Dans la Venise des couchers de soleil de Turner (mais c'est de Véronèse et des Bellini dont il est question), le froid, la solitude, la lumière brumeuse, les crépuscules sans fin, la lagune " inquiétante" comme le souligne une tête de chapitre, les bars et les éboueurs du petit matin, se met en place une étrange conspiration. Trafic de tableaux (Venise oblige) et trafic de drogue (Italie quand, même et Sicile toujours) se conjuguent pour perdre le lecteur et égarer le personnage principal dont le mystérieux passé l'accable au lieu de l'aider. Lecteur et personnage comprennent cependant qu'une logique inexorable va son chemin dans un univers qui se décompose, dans l'obsession de l'eau corrompue et des poissons flottant le ventre à l'air.
     La peinture et la drogue, l'une et l'autre au sens chimique du terme affaires de techniques et de techniciens, de mélanges et de formules secrètes, deux pratiques d'alchimiste, donnent le ton. Ce serait donc une sorte de roman policier, une énigme qui se reporte sans cesse d'une page à l'autre, dominée de loin par la puissante Coupole (étatmajor de la mafia) et ses alliés du Cartel. Policier qui n'est avare ni de cadavres ni de coups de théâtre mais fait la part belle plutôt à la dissimulation, à l'image de ces vieux palais rongés par l'humidité. Une maison de plaisir Venise toujours, on dit bordel aujourd'hui, lèvera enfin le voile. Ve nise aux eaux noires, vert Véronèse à la limpidité céleste, deux frontières pour délimiter le territoire du "campo morto", l'espace du et de la mort.
     Piotr Gourmandish, Rouge, 24 septembre 1992






1995
192 pages
ISBN : 2-7143-0562-8
110 F