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| Robert Alexis, U-Boot, éditions Corti, 2009. Seul le commandant du dernier sous-marin lancé par les nazis connaît la mission attribuée à son expédition ; elle tient en une phrase : accorder au troisième Reich les mille ans de règne annoncés par Hitler.
En remisant le col de sa vareuse, le commandant lança un regard circulaire sur son équipage. Je lui trouvais un air de lassitude auquel il ne m’avait pas habitué, ou plutôt non, il s’agissait d’une indéfinissable gravité ; je songeai par intuition à ce qu’éprouve un honnête homme lorsqu’il doit punir sans motif, et m’alarmai d’avoir à penser cela : Matthias Koszalin n’était plus comme avant.
Combien de fois avais-je déjà navigué sous ses ordres ? Plus d’une dizaine d’expéditions avaient fait naître en moi une confiance aveugle. D’ailleurs, aucun de ceux qui l’entouraient avant l’embarquement n’aurait contesté cette affirmation : rien, jamais, ne pourrait l’abattre. Revenu indemne des missions les plus périlleuses, il avait toujours fait preuve d’exceptionnelles qualités martiales. D’une manière plus étrange, il possédait ce que l’on devinait sous l’écorce du maître de guerre : de la chance, une chance monstrueuse qui confinait au sacré.
Aurait-il pu à lui seul inverser le cours des événements ? Évidemment pas. Mais ce dernier combat donnait l’impression d’appartenir à une élite. Nous étions ses hommes, un peuple d’aventuriers n’ayant gardé du soldat que la casquette et le cuir des vêtements. Nous étions prêts à tout. Du reste, n’avions-nous pas déjà tout tenté, tout réussi, exercé la terreur sur l’ennemi qui nous appelait moitié par haine, moitié par respect : les loups gris ? Nos sous-marins avaient traversé les océans, mieux encore, serrés comme des poings, ils en avaient crevé la surface afin de mieux frapper. Et à chaque fois, dans ce voyage qui troublait les abysses, il nous semblait aller au-delà de ce que la guerre exigeait. On ne côtoie pas les profondeurs sans rompre son âme aux secrets qui l’environnent. L’immersion chasse pour un temps les simulacres et conduit vers cet ailleurs éclairé des formules tragiques de la création.
Jean Soublin, Le Monde, 27 novembre 2009 L’expérience du miroir Durant la Seconde Guerre mondiale, un sous-marin allemand part en mer pour une mission secrète. Un récit de Robert Alexis sur la nature humaine et le sacrifice. En seulement cinq romans, Robert Alexis s’est vu acquérir une solide réputation ainsi qu’un lectorat fidèle. Un phénomène amplement mérité tant le travail accompli se veut dense et diversifié, à la recherche d’une représentation hétérogène apte à retranscrire la réalité de l’être. Dans son nouveau récit, il raconte le parcours du U-Boot 823 et de son équipage à travers l’Atlantique. Mastodonte des mers, le sous-marin « produisait la peur et la fascination, l’émoi qu’on éprouve face à la démesure : montagnes cernées par l’orage, tempêtes fabuleuses, bêtes mythiques... Tout ce qui échappe aux proportions humaines trouvait soudain la possibilité d’un lieu. » Pourtant, si les proportions gigantesques de la machine suscitent l’inquiétude, c’est bel et bien des hommes qui l’habitent que viendra l’effroi. Alexis se focalise ainsi sur la trajectoire d’une génération vouée par avance au chaos. Que dire en effet de la jeunesse de Kassel, entre inceste et travestissement ? Ou encore de Müller, enfant sans instruction congédié du lycée et dont la conversion se fait dans l’expérience de l’ostracisme ? Müller manifeste très tôt son désir de rompre avec l’asservissement de l’individu au nom de l’ordre public. Il rencontre Dieu à ce moment-là, mais l’idylle se veut de courte durée puisque sa sœur agonise peu de temps après. S’en suit une lente descente aux enfers. Avec ses acolytes Magath et Blott, originaires de la même ville que lui, ils sèmeront la terreur auprès des juifs du quartier. La montée en puissance de la pulsion de mort au sein de la bande n’est d’ailleurs pas sans rappeler Enfants et meurtriers d’Hermann Ungar. On y retrouve la même barbarie, la même pente glissante qui mène les personnages au crime irrépressible et à l’esprit de domination. Alexis évoque leur itinéraire pour mieux nous dire la chute à venir d’une humanité complètement à la dérive. Car après tout, ce sont ces voyous qui constituent l’équipage du U-Boot. Mais le romancier ne jette jamais un regard moral sur ses personnages. Ainsi est-il écrit : « Ce que d’aucuns nommaient la cruauté n’était que la réponse aux violences endurées depuis les origines : la matière, les maladies, l’accablant destin de la mort. » Y a-t-il une justification ontologique au désastre et/ou biologique ? L’issue ne peut être au final que catastrophique. Pourquoi sont-ils là, eux, les déclassés ? Pourquoi les a-t-on acceptés ? Parce qu’ils sont de la chair à canon, de ceux dont le destin importe peu. Aussi ne savent-ils pas l’ordre de mission, tenu secret par le capitaine Koszalin. En vérité, et ils ne le découvriront que plus tard, il s’agit pour l’armée allemande de détruire Boston. Mais rien ne se passe comme prévu. L’équipage est décimé, seuls quelques chanceux survivront aux estocades du Catalina. Les survivants ne voudront pourtant pas abandonner le sous-marin. Ils souhaitent en fait mener à terme la mission, après avoir échoué sur une île d’Amérique du sud. Complètement désincarnés, ils semblent voués à leur cause comme à « un Dieu de vengeance ». S’ils ont été choisis, c’est après tout pour leur désespoir. Ce sont des «âmes vouées à la perte » comme le dit Alexis. Une logique entropique de destruction des systèmes sert ainsi de fil conducteur à la narration, comme si tout était appelé à se dissoudre, à s’effacer. Il émerge du roman une consistance quasi romantique. Le U-Boot apparaît tel une sorte de vaisseau fantôme sacrifié à l’Histoire avec son équipage maudire. Au final, Alexis se joue des genres avec toujours autant de virtuosité, entremêlant le roman de formation et le récit d’aventure. Un seul regret subsiste, purement subjectif celui-là : le dénouement aux accents forcés de Robinson Crusoé. Si le mal est en l’homme, celui-ci mérite-t-il d’être sauvé ? Benoît Legemble, Le Matricule des Anges, octobre 2009
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![]() Robert Alexis, U-Boot,
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