Marius Daniel Popescu Les Couleurs de l'hirondelle
     
éditions Corti, parution janvier 2011

    « Tu vas voir ta mère morte et tu la regardes dans ta mémoire comme elle était debout dans l’allée où tu l’as vue en vie pour la dernière fois, elle s’appuie sur une canne en bois et elle est en larmes, tu repars à l’étranger où tu travailles »… Les Couleurs de l’hirondelle est un récit en noir et blanc, avec une tache rouge sous la gorge ; un livre vrai comme un tirage argentique des années soixante, celles de l’enfance du narrateur, revenu au pays de la dictature du parti unique (naguère) pour enterrer sa mère. Ou plutôt, pour prendre, physiquement, livraison de son corps nu, dans une morgue qui témoigne, en elle-même, de la corruption toujours à l’œuvre et plus forte que tout, malgré les régimes et les temps qui passent. Il y aura d’autres allers et retours : entre Bucarest et Lausanne jamais nommées – pas davantage que l’hirondelle –, entre le père et sa fille de onze ans, née à l’étranger, qui seule lui transmettra la clé d’une possible réconciliation avec la petite ville natale. Au cœur du livre, le jeune homme « sorti du rang » prend son tour de garde sur le toit plat de la Maison des Étudiants, d’où il vit la chute du dictateur comme une délivrance et comme une mascarade. Un avenir radieux le démentira-t-il jamais ?


Après
La Symphonie du Loup, Marius Daniel Popescu nous donne une cantate ; après un grand roman de formation, une déformation limpide du roman en autobiographie indirecte. Ici encore, une voix nue, elle aussi, affronte, dispute, bouscule et renverse l’Histoire.
Yves Laplace


   

    Marius Daniel Popescu, né à Craiova (Roumanie) en 1963, et établi à Lausanne depuis 1990, où il gagne sa vie en qualité de chauffeur de bus aux Transports publics locaux, est poète et prosateur. Il a commencé de composer et publier de la poésie dans son pays d'origine, où parurent quatre recueils. Son premier ouvrage de poèmes en langue française, intitulé 4 x 4, poèmes tout-terrains et publié par les éditions Antipodes, à Lausanne, fut suivi en 2004 par Arrêts déplacés, chez le même éditeur, qui obtint le Prix Rilke 2006. Proche du quotidien par sa poésie, dans une veine rappelant parfois le lyrisme urbain d'un Raymond Carver ou d'un Charles Bukowski, Marius Daniel Popescu a lancé dès 2004 un journal littéraire Le Persil.
   
Son roman
La Symphonie du loup a reçu le prix Walser et en est à sa troisième édition.
    

    
  



 

Tu es devant la morgue de l'hôpital de la ville, il y a avec toi ta cousine et ton oncle, vous êtes debout et vous parlez de la morte que vous êtes venus chercher. "Ce jour-là elle n'était pas sortie comme d'habitude, les voisins ne l'avaient pas vue passer lentement dans l'allée en s'aidant de sa canne", tu regardes la camionnette avec laquelle vous avez fait le voyage depuis la campagne, tu regardes son plancher rouillé, vous êtes les trois à côté de cette voiture que ton oncle a empruntée auprès de l'un de ses amis. "Elle était malade mais elle allait bien avec ses médicaments, parfois elle refusait pendant des semaines de prendre ses pastilles, elle disait que c'étaient le bon Dieu et sa petite-fille qui la gardaient encore sur cette terre." Vous faites la queue pour prendre votre morte, vous êtes en troisième position devant l'entrée principale de la morgue, tu regardes, une par une, les marches des escaliers en béton que tu dois bientôt monter pour aller chercher la dépouille de ta mère. "Au moins elle n'a pas souffert, elle est morte d'un coup, elle n'a pas eu à traîner des semaines ou des mois comme un légume." Ta cousine commence à pleurer et tu la prends dans tes bras, tu la serres contre ta poitrine, tu entends ses pleurs, tu sens les spasmes de son corps et, par-dessus sa tête, tu vois le gardien de l'hôpital qui ouvre la grande porte rouillée pour laisser sortir une voiture des pompes funèbres de la ville : il porte des gants de travail usés et tachés d'huile de moteur, il enlève d'abord le loquet métallique, il tire, en reculant, le battant gauche vers l'intérieur de l'enceinte, il le soulève au-dessus des bosses de l'asphalte, il le pousse jusqu'au mur de sa guérite faite de briques. "C'est sa voisine d'en bas qui nous a appelés, elle avait attendu deux jours pour le faire, au début elle croyait que ta mère était en visite chez nous." Ta cousine pleure et tu la serres dans tes bras, elle dit que ta mère était sa tante préférée, tu as le dos contre le battant latéral droit de la camionnette, tu vois le gardien de l'hôpital, tu le regardes, tu vois ses gestes, il ouvre la deuxième partie de la porte rouillée, tu vois quatre chiens sortir sur le trottoir. "C'est bien que tu sois venu enterrer ta mère, il y a des gens qui travaillent à l'étranger et qui ne viennent pas pour enterrer leurs parents." Le gardien accueille auprès de sa guérite ces quatre chiens abandonnés, tu penses à ta mère, tu prononces dans ta tête le mot abandon, tu penses aux enfants abandonnés par leurs parents, tu penses aux parents abandonnés par leurs enfants, tu penses aux milliers de chiens abandonnés chaque année dans ton pays, tu penses à ces chiens qui trouvent refuge là où ils peuvent, tu sens que ta cousine se calme, elle se retire de tes bras.

Tu vois quatre hommes qui portent un cercueil fermé et ils descendent les escaliers de la morgue, ils font de petits pas, ils se parlent, tu ne comprends pas leurs paroles, ils portent le cercueil vers la voiture avec laquelle ils veulent emmener leur mort, ton regard est maintenant sur un petit bâtiment en ruine, "c'est l'incinérateur de l'hôpital qui a explosé, ils n'ont plus d'endroit où faire brûler les parties des corps humains qui restent après les opérations" dit ta cousine, tu penses à ta mère que tu vas voir morte dans quelques instants.

Le gardien referme les portes métalliques, il appelle les chiens qui reniflaient le trottoir, tu penses à ces chiens qui mangent des restes de la cantine de l'hôpital, ton oncle voit que tu regardes les chiens et il te dit "ces chiens sont bien ici, auprès du gardien, ils ont à manger et personne ne les chasse, dans notre pays il y a beaucoup de gens qui vivent pire que les chiens vagabonds, il y a des gens qui n'ont pas de quoi manger, il y a des gens qui n'ont pas de quoi se chauffer pendant l'hiver."






  
  

«J’ai encore tellement de choses à dire sur la vie. Tout ce que je vois, je sens, qui me touche, je le transforme en littérature.» Demander à Marius Popescu s’il craint l’épuisement, personnel et de sa matière littéraire, c’est risquer le feu nourri de son énergie,de sa passion,de sa rage de dire et d’écrire.«Je suis confiant, conscient, content, sincère,honnête, jene trichepas. J’ai encore beaucoup de travail. J’ai commencémontroisième romanet je saisque celavame fatiguer,maismavie est comme ça!» A 48 ans, Marius Popescu est toujours chauffeur de bus à Lausanne – «depuis vingt et un ans!» –, poète et rédacteur en chef du journal littéraire Le persil. Mais depuis le succès de son premier roman, La symphonie du loup, paru aux prestigieuses Editions José Corti, à Paris, en 2007, il est aussi le représentant le plus avéré de la littérature en Suisse romande.Un écrivain non pas romand, mais qui écrit en Suisse romande. Comme toujours, la reconnaissance est venue de l’extérieur. Lui ne s’enformalise pas: «C’est ma vie, je fais l’hirondelle entre la Suisse, la France, la Roumanie. Si quelqu’un m’invite, j’y vais…», explique l’auteur, désormais conscient de la valeur de son travail. «Le Prix du rayonnement de l’Etat de Vaud, c’est parce que j’ai parlé de Lausanne dans mon livre. La nouveauté de mon style, elle, n’est appréciée que par les Biennois, qui m’ont remis le Prix Robert Walser, et en France, où l’on m’accueille pour en parler, analyse Marius Popescu sans emphase ni acrimonie. C’est ma vie!» La vie, justement, est ce qui irradie Les couleurs de l’hirondelle, un deuxième roman aussi captivant que le premier. Une vie qui l’amène dans la morgue d’un hôpital roumain où gît le cadavre déjà en putréfaction de la mère. Qui montre la tendresse du fils et de la famille en deuil face à l’absurde bureaucratie d’une Roumanie encore sous l’emprise de la corruption. A cette vie de son pays, là-bas, répond celle de son pays ici. Avec la naissance épique de sa fille au CHUV, à Lausanne, que l’écrivain, dans sa manière de raconter, met au monde quasi autant que la mère. Avec une joie de raconter qui ne s’embarrasse ni de pudeur ni de recul. Sa vie, dans son sens le plus prosaïque, définit également la forme Popescu. Cette écriture tendue, précise et foisonnante. «Quand j’écris, je suis sous pression. Je dois écrire juste, lucide. Je n’ai pas le temps de retravailler. Le jour, la nuit, chez moi ou dans un bistrot, je ne dispose jamais de plus de trois heures», explique cet homme partagé entre sa fille, sa compagne, son gagne-pain aux TL, qu’il adore – «Je dis bonjour, je regarde» –, ses amis, son journal, ses livres… «Je me sacrifie. Il faut que j’y arrive. Sans sacrifice, on n’a rien», explique-t-il encore, refusant de tomber dans le piège de la psychologie de sapersonne et de son activité. «Je ne compense rien: je ne suis pas un psychopathe. Ma littérature n’est pas de l’art brut. Ecrire est un besoin personnel qui dit simplement comment je rends la vie aux autres», avance-t-il. A partager avec ceux qui le veulent bien. Ils sont de plus en plus nombreux. Pour marquer la sortie des Couleurs de l’hirondelle, Marius Popescu organise, après la séance de dédicace dans une librairie lausannoise, une grande fête dans un bistro. «Ce sera comme le mariage du livre. Je me sens seul, mais très amoureux des autres», glisse Marius Popescu, dont l’agenda continue à se noircir de sollicitations. La semaine prochaine, il sera au Petit Palais de Paris, dans le cadre de la Quinzaine littéraire,ou encore l’invité de Laure Adler sur France Culture. A la fin mars prochain, il s’envolera pour Tirana afin de participer aux Rencontres dela francophonie.

Les couleurs de l’hirondelle creuse la même veine que La symphonie du loup, le roman-fleuve qui avait révélé Marius Popescu en 2007. L’intensité de l’écriture est toujours celle qui compose la patte littéraire de l’écrivain lausannois. Longues phrases et répétitions incessantes, quasi-absence de ponctuation, paragraphes rares transforment la lecture en une manière d’incantation. On entre ainsi dans l’univers foisonnant, multifacettes et morcelé de l’auteur par une expérimentation physique de son écriture. Cette prosodie est une musique d’accumulation, de détails véristes et de voix polyphoniques construisant une véritable fresque. Les couleurs de l’hirondelle saisit deux moments de la vie de l’auteur dans ce qui a tout d’un récit autobiographique. Deux instants trop forts pour pouvoir être restituées en un seul temps. Ils reviennent ainsi par séquences tout au long du livre. Il y a la mort de la mère dans son pays de là-bas (la Roumanie) et la naissance de sa fille dans son pays d’ici (la Suisse, Lausanne). A ces deux récits, qui se prolongent jusqu’à l’enterrement de la mère et jusqu’à l’entame de la préadolescence pour la fille, s’ajoute une foule d’autres petits récits et de rencontres qui disent la vie donnée en partage par un homme. Les couleurs de l’hirondelle, c’est le cheminement d’un auteur seul dans un grand bourdonnement et qui s’arrange pour être heureux dans sa solitude.  


 Xavier Alonso | 24 heures Lausanne | 20 janvier 2013.


En 2007 l’écrivain suisse d’origine roumaine faisait paraître la Symphonie du loup, un vertigineux roman de formation qui évoquait une jeunesse dans le pays de Ceausescu. Il reprend aujourd’hui en partie ce thème, mais selon des modalités radicalement différentes : un récit autobiographique qui dure le temps du transport d’une personne défunte, la mère du narrateur, depuis la morgue jusqu’à l’église. Marius Daniel Popescu étire celui-ci sur deux centaines de pages pour y insérer différentes scènes du passé et du présent, et se livrer dans le même temps à un véritable travail de déconstruction du roman autobiographique. Il en résulte un texte d’apparence hétérogène, conçu à la façon postmoderne comme une succession de fragments. Certaines pratiques formalistes d’avant-garde s’y combinent avec un mode d’écriture objective, visiblement inspiré par le nouveau roman, et des éléments narratifs plus traditionnels. Alors même que l’impression qui paradoxalement prévaut in fine 
est celle d’une puissante unité organique.

Cela commence donc dans une morgue du pays d’origine. Une voix narrative s’adresse au fils revenu 
de sa nouvelle patrie, qui s’apprête à prendre en charge 
la dépouille de sa mère. Elle le tutoie, paraît tout connaître de lui. Plongée dans un monologue intérieur ? Au fond du cercueil il faudra placer une protection en plastique : le corps a entamé sa décomposition et se corrompt déjà. Ce thème de la corruption, élargi au champ social, résonnera désormais comme une basse continue. Plus tard le fils parlera à la première personne. Ou encore sera évoqué 
à la troisième personne par la voix narrative omnisciente. Ces constants changements d’éclairage contribueront à donner au roman sa vivacité et sa profondeur. Ils montreront le fils tour à tour accompagnant sa mère, s’occupant avec sa petite fille de onze ans dans leur maison, puis lui-même à cet âge dans le lointain pays, quittant sa mère et son nouveau mari et rejoignant à vélo dans une autre ville sa grand-mère, puis étudiant insurgé au moment de sortir de « la dictature du parti unique », 
puis écrivain colleur d’affiches dans sa nouvelle vie… 
Les séquences se succèdent, défiant toute chronologie. Une biographie se reconstitue pièce à pièce. Et là derrière une histoire. Restituant comme dans la Symphonie du loup l’atmosphère à la fois lourde et irréelle d’antan.

Une double inspiration s’affiche : les années de formation dans la Roumanie de Ceausescu, dont il suggère de saisissante façon le mélange de prétention messianique et d’arriération ; l’activité littéraire qui maintenant l’occupe. Concepteur et rédacteur unique du journal le Persil, qui propose des textes de toutes natures, depuis l’académisme jusqu’à l’expérimentation, il insère dans son livre des poésies, variations sur diverses lettres de l’alphabet. L’exercice n’est pas gratuit, puisque c’est à sa fille qu’il lit ces textes tenant peu 
ou prou du calligramme. Le roman donne ainsi à voir ce qui constitue la trame actuelle de son existence. Une juxtaposition de souvenirs des années 1970 et 1980, 
le quotidien domestique et professionnel dans le nouveau pays, les enfants, tandis que l’épouse n’entre jamais vraiment dans le champ du récit, les travaux multiples d’écriture. À charge pour le livre de faire tenir tout cela ensemble. Et de permettre à ces éclats de vie de s’inscrire dans une seule magistrale coulée.

L'Humanité | Jean-Claude LEBRUN



“Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits.” Le grand cahier. Agota Kristof

Marius Daniel Popescu n’est pas sans rappeler une autre exilée des pays de l’Est : Agota Kristof. Comme elle, il écrit avec simplicité dans une nouvelle langue d’accueil : le français de la Suisse romande.

L’abandon d’un pays et d’une langue pour un ailleurs renomment le quotidien au fil des souvenirs et de la nouvelle vie mode d’emploi. Il y a du Perec et les caractéristiques du Nouveau Roman dans “Les Couleurs de l’Hirondelle” . L’auteur nous livre un récit sans intrigue ni portrait psychologique, essentiellement une ligne narrative torsadée de jeux de mots et de lettres, une mosaïque joueuse d’alphabet comme dans les comptines d’enfant, une succession de saynètes organisée par association d’idées et d’images. Le roman met continuellement en abyme de subtils jeux de miroir. Au lecteur de suivre un écrivain qui dit tout avec des petits riens, qui ne nomme jamais, mais simplement décrit. La qualité de ce grand roman tient en un seul mot : Marius Daniel Popescu est un homme et un écrivain libre.

Liberté de déplacement de son corps, de son imaginaire, liberté formelle de son style. Le récit mélange indifféremment les pronoms. “Tu” “il” et ”je” s’échangent imperceptiblement et le roman déroule tranquillement ses phrase apparemment simples en chapitres de longueur inégale et sans aucun paragraphe. Des dialogues fondus dans le texte animent souvenirs et digressions de l’auteur au rythme fantaisiste de ses pensées, associant du coq à l’âne, images, sons, et couleurs. Ses retranscriptions systématiques de notices en 3 langues, ses listes obsessionnelles en tout genre, et ses descriptions maniaques enchantent l’anodin de ce qui nous entoure et ne demandent qu’à pigmenter nos réflexions plus existentielles. Prose et poésie, mots et lettres, images ou actions stimulent une lecture intense émotionnellement, mais au final apaisée.

“Les Couleurs de l’Hirondelle” commence dans une morgue en Roumanie par une description froide, réaliste et crue du corps nu de la mère décédée. Son fils-écrivain organise l’enterrement et se souvient. Le roman vagabondera de sa mère à sa femme devenue mère à son tour, de ses multiples jeux d’enfant dans le pays du parti unique à ceux de sa propre fille née en suisse. Cette autobiographie revisite les lieux où il a vécut, les personnes importantes ou non qu’il a côtoyées et les évènements de la grande et petite histoire qu’il a traversés. En contre-point des moments forts et difficiles de la vie : mort, révolution, suicide, corruption, faim, guerre, peur, cet écrivain décrit simplement la douceur des liens familiaux et amicaux. Son empathie pour les démunis est active, et son don d’observation sensible pour tout ce et ceux que l’on ne voit plus. La modestie de son écriture, et son humilité face au monde sont bouleversantes. Le récit qu’il propose est tout à la fois grave et jubilatoire, … éminemment aimable.

“Les choses vivent en moi et non dans le temps. Et, en moi, tout est présent.” Hier. Agota kristof

La vie de Marius Daniel Popescu est littérature.

 Les chroniques de la rentrée littéraire.com Christiane Miège 



Rencontre avec Marius Daniel Popescu, prix Robert Walser 2008


D’abord, il y a ce tu, qui tombe, qui tranche, et qui ne vous lâchera plus, qui vous bousculera tout au long du récit, qui vous ramènera à tordre chaque fois que vous tenterez d’échapper à ce qui, parfois, ressemble à un rapport d’autopsie : « Tu es devant la morgue de l’hôpital de la ville, il y a avec toi ta cousine et ton oncle, vous êtes debout et vous parlez de la morte que vous êtes venus chercher.» Ainsi commence le dernier roman de Marius Daniel Popescu, Les couleurs de l’hirondelle, récit librement autobiographique d’un homme ballotté par l’histoire, entre Lausanne et Bucarest. D’un homme qui, par une facétie du destin, verra tomber la dictature de Ceausescu, avec dans les mains une kalachnikov dont il ne saurait trop que faire.

D’où vient cette apostrophe, ce tutoiement intimidant ?

« La décision de rédiger mes romans à la deuxième personne du singulier m’est venue comme ça, elle s’est imposée à moi. Ce tu, c’est une autre façon de dire je. C’est un effet d’écriture qui éloigne d’un côté et qui rapproche de l’autre », explique Marius Daniel Popescu, que nous avons rencontré à Lausanne, alors qu’il venait de terminer son service de chauffeur de bus."

30% pour vivre et écrire

Depuis 21 ans, Marius Daniel Popescu, poète récompensé du Prix Rilke (2006), romancier couronné du Prix Robert Walser (2008), conduit des bus dans les rues de Lausanne. Demain, il commencera le travail à 5h27, sur la ligne 7. Changement pour la ligne 9 à 10h29. Il montre son « Ticket de prise de service », dont toute la partie inférieure est vide : « Je garde tous ces tickets et un jour, je les éditerai sous forme de poèmes », annonce-t-il. Il a beau être publié aux éditions José Corti, être reçu au micro de Laure Adler, il sait que les temps sont rudes pour les écrivains : « Je suis reconnu, apprécié par la critique, mais l’époque actuelle ne se penche pas beaucoup sur la littérature. » Alors, il conduit des bus à 70%, ce qui lui laisse 30% pour vivre et pour écrire : «Mon travail d’écrivain est reconnu. Cela me satisfait comme je suis satisfait quand je rends le bus et que tout s’est bien passé dans la journée. » S’il devait ranger sa vie par ordre de priorité, il mettrait en 1) sa fliïe, en 2) la santé, en 3) le boulot, et seulement en 4) la littérature. « Parce que j’aimerais vivre simplement sans écrire, j’aimerais vivre libre.”

Vivre libre quand, comme lui, on a grandi sous la dictature risible et pourtant inflexible de Ceausescu… Né en 1963, exilé en 1990, Marius Daniel Popescu aura calqué toute sa jeunesse sur le Parti communiste roumain, unique parti de Roumanie. Né à Craiova, dans la patrie du passé simple : « Dans ma région, le langage est littéraire : nous n’utilisions que le passé simple. Chez nous, c’est le temps normal de la narration : je fus, nous attendîmes… » C’est le temps préféré des conteurs aussi : « Un jour que j’étais avec des amis dans le chalet du journaliste Jean-Louis Kuffer, je me suis mis à raconter des scènes que j’avais vécues en Roumanie. Jean-Louis Kuffer m’a dit : C’est ça que tu dois raconter ! Il m’a laissé sa machine à écrire. Il était deux heures du matin, je me suis mis à écrire, non stop, jusqu’à 5 heures du matin. J’ai jeté dix ou quinze pages sur le papier, sans alinéa. Je venais d’avoir le déclic. » Ces quinze pages déversées dans la nuit seront le début de son premier roman, La symphonie du loup. Sans une pause, sans un silence, Marius Daniel Popescu y raconte la mort de son père : « Pour la première fois de ta vie, à quatorze ans, tu as pleuré. » Alinéa, le premier. Il est temps de respirer.

Avec Les couleurs de l’hirondelle, Marius Daniel Popescu poursuit le récit d’une vie orpheline : après la mort du père, la mort de la mère. Mais rien n’est simple chez lui. Le style est concentrique : par un système de répétitions, l’auteur cerne l’événement de plus en plus près. « Oui, c’est presque mathématique », dit-il. Par un système de de va-et-vient, l’auteur chahute le lecteur, l’envoie valdinguer aux quatre coins des Carpates pour le ramener manu militari à Lausanne. C’est au lecteur de rassembler les pièces éparses du roman. Jean-Louis Kuffer a parlé d’une « chronique polyphonique » ; Yves Laplace d’une « cantate », « d’une déformation limpide du roman en autobiographie indirecte ». « Je n’ai pas voulu une structure habituelle, explique Marius Daniel Popescu. J’aligne des scènes qui n’ont pas de lien entre elles. Mais c’est exactement comme ça que fonctionne le cerveau humain : notre pensée n’est pas linéaire, notre attention est distributive... Nous passons par des pensées contradictoires, antagonistes... Vous êtes en train de discuter avec moi, mais en me temps, votre esprit s’échappe vers d’autres horizons. Mon écriture obéit aux mêmes lois. »

Un Bukovski dans la poche

Pour Marius Daniel Popescu, tout est matière à littérature : la chute du tyran comme la carte fidélité du supermarché qui récompense l’acheteur assidu par une batterie de vingt casseroles (vingt !). « Je suis perpétuellement par le monde. Les sujets sont infinis. La grande lutte de l’écrivain est dans le style », résume-t-il. Quand on le lit, on oublie que cet écrivain est de langue maternelle roumaine, qu’il a décidé d’écrire en français, comme s’il tournait le dos à son passé. Il n’y a pas de nostalgie chez lui : son âme balknique est sans regret. « Les seules choses qui me manquent, c’est le saucisson roumain et les piquettes roumaines. Là-bas, tout le monde dispose d’un coin de vigne qui donne une piquette unique. Les vins ont un goût de terre que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Les gens en sont très fiers. »

Nous nous quittons devant la gare de Lausanne. Marius Daniel Popescu, vêtu de l’uniforme des chauffeurs de bus, un Bukovski (Factotum) dans la poche gauche du veston, montre le trottoir constellé de chicklets : « Les chewing-gums sont les grains de beauté de l’Occident ! » Il a raison : la matière littéraire est infinie.

Jean Ammann, La Liberté, Fribourg, 17 mars 2012







Marius Daniel Popescu,
Les Couleurs de l'hirondelle
Corti, 2012
208 pages
ISBN : 978- 2-7143-1072-9
18 Euros