Julien Gracq | Les Terres du couchant,
   
postface de Bernhild Boie | éditions Corti | octobre 2014.

En 1953 Gracq entreprend un roman qui se situe comme Le Rivage des Syrtes dans cette zone rêveuse où Histoire et mythe, imaginaire collectif et destins individuels s’entrelacent.

Il y travaille pendant trois étés. Travail difficile, hésitant  qu’il abandonne en 1956 pour écrire Un balcon en forêt et dont témoignent les quelque 500 pages manuscrites du  fonds Gracq à la BnF.  Le récit que nous publions est très proche d’une version définitive, même si pour l’auteur il n’a pas trouvé sa forme dernière. C’est dans ce dossier que Gracq a prélevé les 25 pages de La Route.

Le roman se situe à une époque la fois historique et hors de l’histoire – quelque part aux limites d’un Moyen Age barbare. Il se développe autour d’une ville assiégée aux lointaines frontières d’un Royaume finissant. De loin en loin, la place forte reçoit le renfort de quelques volontaires qui, secouant l’inertie mortelle du Royaume, prennent clandestinement la route pour lui apporter quelque secours. C’est parmi eux que se trouve le narrateur, qui évoque tout d’abord les préparatifs du voyage, les incidents et périls de la marche, les haltes, les rencontres et,  surtout, les paysages traversés.

La deuxième partie s’organise autour de la vie dans la ville assiégée, avec ses plaisirs et divertissements, toujours précaires face aux signes évidents d’un imminent cataclysme : « Une ville murée pour le néant ».

Mais la substance poétique du récit naît de la description des paysages à la lumière changeante des heures. Du haut des remparts, le narrateur regarde « la steppe rousse » aux pieds de la muraille, plus loin « le lac et ses rives de paille » et au-dessus, « pareils à un rêve de neige flotté sur un aveuglant regard bleu, les linges glacés, glorieux, éblouis » de la Haute Montagne.

Un royaume sur le point d’être envahi par les barbares et qui refuse obstinément d’envisager le pire, une forteresse en flammes, « l’herbe froide et poissée » d’un champ de bataille: tout comme le Rivage des Syrtes la fiction subrepticement nous ramène à notre temps, mais c’est ici le « poète noir », qui donne le ton. La pesante « montée de l’orage » des années d’avant guerre, se résout enfin « en pluie de sang ».

On est toujours tenté de présenter la publication posthume d’une œuvre comme une découverte sensationnelle, qui change l’image établie d’un écrivain. Pourtant, ce récit  ne bouleverse pas la vision que nous pouvons avoir del'oeuvre de Julien Gracq.  Mais il la complète d’une manière significative et nécessaire. Il conduit à une compréhension plus intime, plus précise, de l’écrivain, des chemins qu’il emprunte, de son regard sur le monde et de son imaginaire.  Et, enfin, on sait désormais quel est le paysage romanesque que traverse La Route. Surtout,  ce grand récit nous offre le cadeau inattendu d’un pur plaisir de lecture.

Bernhild Boie





    En somme, nous vivions bien. Chaque saison amenait ses fruits et ses plaisirs, et la Terre du Couchant n’était pas avare. Les vices dans le gouvernement du Royaume étaient si vieux, et leurs méfaits si capricieux dans leur enchevêtrement qu’ils finissaient par participer des hauts et des bas qui donnent sa variété à tout spectacle naturel : si on formait le vœu parfois de les voir « s’arranger », c’était de la même lèvre pieuse dont on souhaite que le temps « s’arrange » après la grêle ou la gelée. Comme l’habitué des alpages a cessé de réfléchir au caractère fâcheusement raboteux des montagnes, simplement on naissait à Bréga-Vieil au cœur d’un paysage social accidenté. Le secret conseil du Royaume était l’absence complète de mouvement, et la connaissance que l’homme accroche son champ et le laboure sur des pentes dix fois plus fortes que celles qu’il supporterait d’un pont de navire, quand celui-ci va sur la mer.

    Il y avait des jours encore où l’œil retrouvait sur cette terre poncée et usée par la familiarité de tant de paumes les escarres et les cicatrices du feu. Ces jours-là, comme les fantômes sortent des cimetières par les nuits de pleine lune, le regard du voyageur doué d’un pouvoir séparateur neuf découvrait les termitières de pierre des anciens calvaires basculés au creux des fourrés, pareilles aux hécatombes des grandes chasses, les tours à signaux, sombrées dans les feuilles, les châteaux de grès brut enfouis dans leur bauge de forêts, l’étang de leurs cours pavées mangées par l’herbe, et les anneaux de fer énormes scellés aux murs roussis où s’était cachée une race de chevaux d’Apocalypse. Mais le peuple du Royaume aujourd’hui consultait d’autres archives. Elles s’entassaient en liasses croûtées d’un limon de siècles aux greffes des cours de justice et aux registres des officialités, où les symboles de ce qui avait été richesse vraie se monnayaient et s’échangeaient en effigie. Quand il m’arrive de penser encore à ce temps de mon activité professionnelle, il me semble que la vie des habitants du Royaume se passait à échanger des signes authentifiés, son labeur à répertorier des pièces comptables. La fin dernière de la tenue des comptes était dans leur balancement : le Royaume inépuisablement fabriquait de l’équilibre, coïncidait sur le papier avec lui-même dans la figure de son identité.

    Je me souviens pourtant combien la vie à Bréga-Vieil était douillette et confortable, ainsi que dans une maison dont on s’est résigné à condamner les pièces d’apparat. À l’orient du quartier du Bourg, s’enlevaient au-dessus des gorges de la Loesna les courtines du château des Comtes dominant les tuiles vernissées de la ville de leur pigmentation terne de rochers que n’atteignent plus les marées. À l’Ouest, la cathédrale surplombait un mamelon haut, un quartier depuis longtemps désertique, raccordé par une pente douce aux plateaux qui ceinturent la ville. Les rues coulaient, se serraient en faisceau sinueux dans l’ensellement entre les deux hauteurs, charriant avec elles une traînée de vie grasse, abandonnant les lourds vaisseaux de pierre à leur échouage sur ces parvis visités par le vent, où les après-midi d’été promenaient sans bruit de minuscules trombes de poussière. Il faut avouer que ces hauts lieux étaient devenus à Bréga-Vieil avec le temps extraordinairement inhospitaliers : un quartier claquemuré et hostile avec ses rares portes étroites, ses murs aveugles où la chaleur plaquait des essaims de mouches, – parfois une sonnette grêle au fond de ses jardins verrouillés dont les arbres pointaient à peine par-dessus le mur de clôture, un parti de soldats dans ses ruelles tournantes montant harnaché vers le château, ou la robe noire d’un prêtre battant aux murs crayeux comme une chauve-souris. À présent, quand me revient l’image de la ville, il me semble discerner qu’une espèce de torpeur faisait refluer de là la vie vers les points bas. La ville s’endormait, pesante, amarrée par les siècles aux pitons de ses roches de vigie, son poids aveugle tassé au plus creux de ce hamac avachi, dans un bruit faible de viscères satisfaits et dans la respiration assoupie des grandes chaleurs.






Arrêtez tout, lisez Julien Gracq
! par Guy Konopnicki | Marianne | 2 octobre 2014


Sans imaginer qu’il pût échapper à l’inéluctable destin, son départ nous laissait avec une impression de vide, si ce n’est de manque, tant il nous semblait que son œuvre ne dû pas s’achever. Je parle bien sûr de
Julien Gracq, qui d’autre aurait pu nous manquer ? Ceux qui, paraît-il, reviennent, quand ils ne rentrent pas chaque année, dans l’espoir de décrocher ce prix qu’il avait, lui, refusé en 1951. Officiellement décédé, à un âge fort avancé, à trois ans d’un centenaire qui ne devait donner lieu à aucune sorte de célébration, Julien Gracq renaît avec un récit inédit, une œuvre posthume, qui démode aussitôt les plus avancés des écrivains modernes. Hors du temps et pourtant porté par les souffles de l’histoire, il semble revenir pour nous protéger des vanités éphémères et insipides. Chaque mot, chaque expression charme par son évidence, à commencer par le titre de ce récit, les Terres du couchant. Il s’agit moins du lieu de l’action ou de son temps que de la définition de l’écriture de Gracq, ce passage de l’intense luminosité aux demi-teintes et à la douceur des ombres.

Qui ose encore écrire en refusant non seulement les honneurs et les profits des succès libraires, mais toute concession à ses propres facilités ? Et qui même a jamais osé écrire ainsi, si ce n’est Julien Gracq, consacrant trois étés des années 50 à ce livre, pour le ranger jusqu’au moment où, pour notre bonheur, les éditions Corti le sortent de la poussière ? Les œuvres de Gracq, pourtant, ne relèvent en rien d’une démarche obscure, volontairement réservée à quelques initiés. La langue est limpide, elle porte le lecteur. Le mode romanesque n’est guère éloigné des genres les plus populaires aujourd’hui, ces sagas situées en des mondes imaginaires et en des temps indéfinissables. Les Terres du couchant nous font traverser des contrées que quelque chose menace, une invasion, une perte irrémédiable. Le professeur de géographie que fut Louis Poirier permet à son double, l’écrivain Julien Gracq, de situer avec précision des paysages sous des climats, de dresser des montagnes, d’étendre des sols d’alluvions ou de roches volcaniques. Et il édifie des villes, en nous invitant à le suivre, des rues aux remparts, en des lieux qu’il nous semble reconnaître sans qu’il nous soit possible de les situer.

L’historien que fut également Louis Poirier donne à Julien Gracq une parfaite maîtrise du temps. D’un temps indéfini, composé d’éléments appartenant à des époques différentes, sans, pour autant, jouer d’anachronisme. Des ambiances médiévales, mais une façon de vivre, des mœurs peut-être, nous rapprochant un peu plus de ce monde imaginaire. L’essentiel n’est pas de situer une époque, mais de situer un point du temps, qui se répète de génération en génération. Ce moment où nous ressentons ce qui s’achève, ce qui se transforme et ne se présentera plus de la même manière. Julien Gracq a vécu plusieurs transformations du monde, les plus brutales, celles des guerres, et celles, en apparence moins violentes, des après-guerres. Des hommes, en certains cas narrateurs à la première personne, s’expriment en un moment où, vivant sous la menace de voir leur monde ravagé, ils s’accrochent à ses paysages, comme pour transmettre leurs harmonies.

Le monde intemporel de Julien Gracq parvient à être universel. La langue qui le porte n’a pas d’âge. L’architecture des phrases n’appartient pas particulièrement au français de 1956, elle semble à la fois plus ancienne et plus moderne. L’écrivain a côtoyé les mouvements qui entendaient réinventer le roman et la poésie, quand ce n’était pas la langue elle-même. Il ne les a pas suivis, ne s’intégrant à aucun courant, mais il ne s’est pas installé pour autant dans la posture d’un conservateur récusant toute transformation. Tant et si bien qu’un archéologue du texte, ignorant la biographie de Julien Gracq, serait fort embarrassé de dater son style, de le situer dans une histoire littéraire. Il est merveilleusement passé, incroyablement présent.


Les Syrtes II, par Bernard Fauconnier | Le Magazine littéraire | n° 548, octobre 2014

Sans crier gare, les éditions José Corti publient un roman inachevé de l'écrivain, qui prolonge le monde déployé dans Le Rivage des Syrtes.

La publication posthume de ce récit inédit de Julien Gracq est assurément un événement littéraire de première importance. En 1953, après Le Rivage des Syrtes et le fameux épisode du refus du prix Goncourt (1951), après la volée de bois vert de La Littérature à l’estomac (1950) adressée à la « République des lettres » (texte qu'il faudrait relire à chaque rentrée littéraire, par hygiène mentale), Julien Gracq entreprend la rédaction des Terres du couchant. Il s'y consacrera pendant trois étés : Louis Poirier, intègre professeur d'histoire et de géographie, prenait sur ses temps de vacances pour redevenir Julien Gracq, l'écrivain magnifique, trop souvent enkysté, disons-le en passant, et comme le rappelle Philippe Le Guillou à son propos, dans une image de vertu littéraire et d'austérité hautaine qui lui sied assez peu. Puis, comme le précise Bernhild Boie dans sa très utile postface, il abandonne le projet pour écrire Un balcon en forêt et ne reprit jamais ce texte, oublié dans une malle. Pourquoi ce renoncement pour une œuvre d'une telle ampleur, dont la rédaction est déjà fort avancée? Peut-être justement parce qu'un projet d'une telle dimension, indéterminé dans le temps et dans l'espace mais embrassant une totalité cosmique et tendant vers le constat d'un vide métaphysique, a pu aboutir chez son auteur à la crainte d'une impasse romanesque. Après les rivages déserts et les horizons d'attente des Syrtes, comment se hausser encore jusqu'à un universel, embrassant tous les temps, tous les lieux, et tendant vers le rien ? Gracq se tourna alors vers un monde plus clos et un récit plus serré et entreprit Un balcon en forêt.

Pourquoi alors publier ce texte aujourd'hui ? Parce qu'un texte de Julien Gracq, même s'il n'a pas été entièrement revu par l'auteur et ne modifie pas fondamentalement la vision que nous avons de l'œuvre dans son ensemble, reste une somptueuse fête du style et du sens, tellement au-dessus du niveau moyen de la production actuelle, celle en tout que les éditeurs publient sans barguigner, que cela en devient presque ironique…

Les Terres du couchant s’inscrivent en apparence dans le sillage du Rivage des Syrtes : même pays imaginaire, même situation politique du monde sur le déclin, de royaume fragilisé par la corruption, le laisser-aller, une certaine forme d’impuissance devant l'histoire. À ceci près que le Rivage des Syrtes contait l'histoire presque immobile de la longue attente d'un ennemi et d’une guerre qui ne viennent pas, comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati ; Les Terres du couchant sont au contraire le récit d’un périple : celui qu'entreprennent le narrateur et ses compagnons qui quittent le royaume délétère de Bréga-Vieil, « qui s'ensevelissait dans l’hiver », pour rejoindre les confins, la frontière, là où l’armée ennemie se prépare à l'envahir, et tenter peut-être d’agir, de contrer la fatalité historique d’un monde gagné par l’entropie et le renoncement. Eux cherchant à infléchir ce destin historique, même si on entend les en empêcher et si leur départ se fait clandestinement : on lit sans peine, dans cette description d’un royaume agonisant, des allusions à des événements encore récents au moment de la rédaction de ce projet.

Les Terres du couchant prennent ainsi l’allure d’une quête, sinon d’une errance, où la route, motif gracquien par excellence, source de rêveries et de fabuleuses découvertes, tient un rôle essentiel. Ce long ruban troue presque pendant tout le récit un paysage proprement fantastique autant que matériel et charnel, que Gracq évoque dans un déploiement d’images que lui seul savait inventer, dans une prose poétique complexe, parfois touffue, infiniment riche de détails concrets mais ouvrant aussi sur le merveilleux des contes et des légendes médiévales : « En ces jours-là, le monde nous faisait cortège, chaud comme une bête, touffu comme un bois noir, plein de peurs et de merveilles – nous étions conduits – de grands signes se levaient pour nous sur la route, comme à celui qui s’est mis en chemin derrière une étoile – et tout autour de nous était calme, majesté, silence – un monde tendu à nous comme sur une paume, tout rafraîchi de palmes sauvages, fouetté de grands vents qui brassaient à pleins bras son écume verte, incliné, tout entier comme une voile qui prend l’alizé vers sa destination cachée, dans un roulis de long-courrier, un balancement d’équinoxe. » Où sommes-nous d’ailleurs ? Dans quel temps ? Quelque part entre un Moyen âge réinventé et une époque imaginaire, moins historique qu’historiale, où la réflexion sur l’histoire et sa signification prend les formes d’une fable et d’une métaphore, où l’histoire et la géographie même se mêlent dans le même mouvement, qui dit le lien étroit du temps et de la terre. Et dans une prose si belle, si attentive aux phénomènes du corps et de la nature, qu’on délaisse volontiers les péripéties d’un récit inachevé pour s’immerger dans cette coulée d’images somptueuses.


Maurice Mourier | Retour de l’enchanteur | La Quinzaine littéraire, n° 1115, 1er au 15 novembre 2014

« L’enchanteur », tel était le surnom de Chateaubriand. Il témoignait hautement du fait que, malgré l’extrême originalité politique des positions d’un auteur dont les engagements idéologiques contrastés et évolutifs ont marqué en profondeur son temps,  ce que l’on retient essentiellement de son œuvre, c’est la magie d’une écriture.

Cette pérennité purement esthétique, il me semble qu’elle caractérise Gracq d’une manière encore plus nette. Il est chez nous des écrivains dont la langue porte les stigmates d’un souci évident de perfection inatteignable en dehors d’une recherche obstinée de la beauté formelle. Tout se passe comme si leur pratique, constamment asymptotique à celle du poète, se proposait d’illustrer le précepte énoncé par Mallarmé dans Crise de vers selon lequel prose et poésie, quand elles comptent, sont séparées non par une différence de nature, mais par une simple «accentuation » dans l’emploi fait du langage.

 Ainsi, on n’ira guère – ou on n’ira plus – chercher l’exactitude documentaire dans la description somptueuse que fait Chateaubriand des rives du Meschacébé, on ne se demandera pas si vraiment, pour le voyageur quittant Terre-Neuve en bateau, l’île exhale un subtil parfum d’héliotrope, – mais plus jamais le Mississipi et la grande terre canadienne gisant à l’ouest du Saint-Laurent ne distilleront autant de magie efficace que dans les Mémoires de l’enchanteur. 

Moins encore que Chateaubriand le Breton, dont l’œuvre et les préoccupations sont beaucoup plus vastes, Gracq le Nantais – un petit peu breton donc, lui aussi, mais « un pas de côté » – s’est peu passionné comme artiste (dans la vie, il fut communiste, ce qui implique une attention, au moins minimale, aux questions sociales) pour les problèmes insolubles de l’humanité souffrante, sauf sur un point : le bouleversement que la guerre apporte dans l’organisation des sociétés, les changements drastiques qu’elle provoque dans l’Histoire. Son œuvre peu fournie en matière de fiction romanesque se révèle imprégnée de l’expérience puis du souvenir de la Seconde Guerre mondiale, à laquelle il a participé. Mais par rapport au monde qui l’entoure, sa position préférée est celle d’un observateur détaché et distant, même quand il s’agit des conflits qui ont déchiré et à demi tué l’Europe. 

La guerre, soit il en recule la réalité, pourtant perçue dans sa bestialité foncière, jusqu’en un passé imprécis où s’agitent des ethnies improbables (Le Rivage des Syrtes), soit il l’aborde de front (Un balcon en forêt) mais, servi en cela par l’atmosphère irréelle d’attente indécise qui fut celle de la véritable « drôle de guerre » qu’ont vécue les combattants français en 1939-1940, il situe significativement son héros sur une sorte d’absurde belvédère d’où il contemple curieusement, parfois comme amusé, l’avancée du mufle de la bête immonde. Ou bien, comme dans La Presqu’île, la présence de l’ennemi est perceptible, voire tan- gible (Le Roi Cophétua), mais en arrière-plan du récit, qu’elle conditionne sans le submerger. Partout cependant on perçoit clairement ou confusément que la confrontation avec la mort fut, comme pour la plupart des gens de sa génération, l’affaire majeure de la vie du professeur Louis Poirier, né en 1910.   

En dehors de ses admirables journaux de critique littéraire, une part importante de la production non strictement romanesque de Gracq consiste en explorations du « pays en ses profondeurs » comme disait De Gaulle, ou de sa ville de Nantes, en Carnets du grand chemin que ce marcheur infatigable rédigea avec la précision du naturaliste et l’enthousiasme pour la beauté des paysages du géographe qu’il était aussi. Alors le territoire se déroule devant ses yeux comme une immense carte où parfois s’insèrent des hommes qu’il salue, plein d’urbanité et de déférence mais non pas possédé du désir fou de les connaître (il aime les amis,  évite les relations de surface), à moins, ici ou là, qu’il ne s’agisse de femmes (il partage avec son maître André Breton une inclination particulière à leur égard).  Quand on découvre dans une malle un manuscrit inédit de cet auteur qui s’est toute sa vie tenu à l’écart de la foule, à la fois farouchement soucieux du maintien de son espace privé et de goûts élitaires revendiqués quoiqu’il fût sans mépris envers les autres et fort affable, nous voici surpris, excités, angoissés surtout. Et si ces Terres du couchant, texte inachevé et abandonné au profit de la rédaction de ce chef-d’œuvre qu’est Un balcon en forêt, mais qui occupa trois ans le romancier après  la publication du Rivage des Syrtes, jusqu’en 1956, allaient être un fiasco relatif et modifier l’image d’un écrivain plus que tout autre épris d’excellence littéraire ? 

Eh bien, non, ce livre est dans le droit fil du meilleur Gracq, tellement gracquien que les enchantés d’une écriture poétique aussi singulière y trouveront plus que leur compte. Les obsessions du narrateur n’y sont pas nouvelles et le lecteur est d’emblée plongé, comme au cœur des Syrtes, au centre d’une intrigue déceptive. Une civilisation se meurt dans un étouffant farniente ; sur ses confins, des barbares sont lancés dans une guerre de conquête et d’extermination qui réussira. Un groupe de hardis cavaliers, bravant les interdits du Royaume assoupi, s’évade de Bréga-Vieil, nouvelle Capoue, et va se mettre d’une façon chevaleresque et suicidaire au service de la ville du Sud, Roscharta assiégée, où il attend bravement la mort au milieu des citadins sans espoir, dont une ultime sortie, en vue de défendre le château d’Armagh, bastion avancé de la cité, échoue totalement. 

Au rebours de certaines apparences, le récit n’est pas ici uniquement celui de l’oisiveté forcée et de l’angoisse devant l’inéluctable issue. Cette phase, terminale à tous les sens du terme, est précédée d’une série de mouvements inhabituelle chez Gracq. L’aventure commence en effet par la fuite clandestine hors de Bréga-Vieil et revêt, dans sa préparation et son déroulement, bien des traits du roman d’espionnage ou, au moins, du roman dramatisé à la Jules Verne. La longue traversée de provinces pas encore conquises mais déjà laissées en friche par leurs habitants que le pouvoir central a abandonnés a des aspects picaresques. L’épisode du séjour au bord de la mer dans un village de pêcheurs, séjour idyllique qui s’achève abruptement lorsqu’un des compagnons de l’équipée contracte la fièvre des marais et en meurt, installe dans la trame romanesque une sorte de clairière heureuse, occupée par le plaisir tout physique des travaux des champs et de la mer. Enfin, la percée guerrière insensée des assiégés de Roscharta bénéficie d’une mise en scène « à Roscharta bénéficie d’une mise en scène « à suspense » impressionnante, riche en notations de « choses vues », unique dans l’œuvre de Gracq.

Est-ce cette singularité, et presque cette anomalie d’une structure faite de pièces et de morceaux (pourtant sans impression de décousu), et d’une composition beaucoup plus heurtée qu’ailleurs, est-ce la proximité trop décryptable entre la situation de Bréga-Vieil et celle de la France ankylosée de 1939 qui, assiégée sur ses marges, fut incapable de s’opposer efficacement aux barbares nazis, ici transposés en une horde de Huns, est-ce tout cela qui a motivé l’abandon définitif d’un projet pourtant proche de son achèvement ? Est-ce plutôt, comme le pense Bernhild Boie, l’ampleur d’un livre dont la puissance descriptive embrasse tous les décors naturels possibles : plaine, forêt, rivage marin, désert, haute montagne, en une sorte de raccourci géographique de la beauté fragile du monde ?

Je croirai plutôt que l’auteur, lancé dans une entreprise où la qualité exceptionnelle de l’écriture poétique – comparaisons audacieuses, métaphores filées, extrême attention portée au vocabulaire, comme chez Breton commentant plus tard les Constellations de Miró – supplantait de plus en plus, à mesure qu’avançait le récit et malgré des efforts méritoires du côté de l’intrigue, l’intérêt habituellement polarisé, dans un roman, par « l’histoire », n’a pas osé sauter le pas (ce qu’il pourra se permettre dans ses nouvelles) et carrément tenter de créer un récit atypique autant que celui de Nadja.

Son livre tendait irrésistiblement au poème en prose démesuré, et il a pris peur, préférant se guérir d’une tentation de délirer grâce à l’évocation d’une réalité beaucoup plus concrète, celle de la vie du lieutenant Grange dans la forêt du Balcon. L’écriture follement poétique des Terres du couchant faisait décidément craquer les coutures du roman traditionnel. Mais pour nous qui admirons Gracq pour ses écarts précisément, pas de petites histoires, pas d’enjeux de société, pas de lutte des sexes, pas de lutte des classes, juste un bol de poésie pure : quel repos, quel enchantement !


Antoine Perraud | Le crépuscule et l’insolite | La Croix | 9 octobre 2014

Il fut le dernier à écrire ainsi : phrases somptueuses aux roides cadences  surprenantes, qui régalent l’esprit soudain en proie à la poésie. Si bien que l’argument d’autorité s’infiltre : rien de ce qui se fait de mieux aujourd’hui ne saurait valoir cette tentative de jadis, pourtant considérée par son auteur comme un échec. Julien Gracq en avait abandonné, la rédaction, aux deux tiers de ce qu’il envisageait, en 1956, après trois étés de travail. Son texte s’était fatigué avant de mourir de leucémie : diagnostic sans appel de l’auteur. Celui-ci en avait cependant prélevé le meilleur, quelques paragraphes d’une nette irréalité en marche, sous le titre La Route – l’une des nouvelles de La Presqu’île, ultime ouvrage de fiction publié en 1970. 

Cette trouée dynamique vers une bataille à venir retrouve ici ce qui l’enchâssait à l’origine : les hésitations d’un commencement tremblé, puis le carnage final. Un royaume indéterminé, menacé par un péril incertain, s’épuise avant de combattre, sous le poids de dirigeants irresponsables. Gracq use d’une ironie dévastatrice à l’endroit d’un Sénat divisé, pusillanime, impuissant, qui se couche par avance face à l’ennemi : la IIIe République affleure dans son irrésolution fatidique...  La sublime note à jamais suspendue qui résonne tout au long du Rivage des Syrtes – errance absurde et documentée en des confins endormis à l’ombre du danger –, miroite et tressaille dans Les Terres du couchant. Ténèbres et clartés alternent. Julien Gracq se fait parfois le peintre, à la Bruegel, d’un collectif surpris dans ses activités quotidiennes. Mais le maître paysagiste n’a en rien perdu la main, laissant surgir des terres désertées par la sève et envahies par le lichen, entre mer Noire et Atlantique – nous sommes sans doute plus proches de la Baltique que de l’Adriatique par rapport au Rivage des Syrtes. L’époque apparaît plus ou moins reculée ; entre l’invention de l’imprimerie et celle de la machine à vapeur... 

Le narrateur fait l’expérience de la guerre, hors-scène dans le roman précédent, dont l’horreur et la violence sont ici catapultées par une prose semant l’effroi, d’une cruauté  inédite chez notre auteur. Les figures féminimes, subrepticement érotisées, annoncent Un balcon en forêt, dont on décèle les prémices : « La vieille maison forte respire au profond de la pierre sous cette carapace de charmilles, presque aveugle vers le dehors (...).»

Jamais le regard de Gracq n’avait eu cette acuité cosmique. Il se réfère à une terre immémoriale, lavée à neuf par une catastrophe décrite avec une vivacité féroce. Mais Gracq n’était pas fait pour l’hypotypose (la scène frappante). Après cette sortie aventureuse débouchant sur chairs et cadavres, il devait regagner sa patrie littéraire : le halo des mots. Allumer une mèche qui fasse grésiller le lexique de proche en proche, alors que se profile la guerre, seul champ de forces à même de mettre en tension une conscience et un paysage.


Éléonore Sulser | Le Temps | 4 octobre 2014

Étrange pouvoir de l’inédit : celui d’être tout à fait neuf et de nous inviter, en même temps, à remonter le temps, à retrouver d’anciens plaisirs de lecture qu’on croyait ne pas pouvoir renouveler. Les Terres du couchant, récit inachevé de Julien Gracq, que l’on découvre pour la première fois cet automne aux Éditions José Corti, nous ramène au cœur de l’œuvre de l’écrivain, au moment de sa pleine maturité, dans les années 1950. Julien Gracq (1910-2007) vient de passer la quarantaine. En 1951, l’auteur d’Au Château d’Argol (1939) s’est fait connaître du grand public en refusant le Prix Goncourt pour Le Rivage des Syrtes. En 1956, paraît Un Balcon en forêt. Entre ces deux romans, qui sont peut-être ses plus beaux, se glisse ce texte resté pour part en friche, Les Terres du couchant

Durant trois étés, à partir de 1953, Julien Gracq travaille sur Les Terres du couchant. Plus de 500 pages manuscrites du fonds Julien Gracq de la Bibliothèque nationale de France y renvoient, explique, dans sa postface, Bernhild Boie, professeure de littérature et exécutrice testamentaire de l’écrivain. Elle note aussi que ce récit « est proche du Rivage des Syrtes par sa façon de traiter l’Histoire, mais plus près d’Un Balcon en forêt par son climat ».

Les Terres du couchant se glisse ainsi entre deux textes majeurs. Et il partage avec ces deux romans l’atmosphère de guerre et d’attente, une écriture étincelante, travaillée en somptueuse étoffe, riche d’un vocabulaire chatoyant, qui s’étire en longues respirations tranquilles et ponctuées soudain d’accélérations aussi rares que soudaines.

Les Terres du couchant, tout comme Le Rivage des Syrtes et Un Balcon en forêt, possède une texture dense très particulière, presque palpable, proche du rêve, dont les images s’impriment avec force dans l’imaginaire et la mémoire du lecteur : « En quelques pas, nous nous enfonçâmes dans la forêt. Sous le couvert, la nuit pourtant n’était pas opaque : il traînait au ras du sol un brouillard argenté qui se levait des herbes : un morfil métallique ourlait les épines des ronces, les crosses de fougères et les buissons de houx… »

Le récit s’ouvre sur la lente agonie du Royaume du couchant, qui se situe, tout comme le temps du récit, dans un espace-temps imaginaire au croisement d’époques et de contrées diverses. Dans la capitale Bréga-Vieil, on cultive son confort et on s’adonne à de complexes arguties juridiques pour mieux oublier que très loin de là, aux marches du Royaume, une armée barbare, « singulièrement résolue et sûre d’elle », avance méthodiquement. Une catastrophe encore lointaine taine va bientôt s’abattre sur le Royaume. Rares sont ceux qui y prêtent vraiment attention : « Entre les nouvelles de l’événement et la conscience qu’il pouvait nous concerner tous à brève échéance de la manière la plus préoccupante, il y avait comme une vitre», écrit Julien Gracq. Le déni est non seulement général mais officiel. On poursuit ceux qui sonnent l’alarme. Quelques hommes cependant préfèrent affronter le réel. Ils prennent la route, en voyageurs clandestins, et au terme de longs mois de marche, atteignent Roscharta, la ville-forte des montagnes, qui, assiégée par l’armée barbare, garde aux confins l’entrée du Royaume. Or, « une fois les passes franchies, rien ne s’opposerait plus sérieusement au dévalement du torrent, qui pouvait être sur nous en quelques semaines. »

Les Terres du couchant se déploient en tableaux successifs où la ville, les champs, les collines, la forêt, la route, les villages, la mer, la montagne, la forteresse, le fleuve et le lac offrent l’un après l’autre un cadre au récit. Le vieux monde menacé, d’abord. Puis, les préparatifs du départ durant l’été dans une ville de garnison et de villégiature – « un temps enchanté », un « sentiment jamais éprouvé de vacances et de liberté », pour les hommes décidés à agir en secret, pour  le narrateur, pour Hal, Lero et Bertolf, frères de route et d’armes. Ils traversent des campagnes familières aux « charmes puissants : une lumière, on eût dit, ancienne, une très fine poussière d’or vieilli qui venait sabler ses murs ruinés et ses collines sèches » ; puis c’est la Crête du Sanglier, le premier obstacle ; s’annonce la « Route », moins sûre – « vaguement fée » avec « ses taillis crépusculaires » et « sa peur ». Enfin, voici le bord de la mer. On y pêche, on y bâtit, on y meurt.

Et brusquement, c’est Roscharta, où l’attente fébrile du désastre recommence ? Cette fois, l’ennemi est visible dans l’air frais et la lumière claire des montagnes. Il est là, de l’autre côté du lac, même si « de longues heures passent sans un coup de feu – des après-midi entières de calme et de paresse atone ». Le siège se prolonge, mais la chute de la ville est inexorable. Les assiégés rêvent, aiment, s’amusent mais n’espèrent rien. La cruauté des barbares – qui égorgent méthodiquement leurs prisonniers – est tranquille, implacable, inévitable. Le texte, magnifique, ne se termine pas, il reste suspendu au bord du désastre, juste avant la fin de ce monde hors de l’histoire, mais formidablement présent en littérature.


Mathieu Lindon | Libération | jeudi 9 octobre 2014

Ce récit inédit et inachevé de Julien Gracq (1910-2007) se place, chronologiquement , entre le Rivage des Syrtes et Un balcon en forêt. Comme le roman qui valut à son auteur le prix Goncourt, refusé, en 1951, les Terres du couchant se déroule « dans cette zone rêveuse où Histoire et Mythe, imaginaire collectif et destins individuels s’entrelacent », ainsi que l’écrit Bernhild Boie dans sa postface, tout en indiquant que son « climat » rapproche plus le texte d’Un balcon en forêt. Gracq a commencé à y travailler en 1953 et l’abandonne en 1956 après y avoir consacré trois étés. Des pages du roman se retrouvent en 1963 dans « la Route », un des trois textes de la Presqu’île

« En somme, nous vivions bien » est la première phrase du livre qui se situe dans un temps indéterminé du passé et raconte l’histoire d’une invasion inégalement combattue. « Quiconque eût prétendu que la peur régnait à Bréga-Vieil eût été taxé de folie, et je sens que j’aurai peine à définir cette pesanteur d’âme, cette nuance de désintérêt songeur qui s’emparait de nous » : cette pesanteur et cette nuance sont une des caractéristiques de l’ensemble de l’œuvre gracquienne. Très vite, des émissaires « chargés de prendre langue » avec l’ennemi sont empalés « sans formalités inutiles ». Certains insistent alors « de façon assez ferme » pour que le procès-verbal du Sénat prenne « acte du caractère “inquiétant” » du fait, d’autres « faisant ressortir qu’en stricte objectivité il n’appartenait au Conseil que d’enregistrer un résultat “négatif” qui ne pouvait préjuger des prises de contact ultérieures ». C’est une façon satirique de décrire une drôle de guerre mais ce ton humoristique va rapidement s’apaiser. Quelque chose de dramatique apparaît dans un langage dont on ne sait pas à qui il s’adresse. « Ce qui me frappait et me déroutait, c’était qu’il n’y avait de passion ni de véhémence aucune dans ce discours plutôt monocorde et fatigué, très convenu, comme s’il eût fait passer sous les yeux par pure conscience professionnelle un texte chiffré destiné à rester lettre morte pour tous. »

Les Terres du couchant parcourt un thème récurrent de Gracq, le silence, avec une régularité frappante. « Nous défilâmes alors à pas alourdis à travers la cour illuminée, dans une espèce de grésillement de silence qui me paraissait assourdissant […]. » 40 pages plus loin, est évoqué le moment où « le silence se fait, le silence de la matinée déjà avancée, – ce silence si mal supportable de la ville cernée, si pesamment matériel qu’on a envie de le chasser de la main comme un bourdonnement de mouche, – tellement, à travers lui, on croit entendre le temps mordre interminablement sur les pierres, dans un très fin égrisé de soleil ». 30 pages après :  « même les bruits se gravent étrangement dans l’air rare et sonore, comme le très fin étoilement d’une vitre fêlée ». Encore 25 pages ensuite : « le silence des rues mortes serre la gorge comme un coeur qui retarde trop longtemps de battre ». 15 pages plus loin : « Comme on enfermait à Rome certains condamnés dons un sac de cuir avec une vipère, un venin est muré ici avec nous dans l’enceinte : ce sont les bruits. » 40 pages après, il est question d’une voix : « Elle était comme la lecture correcte d’un instrument nautique dans  l’œil même de la tempête, qui semble enlever par magie à la vague son écume, et au danger son aiguillon. » C’est comme si la littérature selon Gracq était la lecture du silence, son remède et son analyse. Le narrateur devant sa bibliothèque : « Un monde borné et plus grave, où les choses pèsent leur poids et où l’on a cessé de jouer, où le livre prolonge le bras comme un outil et comme une arme, où la parole écrite vous étaie et où on s’appuie sur elle avec une créance entière [...]. » Écrire est un bruyant silence. 

Les Terres du couchant est clairement inachevé. La narration ne parvient pas à son terme. Mais le roman n’en demeure pas moins un ajout appréciable à l’œuvre de Gracq dont il ne bouleverse pas la vision, ainsi que le note Bernhild Boie qui oppose cependant la démesure dans le temps et dans l’espace de cet inédit à la limitation temporelle et spatiale d’Un balcon en forêt. « Un roman aux accents d’épopée où et Terre se répandent et où les plus lumineuses images d’une vie épanouie dans la nature voisinent avec les visions enténébrées d’un mauvais
sabbat », dit aussi Bernhild Boie, pointant ainsi quand même des singularités des Terres du couchant dans l’œuvre de Gracq. Le narrateur parle d’un monde « assez grand à la fois pour la fidélité et le désir », de la « fausse monnaie qu’était devenu le langage de la ville », d’un engagement inattendu : « Ce qu’il avait de dur surtout dans ce départ, c’était de n’avoir personne à quitter […]. » On ne saura jamais comment Julien Gracq a quitté son livre, l’a abandonné au bord de « la Route », mais les Terres du couchant balise en quelque sorte le chemin littéraire qui va du Rivage des Syrtes à Un balcon en forêt, ce qui fut sans doute décevant pour l’auteur mais est plaisant pour le lecteur.


J.-C. P. | Livres Hebdo | 26 septembre 2014

C’est une jolie surprise que ce « manuscrit trouvé dans une malle », selon son éditrice, Bernild Boie, surtout s’agissant d’un auteur aussi structuré que Julien Gracq (1910-2007), qui a organisé son œuvre au cordeau en cultivant la rareté : une petite vingtaine de titres, genres confondus, depuis Au château d’Argol (1938), fidélité adamantine au même éditeur José Corti, refus de voir ses livres repris en poche, pléiadisation de son vivant... 

Pourtant, un « monstre » de 500 pages manuscrites, conservé à la BNF atteste bien que l’écrivain travailla durant trois étés, de 1953 à 1956, assez laborieusement semble-t-il, à un récit intitulé Les terres du couchant, avant de l’abandonner au profit d’Un balcon en forêt, publié en 1958. Sans « bouleverser la vision que nous pouvons avoir de l’œuvre de Gracq », reconnaît l’éditrice, maintenant qu’elle paraît forclose (à moins d’autres surprises à venir), Les terres du couchant ne doit pas être considéré comme accessoire ni anecdotique.

Après Le rivage des Syrtes, le chef-d’œuvre de l’écrivain – salué par le prix Goncourt 195, qu’il a refusé – dont il est encore très proche par l’inspiration, l’univers du mythe médiéval où il se situe, le style ample, dense, parfois étouffant, ce texte marque la fin d’un premier cycle dans l’œuvre gracquienne. Il semble que le professeur d’histoire-géo Louis Poirier se soit lassé de ses reconstitutions « en costume », même très épurées, passant à quelque chose de plus dépouillé et d’un genre littéraire nouveau, avant, finalement, de renoncer au roman. 

Découvrons donc, dans un Moyen Âge de fantaisie, le Royaume, incarné par sa capitale, Bréga-Vieil et son château fort, tentant de résister à des invasions barbares, déjà triomphantes, de bizarre façon : par la palabre, la diplomatie, voire l’accueil. Face à cela, le narrateur, employé au cadastre – on connaît la passion du géographe Gracq pour la cartographie, qu’il exprimera dans La forme d’une ville –, escorté de son compagnon Hingaut, ainsi que de Lero, Hal et Bertold, quitte le Royaume et part à l’aventure sur de vastes terres, sombres et indistinctes. Les héros se trouveront confrontés à l’inconnu, à la violence, décrite avec un vrai réalisme – la seule fois dans toute l’œuvre de l’auteur. Leur quête s’achèvera dans un autre pays, et dans un sfu mato très pictural. 

C’est un texte altier, superbement écrit, qui ravira tous les aficionados de Gracq. La question qui demeure, c’est pourquoi il ne l’a pas achevé et donné à la publication, alors qu’il est largement meilleur que bien d’autres romans de l’époque, édités, eux. Lui seul aurait pu répondre. Mais ce détachement et cette exigence rares, qui furent sa marque de fabrique, continuent de mériter notre respect.


Thierry Cecille | Le Matricule des Anges n° 158 | novembre-décembre 2014

C’est à un festin de mots que nous convie ce récit inédit de Julien Gracq, dans une exploration émerveillée du territoire littéraire singulier qu’il inventa et cultiva. 

Entre Le Rivage des Syrtes et Un balcon en forêt, entre 1953 et 1955, Gracq consacre ses vacances d’été (n’oublions qu’il était professeur d’histoire-géographie) à l’écriture. Il ne conservera de ce manuscrit de près de 500 pages qu’un court fragment intitulé « La route », qu’il associera à deux autres fragments dans une œuvre rendue ainsi quelque peu mystérieuse. La Presqu’île, publiée en 1970. Bernhild Boie, à qui nous devions déjà les deux passionnants volumes de La Pléiade, nous permet de découvrir ce roman inédit : Les Terres du couchant s’ouvrent à nous. 

Le lecteur familier de Gracq ne s’en étonnera pas – mais peut-être faut-il en avertir les autres ; nous ne trouvons ici quasiment aucun événement, les dialogues sont fort rares, les personnages que croise le narrateur ne sont pour la plupart que des figures évanescentes, l’analyse psychologique et moins encore la sentimentalité ne sont du goût de ce romancier sui generis. 

Alors pourquoi le lire ? Tout simplement parce que si nombre des romans édités de nos jours s’apparentent à des chansonnettes fredonnées puis vite oubliées, celui-ci, en comparaison, est une symphonie. On hésite, après avoir admiré la richesse et la profusion des images, à proposer les nôtres – mais les phrases de Gracq sont comme les vagues de l’océan, infinies, toujours recommencées, vi- vantes et éclatantes, d’une légèreté d’écume ou d’une violence tempétueuse. La prose de Gracq est à la fois majestueuse et méticuleuse, ample et rythmée, nous ne cessons de nous émerveiller de la précision du lexique (à vos dictionnaires !), du mouvement – comme de marée – des périodes, et le miracle est bien que rien ici ne pèse mais que l’énergie, le bond toujours nous encourage à poursuivre la lecture. Même cette sorte de manie (qu’il a peut-être empruntée à Breton, qu’il admirait tant) qu’est pour lui l’usage des italiques pour souligner un terme sur lequel il joue, qu’il veut comme moduler, prend l’allure d’une sorte de clin d’œil, la seule familiarité à laquelle consent à se prêter ce souverain des mots. 

Le personnage principal, et quasi unique donc, qui est en même temps le narrateur, décide, alerté par des rumeurs d’invasion prochaine, de quitter sa ville, Brega-Vieil, à l’extrémité occidentale du « Royaume », et de se rendre sur les « marches » lointaines, frontières gardées et menacées à la fois, où il espère affronter l’ennemi. » La ville s’endormait, pesante, amarrée par les siècles aux pitons de ses roches de vigie, son poids aveugle tassé au plus creux de ce hamac avachi, dans un bruit faible de viscères satisfaits et dans la respiration assoupie des grandes chaleurs. » La première partie du roman raconte son périple jusqu’à la forteresse de Roscharta – et la seconde le long siège fatal. Ainsi que le précise Bernhild Boie dans sa postface, le roman « se situe dans cette zone rêveuse où Histoire et Mythe, imaginaire collectif et destins individuels s’entrelacent ». Comme dans Le Rivage des Syrtes, nous nous trouvons en des terres un peu « fées », mystérieuses, dans une époque indéfinie, des reîtres moyenâgeux y côtoient des fonctionnaires qui pourraient être ceux de l’Empire austro-hongrois – mais certains indices nous rapprochent aussi de la drôle de guerre qu’évoque Un balcon en forêt, le trouble et l’excitation mêlée de l’attente, la fraternité des hommes rassemblés là et prêts à l’affrontement qui décidera d’eux. Puisque l’essentiel est peut-être ceci : dire la déprise, la rupture des amarres, la « liberté grande », la violence du bouleversement que provoque le choix d’un engagement, le « pas gagné» contre l’endormissement, la routine, tout ce qui fait que les hommes s’ennuient – jusqu’à en mourir. La guerre n’est peut-être qu’une sorte d’horizon, la terra incognito vers laquelle se dirige le soldat, l’engagé – mais lui emporte davantage le voyage même. Les plus belles pages sont bien celles qui ici racontent, décrivent, chantent « la route », qu’il s’agisse de la découvrir à l’aube éclatante ou brumeuse, ou de contempler, au couchant, les éclats et diaprures sur l’illimité qu’elle offre à celui qui la parcourt. Même si la mort est au bout : « II me semblait que rien n’avait été en vain, et que ce monde était assez grand à la fois pour la fidélité et le désir – plein de départs qu’aucune arrivée ne pourrait jamais démentir, de matins neufs rajeunis par le sang brûlant et la foi gardée. »





Julien Gracq
les terres du couchant

Postface de
Bernhild Boie

parution
octobre 2014

264 pages
978- 2-7143-1133-7
19 Euros



[Il a été tiré de cet ouvrage
15000 exemplaires
sur Bouffant

100 exemplaires
sur vergé conquéror blanc,
tous justifiés par l'éditeur.