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Julien Gracq, Au château d'argol,
Corti, 1938.
Au château dArgol est le premier roman de Julien Gracq, le premier roman surréaliste tel quAndré Breton le rêvait. Les sens irrigués par les lieux et les espaces sont limage la plus exacte des relations entre les êtres, Albert le maître dArgol, Herminien son ami, son complice, son ange noir, et Heide, la femme, le corps. Tout autour, sombre, impénétrable, la forêt. Tout près, locéan.
"La ligne du récit est extrêmement simple. Son sujet ne se résume ni par une intrigue, ni par une acion mais par une situation : deux hommes et une femme que le "drame de la fascination" réunit et retient dans un château isolé. Le roman commence par un voyage et donc par une rupture. Il s'établit dans une demeure perdue, coupée du monde : le manoir d'Argol, et dans un espace temporel en marge : les vacances.
Bernhild Boie, Julien Gracq, uvres complètes, La Pléiade, Tome I.
"Et si ce mince récit pouvait passer pour nêtre quune version démoniaque et par là parfaitement autorisée du chef-duvre [Julien Gracq évoque Parsifal de Wagner], on pourrait espérer que de cela seul jaillît quelque lumière même pour les yeux qui ne veulent pas encore voir.
Les circonstances communément entendues comme scabreuses qui entourent laction de cette nouvelle ne lui sont nullement essentielles. [...] Puissent ici être mobilisées les puissantes merveilles des Mystère dUdolphe, du château dOtrante, et de la maison Usher pour communiquer à ces faibles syllabes un peu de la force denvoûtement quont gardées leurs chaînes, leurs fantômes, et leurs cercueils : lauteur ne fera que leur rendre un hommage à dessein explicite pour lenchantement quelles ont toujours inépuisablement versé sur lui."
Extrait de lavis au lecteur écrit par Julien Gracq
"En réalité, si j'ai été un lecteur plutôt précoce dans mes goûts, j'ai été un écrivain plutôt retardé ! J'ai commencé à vingt-sept ans par Au Château d'Argol (...). Il a été écrit avec une sorte d'enthousiasme, qui tenait peut-être en partie à ce que je débouchais tardivement dans la fiction (...).
Entretien avec Julien Gracq, Magazine littéraire, décembre 1981.
José Corti raconte dans Souvenirs désordonnés l'événement "qui devait marquer le début de [sa] seconde seconde, c'est-à-dire, dernière partie de [sa] carrière de libraire" : sa rencontre avec Julien Gracq et la publication d'Argol.

EO

La première page manuscrite de Au château d'Argol de Julien Gracq :
(Cliquez sur cette image pour l'obtenir en plein écran)
Albert passa toute la journée du lendemain dans le cabinet quil sétait aménagé dans la plus haute des tours du château, et doù son il plongeait sur la forêt. Son esprit était occupé de vagues et indistinctes rêveries : la forêt à la veille de cette visite attendue lui paraissait multiplier ses retraites, faire briller de secrets cheminements ; une présence imminente la pénétrait toute comme une vie légère dont létincellement de ses feuilles parut être à Albert le symbolique témoin. Les salles vides du château attendirent que cette présence les peuplât, dans un pesant ensommeillement : le bruit dun pas sur les dalles, un craquement des panneaux de chêne, le choc dune abeille contre une vitre retentirent alors jusquau fond du cerveau comme un signal longtemps convoité. Il parut bizarrement à Albert que ce château somnolent dût être visité, ou périr, comme un château de légende entraînant sous ses décombres ses énigmatiques serviteurs endormis.

Le Château dArgol est le début dun jeune écrivain particulièrement bien doué. Il habite loin de Paris où il ne connaît personne et vit visiblement dans un monde un peu livresque ; mais peut-être faut-il commencer ainsi sa carrière littéraire. (
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M. Julien Gracq est visiblement influencé par le surréalisme, mais il en a dépassé le premier stade. Il est de ceux à qui cette esthétique a permis dentrevoir une forme nouvelle du roman, et même des lettre en général. Il se peut en effet, que le surréalisme nous mène à une forme inconnue de la fiction, à la fois plus épique et plus féerique.
Edmond Jaloux, Les Nouvelles littéraires, 4 mars 1939.
Il ne faut pas conseiller la lecture de ce livre à ceux qui ne sentent pas en eux cette présence affamée, décisive et tenaillante que M. Edmond Jaloux a ainsi définie dans la Vie de Goethe : " le démon intérieur est toujours quelque chose qui se refuse en même temps quil vous assaille. Quelque chose qui se dérobe au moment même où il vous appelle. Quelque chose qui vous force à parler et qui ne veut pas être dit. ". Ce démon, qui nest autre que lêtre soumis à sa dialectique de ténèbres et de lucidité, habite avec une épuisante actualité, le roman de M. Julien Gracq. Dès la préface, se pose le problème de la conscience dans le mystère. (
)Cette unité fulgurante et foudroyée, inconcevable pour une imagination privée daliments réels, mais évidente pour ceux qui sentent leurs rêves comme une vie vraiment vécue ; cette identité des états de la nature et dune pensée à son point extrême de détachement ; cette attention, en un mot, cest cela qui mène létonnante prose de M. Julien Gracq par les routes brûlantes ou glacées, hasardeuses ou volontaires de lhallucination. Parsifal, mais en version démoniaque, le double héros renaît et disparaît dans la blessure inépuisable ; blessure ouverte de lexistence, où saignent la forêt , le ciel, la lance, lorage, la nuit, lesprit et le désir ; blessure au fond de laquelle, comme deux bouches dans leur baiser, la mort étreint silencieusement la vie.
Y. Delétang-Tardif, Vendémiaire, 29 mars 1939.

 
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