Caroline Sagot Duvauroux, Le Vent Chaule
suivi de L'Herbe écrit
     éditions Corti, 2009.


Un jour on s’arrête, saisi par la foison des pistes. On s’arrête au bord de quelque chose. C’est peut-être un mot, c’est peut-être la première lettre d’un mot. Qu’on ne comprends plus. Tant il y a de directions qui s’échappent d’un angle. Les directions ce sont les moments, l’angle c’est ici le deuil avant ses divers seuils. Il y a tant de seuils, tant de moments co-errant qu’une stupidité vous prive de la cohérence apparente d’un récit. Car il est commencé le récit, depuis longtemps. Ce que nous voyons : la broussaille des sensations, analogies, formes … devant.. La broussaille brouille le lien. Les moments se côtoient. Ne se pénètrent pas. Ils vont avec leurs circonstances, chopés par des rythmes, des rythmes qui ne dépendent que des moments, des vents. Je n’ai pas voulu négliger, n’ai pu souvent le dépasser, le premier mot des questions, qu’est-ce ?   ?, ni l’écart vertigineux où voudrait s’inscrire quelque chose si chose savait le faire, ni la butée de toute la pensée sur un mot, donc ou loin ; qu’est-ce que loin ? que c’est loin !, ni la détresse nerveuse qui sépare le même, ni l’infinie nostalgie de surgissement du surgi.

C’est un livre pour toutes mes soeurs dont certaines sont des hommes.

 CSD


Caroline Sagot Duvauroux publie son sixième volume chez Corti après
Hourvari dans la lette, Atatao, Vol-ce-l'est et Köszönöm et
Aa, journal d'un poème.
 

Elle a également publié :
  
   

Chez Les ennemis de paterne berrichon :


In petto
Comment dire ?
Une boussole pour Annie
Les laissées
La tuade
Ich 2


Aux éditions de La Sétérée :

Vielleicht peut-être


Chez Barre parallèle :

Le buffre (à paraître)









    

Retour au motif


Qu’est-ce qui manque ? Un lien ? Mais c’est sans lien
ce qu’on jette au rebut. Ça pousse comme ça . Le proche
est sans lien. Seul le séparé est un. Tout n’est pas signe.
Tout n’est pas signe déchiffrable par soi. Tout n’est pas
signe déchiffrable par le présent. Il est possible de
déposer les quartiers comme ils viennent. De ne pas
donner d’ordre. Ou de laisser l’irrécupérable tel qu’il
est, irrécupérable, ouvert. Très vite vient le vent.
Contes, bouts de roman, chansons douces, puis le
départ d’un chant qui abîme les mots aux clamas d’un
futur qu’il faut arracher coûte que coûte au sens
pour assurer son mouvement. Pour n’assurer que ça,
le mouvement. Andante. Adaggio. Largo largo. Allegro
a capriccio.

On déchiffre des morceaux. Était-ce une peinture, cet
affreux chant qui se déchire. Qu’est-ce qui manque ?
la faculté de pouvoir se contenter d’une couleur. On est
un terrain vague. Sensation cahier sensation. Ce qui traverse
a ses raisons ses circonstances. Si la sainte et la
félonne se côtoient c’est qu’il y a une raison. La raison
c’est un lieu. Le lieu où nous sommes. Privés de raison,
entrechoqués, rattrapant au choc un accord, au souvenir
une mélodie, à l’avenir ce qui manque justement, un
autre ordre qu’un ordre. Une lecture ?







Ci-dessous ou sur les sites littéraires, indiqués en lien, ces textes de :

Tristan Hordé, Poézibao, mis en ligne le 25 novembre 2009.
Nicole
Caligaris, Sitaudis, mis en ligne le 5 décembre 2009.
Richard Blin, Le Matricule des Anges, janvier 2010.



Comment restituer quelque chose du temps, non pas le temps perdu mais tout ce qui se passe et tout ce qui s'est passé, quelque chose de l'histoire de la personne mais dans l'histoire commune, quand on sait que le temps est compté ? Peut-être par le mouvement des mots, par un flux qui ne s'apaise pas, une bousculade qui n'a pas pour premier souci le "bien dire" (sujet-verbe-complément) pratiqué pour être entendu. 
Le motif du temps est un des fils à suivre pour se retrouver dans ce livre et dans les précédents de Caroline Sagot Duvauroux ; on pourrait écrire : dans LE livre de C. S. D., si l'on considère que chaque nouvel ouvrage se greffe sur ceux déjà publiés, continuant et renouvelant la matière. La seule citation référencée exprime avec force la difficulté à s'assurer une stabilité : « Nous sommes vêtus de débris, nourris de débris, assis sur des débris », ainsi commentée par C. S. D. : « sûr, mais les scories nous tiennent aux parois, les œuvres sont les scories du lisse qui nous hissent ». On reprend les Rêveries de Senancour un peu avant ce fragment pour lire « Nous ne faisons qu'apparaître dans un monde soumis comme nous au pouvoir du temps ». 
Comment organiser les scories pour que quelque chose demeure, ne pas se résigner à voir tout s'effacer ? Car l'effacement guette, comme le marque une des pages du livre ; le texte :


ici
ciel
bas
j'imagine
qu'il neige toi
sur le seuil où
où j'attends
j'imagine

 est répété imprimé dans une encre plus pâle, et à nouveau mais ne reste que la lettre "e", lettre "e" dont il est question ailleurs dans Le Vent chaule ; mais on retient la disparition des mots, recouverts par la neige — le temps.

Comment organiser les "scories", le matériau de la langue ? Sans doute comme l'a écrit Beckett (bien présent dans le livre), « il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu'il y en a ». Injonction suivie par Caroline Sagot Duvauroux, mais en refusant ce que l'on reconnaît comme genres. Ou plutôt en les intégrant tous mais sans les hiérarchiser, passant d'un embryon de récit à un fragment théâtral, d'un commentaire sur les faits politiques au bleu des tableaux d'Antonello de Messine, de l'histoire contemporaine à des allusions ("le père Butadès") au mythe grec de la naissance de la poterie, tel que l'a rapporté Pline dans son Histoire naturelle, du contenu d'un journal intime au dialogue de deux amants («M'aimeras-tu toujours » — on ne quitte pas l'obsession du temps...), de la tragédie grecque avec Œnone et Phèdre à la présentation de chaque comédien d'une troupe d'acteurs, du gué du Yabboq à la mort de la grand-mère ; etc. Caroline Sagot Duvauroux est aussi peintre et des bribes du travail d'un peintre sont dispersés dans le livre. Non pas suites sans principe de construction, mais entrelacement complexe de tout ce qui construit les jours, de tout le passé appelé par quelques figures. 
Les formes même des genres, par quoi le lecteur les identifie, sont mêlées. Ainsi, aux paragraphes peuvent succèder une présentation qui appelle la lecture à voix haute, un jeu avec la typographie qui introduit  des corps de dimensions différentes, puis un découpage avec retour à la ligne qui marque classiquement le genre "poésie", puis un changement de l'impression qui transforme le format du livre et modifie la lecture ; etc., jusqu'à l'alternance de "vers" très courts et d'assemblages de "vers" séparés par des signes typographiques inhabituels qui leur donnent une présence vive :



 

     

Fragment qu'on pourrait lire comme un "mode d'emploi". On dit des mots de toutes sortes, on construit les assemblages les plus divers qui empruntent aux vocabulaires techniques — marine (faseiller), sylviculture (brogne, houppier), maçonnerie (ope, moie), céramique (barbotine), médecine (bézoard), chirurgie (érigne), religion (nénie), typographie, peinture, etc. —, ou à l'hébreu (chemà), et qui font se croiser un lexique archaïque (arantelle, fruition) et une langue socialement marquée, par son lexique (chichon, bite, se faire serrer) comme par sa syntaxe et son rythme : "Elle me prend pour un cas sociaux. Ben réponds ! Ma robe elle est vieille que la sienne elle est à rayures c'est pour humilier." S'introduisent de minuscules dessins, lignes et oiseaux comme on en connaît dans la gravure rupestre, des graphies qui jouent comme des didascalies pour la lecture, comme VVVAILLE, ou qui éliminent le e final  des mots dans un fragment. S'ajoutent des créations lexicales, comme oxymorone, d'autres pour le jeu de mots : Je goise à Gois, où l'on imagine que goise [de gosier] prend le sens disparu de dégoiser, "chanter". 
Il faut ajouter les multiples allusions littéraires, fragments de citations ou de titres, mots propres à tel poète comme "fouffes", ici dans "fouffes du rire",  qui oriente vers les "Plaques de fouffes douloureuses" de Rimbaud ("Mes petites amoureuses"), ou reprise jubilatoire des premiers vers de L'Enfer de Dante dans la traduction de Jacqueline Risset, après un simulacre de dialogue :

                                     )ok maintenant on fait quoi ?

                                     on fait contemporain on n'y peut rien

oh non !

                                       encore le vent les assassins ?

                                       encore le viel enfer...

Mais quelle que soit l'accumulation, il y a toujours un reste, « ce qui reste à la fin qu'on n'aura pas dit ». Mais le lecteur est emporté, tentant, lui aussi, d'affronter la dispersion, le chaos, pour par exemple composer au fil des pages l'histoire d'un oiseau mort, merle ou mésange.



ll ne s'agit pas de "faire moderne", mais de « S'attacher à la soif non au goût. Tenter tenter ». Le bouillonnement n'est difficile à accepter par le lecteur que s'il veut à tout prix retrouver un ordre du récit — parce qu’il s'aveugle sur l'ordre des choses. « L'irrécupérable est aussi le boulot de la poésie», écrit Caroline Sagot Duvauroux, qui développe ainsi le propos : 
           

« Je peux tirer quelques phrases heureuses, quelques trouvailles, les recueillir. 
           

 Mais la lame de fond ! qui démantèle tout ce qui se présente avant même que le           

 corps se dépouille de l'annonce, corps du récit, corps du pamphlet, corps du          

 poème, corps, corps, corps, jusqu'au corps du Christ ! Mais la lame de fond,          

 l'étrange broussaille de sensations, analogies, qui afflue Devant. D'où la pensée          

 lèvera peut-être, non préalable. Le minotaure invisible, le déferlement souterrain          

 des apories qui fend les jarrets du grand récit, la lame de fond, si je ne sais la         

 dire je ne peux la dédire. Et je ne sais la dire, alors je laisse flotter au bord du         

 néant des friches de langues ou d'histoires qui s'entêtent comme du chiendent ».
Tristan Hordé,
Poézibao, mis en ligne le 25 novembre 2009.



 

Contribution de Tristan Hordé



Compte rendu de la lecture du 7 novembre 2009 à la librairie Corti,
par Tristan Hordé de
Poézibao.


Il aurait fallu repousser les murs de la librairie José Corti, rue de Médicis, samedi soir. À 20 heures, il devenait difficile d’y entrer ; les tables couvertes de livres avaient pourtant disparu, mais les deux douzaines de chaises installées étaient vraiment insuffisantes et la librairie commençait à ressembler à la cabine d’Une Nuit à l’Opéra — sans les Marx Brothers... On vit la haute taille de Jean-Yves Masson à la porte : il renonça ; il n’a pas été le seul. Fabienne Raphoz et Bertrand Fillaudeau ont dû se demander s’il n’aurait pas fallu organiser la lecture devant leur librairie...

Caroline Sagot-Duvauroux et Jean-Louis Giovannoni se connaissent bien et n’en sont pas à leur première lecture ensemble. Pour la circonstance, ils avaient préparé leur travail dans l’après-midi : Jean-Louis Giovannoni avait choisi des fragments de plusieurs de ses livres, agencés pour répondre harmonieusement aux extraits du dernier ouvrage récemment paru1 de Caroline Sagot-Duvauroux, Le vent chaule. L’accord inventé était remarquable : on eût dit que les deux poètes lisaient, en alternance, un texte écrit par un seul.

Et quelle lecture ! Jean-Louis Giovannoni, immobile, jouait de la voix comme un comédien consommé — grave, flûtée, railleuse, étonnée, interrogative... Caroline Sagot-Duvauroux interprétait plus sa partie avec le corps : mobile, avançant et reculant son siège, parfois les mains ébouriffant les cheveux.

Le public attentif était visiblement heureux de cette complicité efficace entre les deux poètes. Dans un lieu où la poésie est depuis longtemps illustrée, c’était une soirée vivante, vibrante, qui donnait envie de lire et relire les livres de Caroline Sagot-Duvauroux et Jean-Louis Giovannoni.



Énergie Vs acédie, telle est la formule de ce livre.

Le texte s'ouvre sur une débâcle, au sens où le sol se dérobe sous vos pieds : un double deuil, celui d'une pièce de peinture jetée à la décharge : "Pendant que je décortique la langue chavirée d'une romancière, on flanque dans une décharge de la Drôme mes deux grands rouleaux de peinture. Mon ardeur. 250 mètres en tout." Caroline Sagot Duvauroux est peintre. Et, souvenir d'enfance, le décès de la grand-mère qui expire pendant une lecture à haute voix de Phèdre. Retenez cette familiarité avec le théâtre. "Vous êtes le héros, l'oeil, je suis la vue, le choeur". Le texte s'ouvre sur une déploration, celle d'un désastre qui introduit le blanc, dans le texte, qui produit le travail du e muet, qui produit la méditation en fugue sur l'oeil de la lettre, ce vide à l'intérieur du e, à l'intérieur du o, à l'intérieur de ces deux lettres qui sont celles de l'oeil.

Le Vent chaule, suivi de L'Herbe écrit monte du blanc, couleur muette, son neutralisé par la neige, au bleu de la vierge d'Antonnello de Messine, renaissance de la peinture occidentale, l'espoir, le passage accompli entre Charybde et Scylla pour se tirer d'entre les mâchoires de la défaite et de la mort qu'elle précède.

L'écriture, puissante, tente tout : le lyrisme et le massacre du lyrisme, le vers sous différentes métriques, la française et la grecque, le récit, le dialogue théâtral, l'épopée par segments, le portrait cliché en quatre phrases qui font un personnage frappant et pas une syllabe de gras, le talent et la rupture du talent, le mariage morganatique des registres, le gros mot avec le mot rare, le mot singulier avec sa solitude, le petit dessin, le jeu d'enfant, le code graphique, la chanson, tout, l'ouverture aux saloperies de l'actualité, l'allaitement aux sources majeures des textes antiques et des poètes nourriciers, tout, sans peur et sans goût pour les paillettes artificielles du spectacle formel, tout dans un mouvement profond, le renversement de la page, le traitement des finales en initiales, la justification du texte par le bout du souffle, tout ce qui, par les moyens du texte, fait le bouleversement : le désastre, la contraction, le manque, le repli, le retour, la reprise, la montée du chant, l'espoir.

Le deuil ouvre, provoque et bouleverse la facture du texte, sa poétique, son corps de texte, sa formation.

"Un jour on s'arrête (dit la quatrième de couverture du livre), saisi par la foison des pistes. On  s'arrête au bord de quelque chose. C'est peut-être un mot, c'est peut-être la première lettre d'un mot. Qu'on ne comprend plus. Tant il y a de directions qui s'échappent d'un angle. Les directions ce sont les moments, l'angle c'est ici le deuil avant ses divers seuils."

La clé énergétique de l'écriture de Sagot Duvauroux est dans la troncature. La coupe écrit son texte. C'est ce qui lui donne ce battement qu'elle scande  parfois d'un bâton graphique. La troncature c'est, en logique, la coupe de la fin d'un terme. Caroline Sagot Duvauroux part à l'exploration du retranchement des e muets : au lieu de la tenue musicale, une fermeture du souffle, qui durcit la parole et la livre au son tonique des consonnes : "Fallut l'apocop' en fin d'herb'/L'herb' écrit malgré le vent chaule." Les premiers alphabets ignoraient les voyelles : ça fait des yeux, ça fait des blancs, des manques livrés au son seul que l'écriture omet, codant et à la fois signifiant, par l'imperfection du code, qu'elle est un code.

La troncature, en joaillerie, désigne la taille des angles en facettes, pour en multiplier les reflets, ou les rayons, autrement dit les directions. Et c'est comme un seul livre, diffracté, que je lis Le Vent chaule suivi de L'Herbe écrit. Art de la diffraction puisé, en littérature, chez Racine, avec l'impressionnante Oenone, Phèdre noire, archéo-Phèdre qui fait résonner les pulsions que l'héroïne cache, Oenone, peut-être bien convoquée ici par son initiale en oe : "Oenone contemple un môle l'oeil morne", vestige du coryphée tel que posé, chez les classiques, en double mineur du héros, à qui Sagot Duvauroux donne, mode mineur ou pas, une voix ample : "On m'a mesurée par sentence./Mais je suis au milieu de ta phrase un milieu de plus en plus profond. C'est moi Oenone qui fais gonfler la voile par le milieu du vers. Car je n'ai pas encore parlé. Tu as troué ta voile. Ta culpabilité ? Enfonce-toi, Phèdre, dans ton marais salé, fille de qui tu veux. Je tournoie jusqu'au décisif. Te laisse l'indécidable et la beauté, je me charge du pire." (p. 158) Et j'entends, sous la surface, discrètement, Sagot Duvauroux faire tourner le son : je lis dans le "marais salé" les larmes de Phèdre mais sans doute aussi la mer, et par rebond je vois que la mère a disparu : "fille de qui tu veux" (pour mémoire, Phèdre est la "fille de Minos et de Pasiphae" l'Amazone). La mère manque ? Oui, mais ça tourne : Oenone, au lieu de se noyer, tournoie et renverse le sens de la lecture. Le trou, l'oeil dans la voile, peut-être que c'est un manque, peut-être que c'est une nuit Oenone dans le blanc de la toile Phèdre, peut-être que c'est la déchirure d'un passage, peut-être que l'enfoncement est un retour entre les jambes de la naissance : "L'écart vertigineux où voudrait s'inscrire quelque chose."

Caroline Sagot Duvauroux se retourne sur l'origine du monde, c'est un bleu, c'est un bassin méditerranéen, c'est l'ouverture d'un vagin maternel qui a lui-même franchi l'ouverture d'un vagin maternel. Mais je vois aussi dans ce livre un oeil porté sur l'origine de l'écriture. D'abord oralité, d'abord théâtre, un souffle enlevé par un battement, une énergie travaillée, à l'origine de toute écriture et au service de ces scènes aux corps noirs, aux mouvements magnifiques, mythes évoqués, traces des récits communs et synthèses d'un monde, cuites pour longtemps dans la terre rouge des amphores de la période noire. Caroline Sagot Duvauroux produit de ces images, jouant la partition de nos mythes, faisant passer le bâton de parole de la noire Oenone à Io la blanche, la génisse, figure symétrique du Minotaure et familière de son oeuvre, blanche d'une autre blancheur que celle du vide, que celle du deuil, blanche d'une blancheur de fiancée, de primevère, dont l'o enlace une voyelle sonore et pas muette.

Le vent chaule. La chaux saupoudrée sur les champs fait ce travail de nettoyage, de destruction de ce qui vit pour régénérer la terre, chauler, c'est à la fois un hiver, à la fois une préparation à la fertilité à venir. Sur la tablette d'argile qu'elle ramène au blanc, la chaux produit de même l'effacement qui prépare l'écriture. L'herbe écrit. Caroline Sagot Duvauroux le fait voir, qui dessine des traits  d'herbe, toute une steppe qui commence à reprendre son texte et que je vois, moi qui n'ai guère d'accointances avec le végétal, comme l'évocation des calames ou de souples végétaux à écrire, empreinte de ses origines dans l'écriture même. Remontée à la conjonction du dessin et de l'écriture, un volatile, un son, un rire, Sagot Duvauroux donne "petit patapon" en hiéroglyphe, et vous verrez si ça tourne. Et que je ne peux pas faire comme ça le tour de ce livre, de cette œuvre si riche. Il faudrait revenir à la peinture, à la lumière des peintres évoqués, Rothko, à leur ambition d'ouvrir l'homme sans avoir froid aux yeux, Bacon. Il faudrait s'attarder sur la langue, sur les termes voyageurs qui viennent provoquer et surprendre la langue. Il faudrait revenir au rythme, une vie, une joie. Il faudrait mieux dire son goût pour le son, que ses titres expriment : le cri Atatao, l'énigme Köszönöm (du hongrois, prononcer keuceuneume), et ce que le son contient de mouvement d'air, Vol-ce-l'est, d'énergie.

Contre l'acédie, niveau zéro de la libido, dégoût ontologique, péché capital chez les pères du désert :
"la pire tentation et la plus démoniaque" écrit Sagot Duvauroux. J'y vois une question politique pour la littérature en société mercato-démocratique : prendre la parole, à quoi bon ? Il y aurait long à dire sur cette tentation du dégoût et c'est la portée de ce livre, et de l'œuvre ambitieuse de Caroline Sagot Duvauroux que de ferrailler avec cette tentation qu'il s'agit de combattre par la farouche énergie du texte. Écoutez le battement, écoutez le lexique :

J'entends par vérité l'audace de n'être que là. Non distrait du cours mais chopé quelquefois par un autre cours. Sauter d'un misérable saut, le regard planté, local, où ça bouge. N'être que le sursaut d'une braise dans la fournaise. S'accepter du moindre souffle. refuser la castration d'un mode. S'attacher à la soif non au goût. Tenter tenter. La polyphonie est trop arrangée, trop sublime pour la vérité. Cacophonie va mieux, je suis désolée. L'irrécupérable est aussi le boulot de la poésie. Peut-être faut-il jeter le livre tout de suite. Le laisser aux poches de résistances, à l'état rélictuel que l'on trouve dans les décharges. (p. 108)

Toute la force vivifiante du travail érudit et sauvage de Caroline Sagot Duvauroux tient à ce "Tenter tenter" qui nous rappelle, qui nous redonne l'impulsion.

Entre la cacophonie pas belle du monde et polyphonie trop léchée du texte peaufiné, j'aimerais proposer l'esthétique brute et cristalline du chant diphonique où excellent les chanteurs de Tuva. Chant du fond de la gorge, qu'il faut écouter, libre de toute conventionnelle joliesse, pour goûter la merveille acoustique qu'il produit, utilisant la cavité orale et les voies nasales pour faire vibrer, dans une même gorge et dans une épuisante prouesse, deux voix divisées qui entrent en résonance. C'est cette qualité de chant que réussit Sagot Duvauroux.

Nicole Caligaris,
Sitaudis, mis en ligne le 5 décembre 2009.



Une poésie où le feu tremble encore au vocable, où la langue vient d’un bond, où les mots vont nus, à l’image de la sensibilité nomade de son auteur.

Décidément singulière l’écriture de Caroline Sagot Duvauroux, tout en changements de rythmes et de durée, en exploration des lisières de ce qui est. Une écriture qu’anime la visée plus que la cible, le goût de l’étranger et une perméabilité toute particulière à l’essence plastique de la langue. Car à la source du poème toujours il y a, chez elle, une commotion, un ébranlement vital qui suscite des salves de sensations, éveille échos et souvenirs, engendre analogies, conflits de forces et d’effets. 

Dans Le Vent chaule et L’Herbe écrit, un livre dédié à toutes ses sœurs « dont certaines sont des hommes », elle fait face à la perte et à la mort, affronte l’expérience nue de cet irrécusable réel qui a nom « mère morte », amour, guerre, enfance. Elle revisite des parentés d’instants, des tracés passionnels à travers une sorte de présence animale à l’immédiat. « Le poème c’est le crissement du papier sous la hache ». Un mélange éperdu de « merveilleux éphémère » de goût de vie, de désastre et de croc. Un « bricolage de langues vocatives », de « boutures d’inaugure », d’images, de peinture et d’écriture échangeant leurs pouvoirs comme leur travail de sens et d’éclat. D’où ces pages où la vie brûle, où le son bondit, où la langue force le parler jusqu’en son fond, l’excède, le fait plier, gémir, dire même ce qu’il ne dit pas. Une manière de restituer au réel sa part terrible ou magique, de créer des déséquilibres dynamiques, de donner à la voix un branle très physique, une cadence nourrie de questions, de lambeaux d’oraison, de bribes de prière, de coulées de scories. Une forme de liturgie verbale célébrant  ce dieu barbare et impétueusement oraculaire qu’est le langage. 

Reviennent l’enfance, le bleu des yeux d’une vierge d’Antonello de Messine, ce qui fut premier et fondateur comme l’amour et ses rythmes, ses sucs et ses douleurs, ses exigences impérieuses ou déviantes. Sont retraversées épreuves, moments d’initiation, désillusions révélantes. « On se souvient on se remplit tout entier de se souvenir pour couler la bile après l’encre et croire au flot qui nous fit flux ce jour qu’on était si jeune à aimer les récifs qu’on s’y fit fendre l’âme jusqu’au cul. C’est ainsi qu’on était devenu femme, laissant par distraction son sexe d’homme au rocher, laissant au rocher le soliloque et la stérilité. » 

Tout ce qu’écrit Sagot Duvouroux depuis Hourvari dans la lette (2002) relève de cette asymétrie boiteuse, de cette forme d’obscurité qui recèle tout en révélant, de cette intensité qui participe tout autant des grands incendies modernes que de son amour de la peinture. Une écriture qui joue de la violence des appétits, « du jus des là, des doigts poissés d’attente, (...), des passantes qui pissent dans des forêts nuptiales leur gloire débordant à l’encoche du ventre ». C’est qu’ s’agit d’oser,
d’« oser jusqu’à la cendre pour que dit soit dédit jusqu’à dire », que « l’imprononcé tranche le monde », que le sens et les sons se transgressant sans cesse fassent danser la langue. 

Écrivant comme on lâche la meute, Caroline Sagot Duvauroux — qui a goûté « le sel d’œil jusqu’au miel des corolles » s’attache à « saisir le bestiau dans sa course », ainsi qu’elle le dit dans le dossier que lui consacre le N° 24/25 de la revue Faire part. Une façon de faire trembler les limites du signe, de désempâter la syntaxe, de réordonner le pouvoir expressif autour de ce que le vivre peut avoir parfois d’étrangement vertigineux et de révélant. Errements, décentrements, dessinant les figures du désirable comme celles d’un impossible possible. À l’image de l’audace des herbes au bord d’un précipice. « Je m’est un v’herbe ».

Richard Blin, Le Matricule des Anges, n° 109, janvier 2010  









Caroline Sagot Duvauroux,
Le Vent chaule
suivi de
L'Herbe écrit
,
Corti, 2009
192 pages
978-2-7143-1008-8
17 Euros