Caroline Sagot Duvauroux, Atatao,
     éditions José Corti, 2003.



   
Peintre et poétesse, Caroline Sagot Duvauroux mène à Crest, dans la Drôme, une vie entièrement consacrée à ses deux passions. Elle s’occupe également chaque année d’un marché du livre consacré aux petits éditeurs.
    Après Hourvari dans la Lette, son premier recueil, publié par Corti, et salué par la critique spécialisée, elle nous offre une nouvelle « danse forcenée au pays de l’inconscient » (Gaspard Hons). Dans Atatao, elle mêle toujours une recherche formelle époustouflante (syntaxe malmenée, néologismes, structure fleuve du texte…) et des thématiques singulières dont l’écho est universel. Mais voilà qu’ici elle nous « raconte » une histoire écrite dans un train – celle de Gonzalo, sorte de basso continuo du recueil, tout en mêlant à l’harmonique, des motifs issus de la mythologie (comme ce mythe d’Io transformée en génisse) des rites andins de sacrifices sanglants, du quotidien.
    Oui, « véritable voyage chamanique » (Emmanuel Laugier) au cœur du langage et de nos labyrinthes.     

    "Caroline Sagot Duvauroux, qui arrive toujours de quelque part, a aussi publié : L’herbe écrit mais le vent chaule, Comment dire ?, La peur est bleue, Sous mon repentir jaune (extrait d’un entretien avec André Gintzburger) ; avec le peintre Jean-Paul Héraud : Une boussole pour Annie, Les Laissées, La Tuade. Ces livres sont parus chez « Les ennemis de Paterne Berrichon » (17, rue des Vieilles-Prisons, 26400 Crest), un éditeur-libraire qui n’édite et ne vend, à ses jours et à ses heures, que les textes et les livres qu’il lit. Il a été ici question de présence, de silence, de lire et d’écrire, d’écouter les images hautes." (Dominique Dussidour)





     Où commence le voyage ?
     Lundi. Une princesse à ma fenêtre soulève les montagnes. Chaque matin je la regarde clore le massif face au levant. Tout le jour le vent l’encoure, le ciel. Elle s’est couchée s’est endormie. Se souvenir ? Non. Regarde. Derrière à deux pas, c’est la mer. Ma tête comprend bien mais mon corps est plus simple et folâtre, voudrait toucher. Dors princesse. Je pars avant le jour.




     Éperdument, par Richard Blin, Le Matricule des Anges N° 49, janvier 2004.
     Caroline Sagot Duvauroux nous invite à la suivre dans le dédale somptueux de ses épopées intérieures. Une voix qui rend l'instant aussi soluble que perpétuel.

     Le deuxième recueil de Caroline Sagot Duvauroux est déroutant, intransigeant mais irradié de la beauté des oracles. Une écriture qui relève d'une forme aventureuse de la poésie, celle des présences déboîtées, du corps à corps avec l'obtuse réalité mais aussi de ces intuitions à l'état brut qui ouvrent de nouveaux horizons. Une façon très organique de se frayer un chemin dans la forêt des mots. Une sorte d'étonnement primitif qui – entre hébétude et vertige – théâtralise déchirure et ressac jusqu'à l'assomption d'une forme comme hébétée de violence. Car tout, ici, est perçu, ressenti, évalué au prisme d'une douleur très personnelle déroutant ses échos au fil d'une voyage total.
     Un voyage qui est épreuve. On avance dans des paysages qui se modèlent sur des émotions pures. On voyage dans le temps ouvert, suspendu. Ça vogue et ça vire, ça tangue et ça roule dans un réel transfiguré par le jeu des ellipses ou des hiatus entre regard et objet, présence et absence, attente et désir.
     C'est qu'il faut traverser la mer pour accomplir sa vie. Comme Io, la vierge dédiée au taureau, celle à qui l'amour de Zeus coûtera folie et malediction. Ou comme Gonzalo, l'amant perdu. Autant d'histoires de métamorphoses et d'exil qui, comme les anneaux d'une même chaîne, relient tous les destins de toutes celles qui, folles d'amour, se virent trahies. (...)
     Croisant "les grands champs du massacre ordinaire" – les mains, les langues qu'on coupe, les bêtes qu'on traque, les filles qu'on laisse au bord d'aimer, tout ce dont témoignait déjà, à sa façon Hourvari dans la lette –, Atatao nous fait rôder aux abords des forêts shakespeariennes, écouter "l'infini mensonge qui est voix multiple du mythe", partager la violence et le mystérieux précipité de douleur et d'évidence éviscérée qu'est l'amour quand il se vit dans le tant pis et le trop tard (...).
     La force et l'inouï de l'écriture de Caroline Sagot Duvauroux tiennent à la forme d'intimité que sa langue instaure avec un univers où "l'ombre est l'ange de la chose", où l'attente a parfois des allures de gloire, où la tendresse comme la plaie relève d'une forme de participation primitive au monde. (...)
    Une écriture dont la tension met en lumière les réalités inconnues dont nous sommes porteurs autant qu'elle dit la ruine du possible dans l'impossible. D'où ces mots toujours en passe de s'égarer et cette étrange sensation de déséquilibre toujours rattrapé in extremis. (...)
     "Qu'est-ce qui fait l'incompréhensible dans la poésie ? Sa liberté ? L'étrange pardon de ce qu'on ignore attendre ? Le pardon de vivre ? L'inutilité urgente, urgente de voyage ? L'opacité du corps vivant du poète devant le poème ?" Qu'importe quand elle se fait arme et profanation dans l'épreuve de l'étranger et l'audace du dire.

     Un dossier est consacré par Dominique Dussidour à Caroline Sagot Duvauroux sur le site Remue.net
     

     Atatao poursuit un travail d’érosion de la raison et la même élévation des passions et des sensations. C’est une entrée dans l’inconscient non pas comme lieu d’exploration littéraire mais comme matière dominante de la langue. Plus qu’une entrée, c’est une pénétration, avec des éléments récurrents (personnages : Gonzalo ; Io la génisse ; paysages, écrivains : Guy Viarre, Ghérasim Luca) comme des forces d’articulation d’un récit qui avance masqué. Caroline Sagot-Duvauroux plonge dans sa langue et nous avec. Aucune intention, mais sûrement le souci de ne jamais renoncer à ses propres mystères. Si des clartés se font pour dire une sensation, présenter une image toute en chair ou tenir un propos, c’est pour fustiger aussi l’évidence de la lumière et montrer au revers de celle-ci des obscurités, des épaisseurs, des incompréhensions. Et surtout ce qui enchante c’est l’absence totale de tiédeur. Caroline Sagot-Duvauroux n’a que faire (et dans cette écriture en érection on pourrait dire que foutre) de la sensibilité, de l’application et de l’apparence. C’est à d’autres travaux d’étude qu’elle s’atèle, travaux de fouille et d’anéantissement. Ou comment faire remonter la langue de ses propres profondeurs, la tenir haute dans le déploiement des lignes tout en avouant de soi la violence, la sexualité, l’impossible. La langue doit donc brûler, ne jamais paraître ni séduire, entamer sans excuse, blesser sans retour. Mais cette langue nous est autant familière que singulière parce que nous reconnaissons en elle nos impasses et nos jouissances, nos bégaiements et nos cris. Également parce que Caroline Sagot-Duvauroux, en puisant dans l’ébullition de son cerveau, n’en ressort pas un goût de l’organique complaisant ou une sorte de parenté intellectuelle avec le sens du langage masqué en formules : elle veut un monde d’images, elle veut voir s’unir sous ses yeux l’humain à sa propre animalité, elle réclame la magie que nous cachons à nos sens. Elle ne veut pas tricher. En ceci elle nous devient proche, en se refusant à toute comparaison tentante (Artaud notamment) puisque le déploiement singulier de sa langue amène vers des paysages inédits et des imprécations inattendues. On en ressort hagard, surpris, violenté. Somme toute, c’est cela que nous cherchons dans le poème et c’est aussi ce que le poème n’ose plus nous offrir tant il s’est pris dans les pièges de la personnalité et du raisonnable, pire : de la littérature.
     Marc Blanchet, Vient de paraître, décembre 2003.

     Caroline Sagot-Duvauroux nous fait don, avec « Atatao » , d’un poème qui renvoie la critique à sa propre insuffisance, en raison de l’écart irréductible marqué entre le parler du poème et la parole du poème. À propos de ce texte, en guise de commentaire de lecture, la question muette posée à l’espace littéraire…
Est-il possible de parler de littérature, sachant que la critique pèche tant par insuffisance à dire son admiration que par impuissance à taire son euphorie, sachant encore que le texte qui s’objective à la lecture, se creuse de ce qu’il lui soustrait : sa justification que nul art poétique, nulle intelligence, nulle intuition ne saurait saisir absolument ?
     L’irréductibilité d’ « Atatao », qui marque une dénégation à l’effort de connaissance, tient au fait que ce texte déborde sa réception lorsqu’il se montre, justement, par la limite où il s’abolit, c’est-à-dire lorsqu’il infléchit son intentionnalité, stratégie d’auteur, par sa seule disponibilité à la littérature, sa seule non-compromission. Cette affirmation, posée comme appel, non comme savoir, signifie de façon assez convaincante l’impropriété de la critique à répondre aux besoins de ce même savoir, critique dont la motivation implicite, ressort d’appropriation, contredit voire offense la gratuité, la beauté du surgissement littéraire.
     Philippe Rahmy, remue.net.

     Deuxième recueil, après Hourvari dans la Lette. Au langage retenu, à la parole rare et précieuse du poème, l'auteur oppose une parole déferlante et rocailleuse. Pas de recherche d'harmonies agréables à l'oreille, mais "le souffle rauque des bêtes en chasse", une pastorale en bataille qui prendrait en compte les paysages sinistrés et le désastre des campagnes, une mythologie enfin (la fuite et la folie de Io, amante de Zeus) passablement déjantée...Intensément étrange, même si pas toujours convaincant.
     Patrick Kéchichian, Le Monde, 13 février 2004.  

    La voix de la poétesse sait donner à son univers particulier une force d'évocation. La langue n'est pas sans rappeler une manière d'énergie rimbaldienne.
     ARALD, février 2004.

     Caroline Sagot Duvauroux invente une narration inconfortable et puissante, avec néologismes et dérivations, sectionnement de la syntaxe, ponctuation flottante (...). La langue de cet écrivain dit une violence, immémoriale, et la part féminine de sa douleur.
     Glaudine Galea, La Marseillaise, 16 février 2004.



Caroline Sagot Duvauroux,
Atatao
2003
144 pages
ISBN : 2-7143-0833-3
14,5 Euros