Georges Picard, Crème de crimes,
    éditions José Corti, parution 22 février 2002.



   
« Je ne sais pas s’il est de bon ton de se croire supérieur à la moyenne des trancheurs de gorge qui peuplent la planète, mais sans fausse modestie, je me crois quelqu’un. Si je n’ai pas inventé le papier buvard, j’ai fait progresser la méthodologie criminelle qui ne sera plus après moi ce qu’elle était avant. Avant, c’était de la pure improvisation, en dépit des efforts publicitaires de Thomas de Quincey pour faire croire que l’assassinat pouvait être considéré comme l’un des beaux-arts. Le fait qu’il n’ait pas eu accès à ma documentation personnelle enlève beaucoup de fonds à son œuvre. En ce qui concerne la compréhension du crime, je me méfie des intellectuels. »

     Ce volume contient deux nouvelles d’humour noir, Crème de crimes et Un par an, et deux d’humour rose, Le larbin de Verlaine et Dutillon et son auteur. Il comprend également une surprise finale pour les lecteurs qui arriveront au bout, quelques-uns pouvant mourir avant, de rire de préférence.
(Georges Picard)






     Mon nom est Dutillon. Je suis propriétaire d’un auteur auquel je laisse croire que je suis la créature fictive. L’imbécile est persuadé qu’il m’a inventé. Le matin, quand il se met à sa table de travail, les jambes allongées et la bedaine calée contre son tiroir à manuscrits, il me convoque comme si j’étais à sa disposition. « À nous deux, Dutillon ! » s’exclame-t-il en se frottant les mains. Puis, il allume son ordinateur et relit ce qu’il a écrit la veille en poussant des « ah ! » et des « oh ! » de satisfaction. Le pauvre, s’il savait ! Son histoire est complètement stupide. Il m’a fichu dans les pattes toute une série d’accessoires inutiles, des compagnonnages falots, une maîtresse ridicule, un passé minable et une intrigue à dormir debout. Pas de chance d’être tombé sur un auteur aussi peu doué. Ah, que n’ai-je eu comme partenaire quelque Stendhal ! Mais non, il fallait que le dieu des littératures me donnât ce compère sans talent et sans lecteurs. Comment me débrouiller avec ? C’est que c’est lourd un auteur lourd. Commencer par accoutrer son personnage principal, son héros (!), d’un nom aussi ridicule ! Dutillon ! On imagine le genre de pantalonnade bourgeoise cachée derrière ce patronyme accablant. Je défie quiconque de réussir quoi que ce soit avec un nom pareil. Autant demander à un cheval de labour de gagner le prix de l’Arc de Triomphe ! Les auteurs devraient parfois se mettre à la place de leurs personnages. On n’imagine pas combien, nous autres êtres de fiction, nous devons supporter d’avanies pour flatter les fantasmes de plumitifs mégalomanes ou dépressifs. Même les meilleurs ne sont pas sans reproche. Regardez la pauvre Emma Bovary : Flaubert aurait pu quand même lui éviter les souffrances atroces de l’empoisonnement. Un coup de pistolet dans le cœur suffisait. Mais il fallait impressionner le public pour faire monter les droits d’auteur. Encore a-t-il su rendre son héroïne pitoyable. Personnellement, je pourrais même supporter l’idée d’être antipathique si mon auteur m’accordait au moins un peu de génie. Mais pour accorder du génie, il faut en avoir, ne serait-ce qu’un soupçon. Lui possède surtout un fort capital de médiocrité dont il fait fructifier les intérêts, livre après livre. Car il les accumule, le vieux, les ouvrages plats, essais, romans ou nouvelles. C’est dans l’une de celles-ci qu’il m’a collé, pauvre de moi ! Je ne sais pas d’où lui est venue l’idée de ce nom bête à pleurer : Dutillon ! Peut-être l’a-t-il pris au hasard dans l’annuaire, à moins qu’il ne lui soit tombé au bout de la plume par un jeu mental inconscient, une réminiscence inexplicable. Je parle de plume, c’est une image. Mon auteur se croirait déclassé s’il n’utilisait pas l’un de ces traitements de texte électroniques à la mode, censés favoriser la créativité. Le résultat n’est pas convaincant. Il est vrai que cette technique lui permettrait de remplacer Dutillon par un autre nom, d’un simple clic, sans ratures. Ce serait un bel avantage si un patronyme de cette sorte ne conditionnait pas le destin littéraire de celui qui le porte. Un personnage qui boit la tasse ne peut pas s’appeler Fabrice Del Dongo ! Mais autant le mérite est faible de paraître intelligent quand on s’appelle Einstein, autant Dutillon vous pousse vers une existence sans éclat, mesquine, voire grotesque. Jugez de la liberté de l’auteur ! Maintenant, direz-vous, puisque je suis un produit de son imagination, je n’ai qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur et accepter le sort qu’il me destine. Ce serait trop facile ! Où a-t-on vu qu’un personnage imaginaire ne devrait être qu’une pâte modelable au gré de caprices créateurs ? Qui a décidé cela ? Je crois parler au nom de tous mes semblables en affirmant que nous ne voulons plus servir de faire-valoir à des gens qui, la plupart du temps, ne nous valent pas et qui se conduisent avec nous comme ils n’oseraient pas le faire avec des esclaves, nous imposant des existences artificielles sans nous demander notre avis ou, quand ils ne sont pas assez flattés par nos exploits, nous balançant au fond d’un tiroir ou dans une corbeille. Sait-on combien de personnages de brouillon, à peine esquissés, ont dû courir chercher protection chez leurs confrères imprimés ? Combien de sans-papier, rescapés d’une imagination asséchée, ont trouvé refuge auprès de héros patentés, échappant au délire destructeur des auteurs ? Don Quichotte en a recueilli une douzaine tombée de la plume immodérée de Cervantès. Jean Valjean en cache plus de cent enfuis du cerveau enfiévré de Victor Hugo. Tom Ripley a ouvert sa porte à un bateau entier de book-people largués par Patricia Highsmith. Ah, certes, il est facile pour un écrivain d’imagination de se conduire en dieu impitoyable, donnant la vie et la mort au gré de ses caprices. La vie, d’ailleurs, parlons-en ! Qu’est-ce qu’un personnage de fiction privé de libre-arbitre, entièrement soumis à un canevas déterministe le conduisant vers un destin décidé d’avance ? Non mais, quelle blague ! Qu’on nous laisse au moins respirer. Qu’on nous accorde un droit à l’improvisation. Personnages de tous les romans, unissez-vous ! Il viendra le jour où nous ouvrirons nos prisons. Une multitude jaillira des pages. Les ouvrages vidés tomberont en poussière. La Comédie Humaine ne sera plus qu’un garde-meubles où les salons, les loges de théâtre, les boudoirs, les boutiques, les pensions de famille, les tripots, les banques, les écuries, les études de notaire et d’huissier, les prisons et les bagnes seront déserts. Pendant ce temps, Lucien de Rubempré, Vautrin, madame de Mortsauf et quatre à six mille autres personnages se pavaneront à l’air libre ! Je sais bien que je rêve. Nous n’avons même pas encore réussi à créer un syndicat des personnages de fiction. Nous devons nous défendre seuls contre les abus de nos auteurs. Le mien est un drôle de zigue. Il écrit sans plan arrêté et, lorsqu’il lui arrive d’utiliser le stylo, il rature sans cesse, j’en ai le corps tout balafré. Quand il traverse une crise de créativité, il est capable de me laisser mariner pendant des jours. Puis soudain, il se rue sur moi et m’oblige à faire des choses improbables qui semblent l’amuser, pauvre type ! En veut-on un exemple ? Voici un échantillon de sa littérature :
     « Après la Deuxième Guerre Mondiale, nombreux furent les tailleurs juifs réfugiés en France pour fuir les pogroms communistes. C’étaient de petits artisans dont la réputation de minutie et d’honnêteté facilita l’installation dans les grandes villes. Beaucoup menèrent une existence laborieuse dans le quartier du Sentier, à Paris, où ils fondèrent un foyer. Les parents de notre héros étaient fiers de s’appeler Dutillon, déformation onomastique et francisée de tailleurs tatillons. Ils travaillaient d’arrache-pied sans ménager leurs efforts ni compter leurs heures. À la fin du mois, lorsque le père faisait ses comptes, des larmes lui brouillaient les yeux. Il disait à sa femme : « Marina, je crois que nous allons être riches si les affaires continuent à ce rythme. Tiens, ma chérie, c’est pour toi. Des boucles d’oreilles en or que j’ai eues au quart du prix chez Panofski. Tu les porteras dimanche. » Comme tous les Polonais, le père Dutillon était généreux. Mais quand il avait bu, il devenait vaniteux. Il lui arrivait de prétendre qu’il descendait d’une famille noble, les Du Tillon, apparentés aux Du Tillet, dont Balzac a dressé la chronique1. (…) Dutillon fils commençait à apprendre le métier paternel. Il n’était pas très habile avec une machine à coudre et carrément maladroit avec une aiguille et des ciseaux2. Un jour, sa mère lui demanda de répondre à une définition de mots croisés sur laquelle elle séchait. Il trouva le mot correct. « Tu vois bien, dit-elle à son mari, le petit a des dispositions intellectuelles. Nous aurions dû l’envoyer à l’université. » Le père hésita, il souhaitait tellement un successeur. Mais l’intérêt de son fils l’emporta. Combien il eut raison ! En deux ans, Dutillon junior obtint une kyrielle de diplômes universitaires. Vers quel métier allait-il s’orienter ? De quoi peut vivre un fils de tailleur diplômé ? Justement, de diplomatie . L’officielle étant en-nuyeuse et moyennement lucrative, Dutillon se lança dans une carrière d’ambassadeur officieux, intriguant auprès des chefs d’État pour leur fourguer des contrats d’armement et de fournitures plus ou moins illicites, uranium enrichi, pavot de Bolivie, brebis clonées de Grande-Bretagne, livres de messe en latin, etc. Bientôt, Dutillon se retrouva à la tête d’une fortune personnelle. Il s’acheta un morceau de Côte d’Azur qu’il transforma en zoo sociologique. Il y acclimata des personnalités internationales, dictateurs en fuite, managers ruinés de start-up, actrices camées, écrivains drogués de succès, que le public pouvait venir regarder vivre en vase clos, le dimanche. Les cacahuètes étaient interdites, mais on pouvait offrir à cette faune de luxe des gâteaux de soja génétiquement modifiés, à titre expérimental, afin de vérifier si les OGM font doubler les têtes de volume ou pousser une deuxième paire d’oreil-les. Les recettes étaient reversées au profit des enfants de députés battus aux élections… »





     Quatre nouvelles, ou plutôt quatre bouffonneries subversives composent ce recueil, où l'auteur a pris le parti de molester sauvagement, mais toujours avec dérision, non seulement le monde littéraire mais la société toute entière.
Le ridicule dont il accable le fameux "larbin", garçon de café de son état, dans Le larbin de Verlaine va de pair avec l'acharnement qu'il met à dépouiller de tout prestige (humain et littéraire), le "pauvre Lélian" (comprenez Paul Verlaine, en anagramme) en pleine déchéance, qui passe son temps dans Le Bar du Panthéon et paye ses consommations "vers sur table"... Un maigre échantillon de la langue intarissable de l'auteur, qui se déploie comme un immense terrain de jeu langagier, truffée d'expressions argotiques, de jeux de mots multiples et d'une intertextualité inventive et réjouissante.
     B. Longre, SitArtmag, février 2002
     Article intégral en ligne sur Sitartmag




Georges Picard
22 février 2002
196 pages
ISBN : 2-7143-0771-X
15 Euros