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Georges Fourest, Contes pour les satyres
éditions Corti
On connaît surtout Georges Fourest pour ses deux recueils poétiques, La Négresse blonde et Le Géranium ovipare, auxquels nous ajoutons aujourd'hui les Contes pour les satyres publiés en 1923.
Comme dans ses poèmes, il serait vain de chercher ici une leçon de morale. Cherchons y plutôt un pur plaisir ludique. A la désarticulation du sens correspond ici une désarticulation de l'histoire et c'est le genre même du conte qui est pris, sans gravité, à partie. Le burlesque et la gratuité conduisent chez Fourest à un comique décapant : il s'agit, avant tout, " d'incaguer la pudeur, de convomir le bon goût. D'ailleurs, et j'en préviens les mères de famille, ce que j'écris n'est pas pour les petites filles".


Georges Fourest ou la vraie culture
C'est vers 1892, à lâge de vingt-cinq ans, que Georges Fourest composa lépître réglant « lordre et marche de ses funérailles ». On peut déduire cette date, ou une date approchante, de la seconde strophe du morceau :
Que mon enterrement soit superbe et farouche.
Que les bourgeois glaireux bâillent d'étonnement,
Et que Sadi Carnot ouvrant sa large bouche
Se dise : « Nom de Dieu ! le bel enterrement ! »
En effet, Sadi Carnot demeura président de la République de 1887 à 1894, et Fourest était né en 1867. Pour ce qui est de la large bouche, il est difficile de savoir si le poète a exagéré ou non. Sadi Carnot, dans les portraits et photographies quon a conservés de lui, a une moustache et une barbe qui lui couvrent la moitié du visage. Il semble bien, toutefois, en y regardant de près, que l'orifice baccal buccal soit d'une dimension inusitée. Le système pileux ne suffit pas à tout masquer. Comme quoi les poètes sont seuls à voir ou à deviner certaines choses cachées au commun des mortels.
Peut-on dire que Fourest soit vraiment un poète ? Est-il trop gai ou trop moqueur pour mériter ce titre grandiose ? Dans un dictionnaire de la littérature française très sérieux, on lui concède une brève notice dédaigneuse dans laquelle on l'accuse de « verbalisme ludique », ce qui en langage traditionnel signifie qu'il s'amusait en écrivant, et qu'il cédait volontiers au plaisir des trouvailles poétiques, cest-à-dire des assemblages de mots. Cet amusement que le cher Fourest prenait à faire des plaisanteries versifiées, à pasticher les grands hommes, à organiser un « carnaval des chefs-duvre », le lecteur le partage toujours. D'abord parce que c'est d'une très bonne qualité littéraire, ensuite parce que cela s'inscrit dans une des plus charmantes traditions gauloises, qui remonte à Rabelais, sinon aux farces et aux soties du Moyen Age.
Chez nos plus grands, voire nos plus sublimes poètes, chez Hugo, Musset, Rimbaud, même Mallarmé, il y a, plus ou moins secrète, une « veine Fourest » quils ne peuvent s'empêcher par-ci par-là d'exploiter. Ainsi ce distique du père Hugo :
Jallai faire visite au roi, les avenues
De son palais étaient pleines de femmes nues...
Quant à ce quatrain un peu osé dans le genre scatologique, qui lattribuerait au poète dHérodiade ?
Toi qui soulages ta tripe,
Tu peux dans cet acte obscur
Chanter ou allumer la pipe
Sans mettre tes doigts au mur...
Seuls les critiques littéraires, les intellectuels, les fabricants d'histoires de la littérature ignorent Georges Fourest. À part ces sortes de gens, qui font l'opinion pendant qu'ils sont là, tout le monde l'a lu ou connaît au moins un vers de lui rapporté par la tradition orale au même titre que telle pensée de Jules Renard, telle réplique de Courteline, tel mot de Tristan Bernard. Il est bien difficile, quelque dévotion que l'on porte au grant grand Corneille, de ne pas mettre aujourd'hui dans la bouche de Chimène cet alexandrin de La Négresse blonde :
Qu'il est joli garçon, l'assassin de papa !
La postérité est facétieuse comme Fourest. L'une de ses mystifications les plus réussies consiste à transporter un auteur du second rayon au premier, quand ce n'est pas à exhumer un misérable qui, de son vivant, n'était connu que de quelques amateurs et d'en faire un classique. Je ne dis pas que le bon Fourest soit arrivé par ce jeu au premier rang de la littérature française, mais il est toujours réédité, chéri des lettrés et des connaisseurs, tendrement aimé des curieux qui savent que la vraie culture n'est pas tant d'avoir été nourri des grands écrivains, que des marginaux, des originaux, de génies insolites, des bons et de mauvais plaisants de l'art. En cela Fourest est inestimable et pourrait bien servir de pierre de touche. À ceux qui ne le connaissent pas ou le négligent, à ceux qui n'ont jamais entendu réciter La Salade mythologique, il manque un petit détail pour être tout à fait français, tout à fait nourris de notre âme nationale.
Jean Dutourd, Le Figaro Littéraire, 17 février 2005 -

 
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