Jean Thuillier, Campo Morto,
      Edition José Corti, 2007, Les Massicotés



   Après plusieurs internements le riche docteur Franco Pisani regagne son palais de Venise. Ses anciens “amis” de la mafia vont l’empêcher de s’échapper et il sait que tant qu’il n’aura pas livré son secret le pire l’attend. Ses seuls armes : sa connaissance des poisons et sa détermination.
    Salué par la critique, Campo Morto, obtint avec Ismaël Kadaré, le prix Méditerranée en 1993.


     Psychiatre et écrivain, Jean Thuillier est notamment l’auteur de l’ouvrage La Folie, dans la collection Bouquins des éditions Laffont.





     J’ai regardé mes mains. Leurs blessures portent les traces de tout ce que j’ai fait aujourd’hui. De l’annulaire de ma main gauche j’ai retiré la bague d’Enzo, et par la fenêtre qui donne sur le pont des Grecs je l’ai jetée dans le canal. Personne ne viendra au palais avant plusieurs jours, car c’est le Carnaval, et j’aurai beaucoup de temps pour écrire. J’avais pensé tout d’abord informer les carabiniers de San Zaccaria, mais le commandant Bardoni n’aurait certainement pas voulu m’écouter, et il faut absolument que je raconte maintenant mon histoire. Encore une fois j’ai regardé mes mains, et je les ai quand même lavées avant de commencer à écrire.


     Je reste persuadé que le malheur est entré dans mon vieux palais avec le messager de la Coupole. L’émissaire qu’on avait choisi était un homme fruste, mais méfiant et entêté, qui avait insisté pour ne remettre qu’à moi seul un pli cacheté. Il restait sur le seuil de mon bureau, tout raide dans son costume d’épais drap noir, intimidé par le tapis à motifs qu’il ne voulait pas fouler de ses gros souliers.
Chez lui de semblables tapis étaient précieusement accrochés aux murs, comme ouvrages d’art, et je dus lui redire deux fois d’avancer vers moi. Encore essoufflé par sa course, le long des ruelles où il s’était perdu, il triturait dans une main sa casquette, et dans l’autre une lettre cachetée de cire noire : « Êtes-vous Franco Pisani ? » me demanda-t-il. Comme je l’affirmais, il me tendit la lettre en disant : « C’est un message de Trapani » puis, sans rien ajouter, il me tourna le dos et s’en alla.
     La cire noire de Trapani, je l’avais reconnue tout de suite. Seul un chef de famille pouvait l’utiliser, et encore, sous les ordres du secrétaire de la Coupole. J’ai brisé les cachets de l’enveloppe et lu la lettre qui m’était destinée. On m’annonçait que les chefs de famille et les chefs de zone venaient d’élire Glauco Marcos directeur de la Coupole, et qu’on l’avait chargé de me demander des comptes. À dater de ce jour, une sournoise et implacable adversité s’est abattue sur moi, sur ma famille et ma maison. Après la mort de ma femme, et la perte de mes biens, ma raison ébranlée ne me permit pas de répondre aux dénonciations et aux accusations qui m’entraînèrent devant un tribunal.







     “Le suspense est complet. On hésite si Jean Thuillier a conçu un roman métaphysique, policier (les deux ne sont pas contradictoires ou psychologique. En vérité les trois à la fois.”
     Philippe Cusin, Le Figaro littéraire.

     “La rentrée littéraire souvent étouffante, laisse parfois sur les plages des trésors oubliés”
     Joël Schmidt, Réforme.

     Dans la Venise des couchers de soleil de Turner (mais c'est de Véronèse et des Bellini dont il est question), le froid, la solitude, la lumière brumeuse, les crépuscules sans fin, la lagune " inquiétante" comme le souligne une tête de chapitre, les bars et les éboueurs du petit matin, se met en place une étrange conspiration. Trafic de tableaux (Venise oblige) et trafic de drogue (Italie quand, même et Sicile toujours) se conjuguent pour perdre le lecteur et égarer le personnage principal dont le mystérieux passé l'accable au lieu de l'aider. Lecteur et personnage comprennent cependant qu'une logique inexorable va son chemin dans un univers qui se décompose, dans l'obsession de l'eau corrompue et des poissons flottant le ventre à l'air.
     La peinture et la drogue, l'une et l'autre au sens chimique du terme affaires de techniques et de techniciens, de mélanges et de formules secrètes, deux pratiques d'alchimiste, donnent le ton. Ce serait donc une sorte de roman policier, une énigme qui se reporte sans cesse d'une page à l'autre, dominée de loin par la puissante Coupole (étatmajor de la mafia) et ses alliés du Cartel. Policier qui n'est avare ni de cadavres ni de coups de théâtre mais fait la part belle plutôt à la dissimulation, à l'image de ces vieux palais rongés par l'humidité. Une maison de plaisir Venise toujours, on dit bordel aujourd'hui, lèvera enfin le voile. Ve nise aux eaux noires, vert Véronèse à la limpidité céleste, deux frontières pour délimiter le territoire du "campo morto", l'espace du et de la mort.
     Piotr Gourmandish, Rouge, 24 septembre 1992






Jean Thuillier,
Campo Morto,
Les Massicotés

2007
256 pages
ISBN : 978-2-7143-0948-8
 Edition José Corti

10 euros