de femme amoureuse. Et le poème qui tient la place de lâme exalte son essence épithalamique. Et le poète, plus retiré que jamais dans les abysses de sa cécité, et plus solitaire que le premier et le dernier des humains, ne voit plus autre chose que les mots dont il sature sa page blanche et il se prend à croire quil vit ce quil écrit et quil écrit ce quil vit et il avance son authenticité comme une cuirasse matricule, sous laquelle il bombe le torse cependant que son identité est périmée depuis le commencement, et que la plus belle phrase du monde est un leurre et un pur divertissement, apothéose doubli de la condition sans condition, inhumaine condition humaine de nêtre rien ni personne pour personne et pour rien. Sois assuré, mon cur, et ne cherche pas à te rassurer, que ton île est inabordable, que tu nen sortiras jamais, quil ny a jamais eu de portes percées dans les murs, des dessins seulement, des ouvertures factices, quil ny a pas dêtre sous le paraître, et que la vérité nest rien de plus que lévidence du lapsus.

Ici la "mythobiographie" (l'autobiographie s'aidant de l'imaginaire et du rêve mais aussi des mythes grécos-latins et des légendes chrétiennes) se transforme en un récit simple, écrit dans une langue dépouillée. Il va de mot en mot, en jouant mais c'est un jeu sérieux de l'étymologie : insula, l'île mais aussi isola, la solitude ou solitudo, l'abandon, solum, sorte de terre-mère et "in-sola, l'intériorité", sol, soleil, solus, le seul, solere, avoir l'habitude de. En somme, avoir l'habitude de la solitude. "Sois assuré mon cur, que ton île est inabordable... et que tu n'en sortiras jamais."
Mais l'écriture, cette merveille, arrivera dans la vie de cet écrivain silencieux et magnifique.
Isabelle Baladine Howald, Librairie Kléber, Strasbourg. Article paru dans Page des Libraires , oct nov 2004.
Si lîle du titre ne doit son existence quà une rêverie étymologique Je lis dans linsula comme dans lisola de litalien, la racine de solitude qui a disparu de lîle du français , cest depuis le très réel sentiment dêtre en exil de lenfance, de lamour, de la foi, de la grâce quécrit Claude Louis-Combet. Labsence, le manque, la solitude, il connaît. Trente ans quil publie, trente ans de dédicace aux ombres, dexposition au feu des radiations mémorielles et fantasmatiques, de fusion dâme et de chair, décrits auto-mytho-biographiques, régulièrement ponctués par la publication de textes plus réflexifs, sattachant à cerner les lieux, à retourner le terreau et à tourner de linsu doù viennent les mots, la phrase, lécriture.
Dîle et de mémoire sinscrit dans cette veine. Il regroupe six textes qui sont autant de méditations, dinspiration autobiographique, sur la solitude, son régne, son noir rayonnement, et sa fatale emprise sur la forme dune vie et sa raison dêtre dune uvre. Autour de références vécues, dexpériences originelles et fondatrices, cest donc tout le rapport à soi-même, tel quil sébauche dans la solitude, qui est ici revisité.
Tout remonte à lenfance et à une éducation chrétienne qui a développé le sentiment dappartenir autant à la grâce quau péché. Lenfant, pour échapper aux silences pesants de sa grand-mère, à qui il avait été confié, commença très tôt à sabsenter, entrant dans lespace sans bornes de la rêverie et senfonçant vite dans la part inconnue de son être. Début dune errance hors de la réalité quctidienne qui le conduisit à se découvrir, avec hébétude et béatitude, promis sinon condamné à langoisse, au mal, à la rupture et à la perdition. Avec ladolescence, rien ne sarrangera, impuissant quil est à résister au désir. Dans le culte secret du plaisir et dans lapplication à un ordre dactivité non seulement interdit mais objet de totale matité, [lenfant trouvait] un exutoire à toutes ses angoisses et à toutes ses détresses, même si une telle pratique ne manquait pas de se retoumer contre lui et daggraver précisément détresse et angoisse. Et cest ainsi que se referme un cercle vicieux. Il sétait cru seul, autrefois, quand il rêvait. Il était seul, vraiment seul, à présent, tandis quil jouissait et quil seffondrait dans le vide, loin des autres, sous le regard de Dieu.
Les études du jeune clerc, entré en solitude avant dentrer au séminaire, se déroulèrent donc dans une absence au monde que compensait une violente présence à la lumineuse ténèbre de ses fantasmes. Une fois encore, sous la façade sauve des convenances, cétait la perdition qui était à luvre. Alors, quand le désir de Dieu trouva dans lamour de la femme un exutoire à son aspiration à labsolu, il fut plus que tentant de croire venue la fin de la solitude. Hélas... Ni la ferveur ni les élans de la chair amoureuse ne mirent fin à la solitude. Lhomme et la femme sétaient à peine dégagés lun de lautre, ils étaient encore confus et diffus de senteurs, de chaleurs et dhumeurs, mais si loin fussent-ils allés du côté des origines, déjà le reflux les reprenait, déjà leurs membres se recomposaient autour de leur centre, déjà une pointe dinassouvissement perçait lépaisseur sphérique de leur conscience de plénitude. [...] Réuni de nouveau à son noyau de solitude, chacun, comme au sortir de lhypnose, ou après la chute hors de lextase, sentait que le sexe nétait pas allé jusquau bout de ses promesses. [...] Lhomme et la femme sécartaient, dérivaient, chacun repris par son histoire, chacun plombé par son identité, chacun retardant le plus possible le moment de parler, car les mots ne feraient que consacrer distance et différence.
Les mots, justement, ceux de lécriture, ont leur source dans ce silence, rayonnent à partir de ce point aveugle, de ces expériences de retirement, dincomplétude, de désancrage. Cest à partir de cette béance, de cette chose sans fond ni fondement quils accèdent, quasi organiquement, à cette forme dexistence qui nest que la continuation, voire lapprofondissement, de la solitude, de cette expérience intérieure qui disjoint, et laisse aussi démuni quabandonné. Lapplication à lécriture telle que la pratique Claude Louis-Combet, institue lâme en îlot et la tient serrée dans le noyau de solitude, aucentre, là où lamour transmue son désir déternité en exigence de création. Doù la plénitude aussi désespérée que fascinante dune uvre écrite comme on officie, cest-à-dire au bord dun vide vertigineux.
Richard Blin, Le Mensuel littéraire et poétique n° 327

 
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